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Derrière l’objectif de Maria Marrone

11 février 2026 à 14:36

Comment la photographe et cinéaste vénézuélienne redéfinit son rapport avec le monde à travers son art

Lorsque Vice eut dernièrement mis en avant Maria Marrone en 2017, elle était étudiante à l’université aux États-Unis. Sept ans plus tard, la photographe et cinéaste d’origine vénézuélienne a troqué les bancs de la faculté pour s’installer à Londres, sa vie comme son travail ayant radicalement changé. “Je suis devenue maman”, se confie-t-elle. “Je me suis convertie à l’Islam.” Cette transformation se trouve maintenant au cœur de sa pratique artistique, sculptant à la fois son identité et sa manière d’appréhender le monde à travers son art.

Autoportrait avec ma petite, 2025

Ce cheminement personnel a aussi renforcé son engagement envers le cinéma documentaire, ancré dans le réel. Dès ses débuts, elle ne s’est jamais intéressée aux mondes imaginaires. “J’ai toujours préféré questionner ou donner un sens au monde dans lequel j’existe actuellement”, explique-t-elle. Pour Marrone, le documentaire est une manière de s’impliquer dans la réalité vécue, particulièrement autour de thématiques telles que les politiques, le corps et le féminisme.

Enfant, elle a fui le Venezuela avec ses parents à cause de la crise pour migrer vers les États-Unis, une expérience qui la confronte très tôt aux questions d’identité et de représentation. Son déménagement à Londres en 2020 la plonge à nouveau dans des contextes culturels et politiques différents. C’est là qu’elle commence à percevoir des connexions entre les communautés latino-américaines, musulmanes et d’autres communautés de couleur, observant comment chaque groupe fait face à des défis similaires liés à l’identité, la représentation et aux stéréotypes. “J’ai commencé à rassembler tous ces différents points de connexion”, dit-elle. Aujourd’hui, son travail s’enracine dans ces intersections et superpositions entre les communautés.

Mouna Soualem sur notre toit-terrasse, 2019

Sa relation avec l’Islam débute en 2018, lors de recherches pour le court-métrage You Resemble Me, un documentaire au sujet d’une femme musulmane grandissant en France. Immergé dans des récits de discrimination et de marginalisation, son chemin la mène finalement trouver sa foi dans à l’Islam elle-même. Depuis, les histoires du monde musulman sont devenues centrales dans son œuvre autant que dans sa vie, surtout lorsqu’elle se retrouve face à des échos de crise politique, d’inégalités et de résilience qui lui rappellent son parcours avec le Venezuela. À travers son travail, Marrone revient sur les stéréotypes et différenciations auxquels font face les communautés de couleur. “Ce qui est le plus dévastant est lorsque les communautés de couleur sont divisées”, soutient-elle, “malgré tant de similitudes dans leurs histoires et leurs traumas générationnels.”

Autoportrait quelques jours avant l’Aïd al-Adha, 2020

Elle conserve une profonde affinité avec son identité latino-américaine et son statut de “third culture kid” (enfant de troisième culture), ces personnes ayant grandi principalement hors du pays d’origine de leurs parents. “Quelqu’un qui n’a jamais vraiment appartenu à une seule communauté”, d’après Marrone. Pendant des années, vivre entre plusieurs cultures a créé une friction constante : “vous devez sans cesse alterner entre différents codes culturels ou faire vos preuves.” Londres, où elle vit maintenant, lui a offert un sentiment d’appartenance différent. “Vous n’avez pas besoin de vivre avec la même dissonance cognitive du genre : puis-je être occidentale, latina et aussi musulmane ? Dans cette ville, il y a de nombreuses versions différentes de ce qu’être musulman signifie.” La foi, elle ajoute, lui donne une façon de se comprendre elle-même au-delà des États-nations et d’identités imposées. Le “chez-soi” n’est plus une performance, mais se niche dans la langue, la cuisine, la mémoire et l’amour. Un sens d’appartenance originant intérieurement.

Autoportrait dans mon salon à Ocean Hill, 2019

La conversion de Marrone vers l’islam transforme à la fois son identité, et sa vision politique en recadrant l’activisme comme une pratique collective, incarnée et spirituelle et non liée à des frontières.

Ce changement se reflète explicitement dans son œuvre. Le féminisme reste un fil conducteur et essentiel à son travail, mais sa perspective s’élargit. En tant qu’artiste, elle aurait plus jeune été confronté à ce que l’on appelle désormais une approche “occidentalisée” du féminisme, “souvent destinée à un public occidental et centrée sur l’individu, la tendance commerciale et le corps”. Cette approche a maintenant changé pour laisser place à un paysage diversifié. “Au cours de mon étude de différents mouvements féministes à travers le monde, la conversation est devenue bien plus complexe”, explique-t-elle. Aujourd’hui, elle ne s’intéresse plus seulement à un cadre unique du féminisme mais au féminisme en tant qu’expression culturellement spécifique. “Essayer de trouver ces liens et ponts entre les communautés, et comprendre leur vision du féminisme est bien plus intéressant pour moi”.

Shenny & Celenia, portrait BTS du film The Ritual to Beauty, coréalisé, filmé et monté par Maria Marrone, 2020

La résilience est également un thème central de son œuvre, façonnée par des conflits mondiaux. Elle contribue à The Light that Remains (désormais intitulé Rendered in Light), un court-métrage se déroulant à Gaza, explorant les façons dont la foi peut servir comme une source de survie psychologique et de résilience face à la violence. En parallèle, son travail fut largement influencé par la crise actuelle au Venezuela. “L’histoire du Venezuela est directement liée à la mienne”, dit-elle. Ses parents ayant échappé par peur, ce déplacement trace le cours de sa vie. Bien qu’elle soit prudente à l’idée de parler pour le Venezuela, elle se situe elle-même au sein de la diaspora. “Le socle de mon identité et de mes interactions avec le monde se trouve à la source de mes racines.” Le Venezuela affleure dans son travail avec subtilité : dans ce qui l’attire, ce dans lequel elle trouve de la beauté, mais aussi dans les personnes vers lesquelles elle gravite. “Le genre d’histoires et de personnages qui m’attirent est toujours ceux qui me rappellent ceux avec qui j’ai aimé grandir.”

Oma (grand-mère) Cookie dans le Sud du Bronx, 2018

Son œuvre cherche donc à établir le corps au cœur de la politique. Elle soutient que la résilience et la libération sont ressenties de l’intérieur, et non des débats et idéologies abstraites.

“On peut parler de politiques internationales et d’activisme de façon intellectuelle et académique, mais la résilience est premièrement incarnée et ressentie. Elle habite le corps et le cœur, et devient un poids que l’on doit porter en soi. À travers mon travail, j’essaie de la ramener au corps, car la libération commence par une autonomie corporelle.”  – Marrone

Sa plus grande source d’inspiration est sa fille et le monde dans lequel elle espère voir sa fille grandir. “Dans le monde que j’imagine pour elle, les générations prochaines ne doivent pas constamment se battre pour leur place, mais peuvent créer de l’espace pour la curiosité, la créativité et la joie”.

Hayat cachée, Maroc, 2019

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