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Philippe Boucly, 18 ans au service de la justice commerciale !

En propos liminaire, il faut évidemment rappeler que la justice commerciale est composée de juges bénévoles ; même la robe officielle, réalisée chez une couturière sur Paris, est à leur frais. De fait, le choix d’intégrer cette institution repose d’abord sur un sentiment d’utilité sociale.

Ensuite, vous avez deux filières distinctes, les procédures collectives où les juges traitent les dossiers de cessations de paiement (dépôt de bilan), redressement judiciaire, liquidation, etc. et le service contentieux à travers lequel deux entreprises règlent en justice leur conflit commercial.

« Un chef d’entreprise dépose sa vie au Tribunal de Commerce », Philippe Boucly

Tout d’abord, le nouveau juge démarre par un mandat de 2 ans, un peu une période d’essai, où il suit une formation auprès des bureaux décentralisés de l’ENM (Ecole Nationale de la Magistrature). A ses débuts, il est assesseur, puis peut passer juge d’une audience (avec 2 assesseurs) à son 1er mandat de 4 ans. « J’ai fait du contentieux et rédigé des jugements, mais j’ai préféré m’orienter vers les procédures collectives. Je suis passé Président des Procédures collectives depuis 2013/2014 », précise-t-il.

Évidemment, ce type de dossier est différent de celui d’un contentieux entre deux professionnels. « Un chef d’entreprise dépose sa vie au Tribunal de Commerce, il perd tout d’un coup. Chaque audience m’apprend quelque chose, j’aime la pratique du Droit et le volet intellectuel de cette mission. Pour autant, c’est parfois très dur sur le plan humain, notre rôle est aussi de le libérer des créances », poursuit-il. L’humain est au coeur d’une procédure collective surtout chez les TPE/PME : « Parfois, nous voyons des entrepreneur(es) au bout du bout. Le Parquet de Valenciennes propose une prise en charge immédiate par l’association APESA. »

Evidemment, vous avez comme dans tous les corps de métiers des entrepreneurs peu scrupuleux et le juge est là également, comme le Ministère public, pour sanctionner. Traditionnellement, le Tribunal de Valenciennes travaille en bonne intelligence et entretient « de bons rapports avec le Parquet de Valenciennes, Mme la Procureure Christèle Dumont et Mme la vice-procureure Mélanie Mazingarbe. En effet, le parquet de Valenciennes nous signale certains dossiers et nous réalisons à cet effet une enquête avec l’aide d’un magistrat enquêteur », commente Philippe Boucly.

« La crise économique était plus intense en 2008/2009 », Philippe Boucly

Chaque lundi matin, l’audience est donc consacrée aux procédures collectives. « Je récupère le rôle (ordre du jour) le vendredi et je prépare l’audience durant le week-end. En ce moment, nous avons 5 à 6 dossiers à traiter (cessation, redressement, liquidation…) et les autres sont des renvois ou autres, une vingtaine de dossiers en tout chaque lundi. » Bien sûr, en retraite depuis 2023 (transmission de l’enseigne rue du Quesnoy) « me laisse un peu plus de temps », poursuit-il.

Véritable baromètre de l’économie d’un bassin de vie, Philippe Boucly constate que l’atterrissage de la période Covid, du fameux Quoi Qu’il en Coûte, passe encore devant les tribunaux :« Certains chef d’entreprises n’arrivent pas à payer leur queue de PGE (Prêt Garanti par l’Etat). ». En effet, ces PGE ont été attribués, voire repoussés dans leurs remboursement, mais à un moment donné le couperet tombe. A l’Assemblée nationale, des voix ont évoqué un effacement des PGE, mais « ce choix est totalement impossible sans créer une jurisprudence sur tous les anciens dossiers », observe Philippe Boucly. D’ailleurs, on note que ceux qui réclament cette annulation pure et simple des PGE pointent du doigt le déficit public abyssal de l’Etat.

Pour autant, plus globalement, Philippe Boucly n’est pas particulièrement alarmiste face à la situation économique d’un territoire particulièrement industrieux. « Elle n’est pas catastrophique. D’ailleurs, les chiffres évoqués durant l’audience solennelle 2025 sont identiques à 2024 . Bien sûr, vous avez des problématiques concrets sur le coût de l’énergie pour certaines entreprises. Toutefois, la crise (des Subprimes) économique était plus intense en 2008/2009 », déclare Philippe Boucly.

Comme les trois Présidents du Tribunal de Commerce connus par Philippe Boucly, Serge Moreau, Jean-Louis Equipart (décédé), et Raymond Duyck, le Président actuel, il répète à l’envi que les « chefs d’entreprises arrivent trop tard au Tribunal de Commerce. » Il faut anticiper les problématiques lorsque les verrous bancaires et financiers s’installent, un carnet de commandes en chute libre, des ventes directes tout simplement atones…, mais un sentiment de honte et de responsabilité persiste dans notre inconscient collectif français. L’échec comme une partie indispensable de sa réussite, c’est le long chemin intellectuel à implémenter dans nos esprits gaulois.

« Nous ne sommes pas des fossoyeurs », Philippe Boucly

Enfin, n’oublions pas que ces hommes et ces femmes derrière ces murs du Tribunal du Commerce de Valenciennes, rénovée, espèrent une chose…, celle que l’entreprise s’en sorte. Certes, cela n’est pas fréquent, mais parfois après un redressement judiciaire « une société passe le cap et je prononce une fin des procédures. C’est une grande satisfaction. On participe à la vie économique et nous ne sommes pas des fossoyeurs. »

L’interviewé raconte l’expérience d’un chef d’entreprise de 60 ans indiquant à la barre : « Je suis foutu, j’ai tout perdu ! ». Je lui ai répondu « que son expérience valait quelque chose et qu’un rebond était possible. Récemment, je l’ai croisé dans la rue et il m’a remercié sur l’approche humaine durant l’audience, il a rebondi suite à cette liquidation. »

Philippe Boucly connaît la ligne d’arrivée  de son exercice de juge du Tribunal de Commerce. Après un mandat de deux ans et 4 mandats de 4 ans, donc 18 ans, il va laisser sa robe du juge sans regrets le 31 décembre prochain, mais avec le sentiment d’avoir servi notre environnement économique. Cette mission apporte un peu comme un à-valoir de citoyenneté, le sentiment d’une utilité sociale réelle, concrète, et tangible dans l’exercice de la fonction. « On tisse aussi avec les collègues une véritable amitié au fil des années, on partage beaucoup de choses. D’ailleurs, il y a une association des anciens juges du Tribunal du Commerce où nous nous retrouvons durant l’année », conclut-il.

Un juge passe, mais le Tribunal du Commerce poursuit sa mission sans inflexion, mais comme toujours avec l’unique souci de servir l’économie d’un territoire.

Daniel Carlier

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