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Dépendances numériques de l’UE : une matrice des risques

8 janvier 2026 à 16:22

2017 : Apple empêche la publication d’applications sur l’App Store en Iran. 2019 : GitHub bloque des utilisateurs en Syrie ; Adobe, au Venezuela. 2025 : Microsoft coupe la messagerie du procureur général de la Cour pénale internationale.

Toutes ces mesures ont fait suite à des sanctions dont avait décidé le gouvernement américain. Une étude récemment remise au Parlement européen* les mentionne, en illustration des risques inhérents aux dépendances à des technologies étrangères.

Les technologies chinoises en font aussi partie. Sont évoquées entre autres celles de Xiaomi, qui a capté 12 % du marché européen des smartphones en 2024. Ainsi que celles de Huawei et ZTE, dont les équipements télécoms ont couvert jusqu’à un quart des réseaux mobiles européens.

Une matrice du « risque de souveraineté » sur 9 dimensions

L’étude propose une matrice d’évaluation du « risque de souveraineté », sur trois axes (contrôle juridique, autonomie technique, indépendance stratégique) comportant chacun trois dimensions.

Contrôle juridique

Le risque est jugé maximal (5/5) sur la dimension « pourcentage de logiciels critiques de sources non européennes », en ce qu’on dépasse les 80 %.

Il l’est aussi sur la concentration des dépendances au sein d’une seule juridiction étrangère (États-Unis).

Il est élevé (4/5) pour ce qui est de l’influence gouvernementale sur des fournisseurs-clés (des lois à portée extraterritoriale s’appliquent aux activités de ces fournisseurs dans l’UE).

Autonomie technique

Le risque est moyennement élevé (3/5) concernant la disponibilité de substituts européens (il en existe sur beaucoup des segments étudiés, mais leur adoption reste limitée).

Il l’est aussi sur la complexité technique du changement de fournisseur. Lequel « peut prendre 6 à 15 mois », nous annonce-t-on en citant trois sources : un cas de migration vers S/4HANA, la transition cloud de l’organisme chargé de la régulation des titres municipaux aux USA… et un guide AWS pour les grandes migrations.

Le risque est jugé plus élevé (4/5) pour ce qui est de l’accès au code source : les logiciels les plus utilisés sont propriétaires.

Indépendance stratégique

Le score de risque le moins élevé (2/5) concerne la disponibilité de capacités R&D dans l’UE – même si celles-ci sont « de plus en plus limitées », nous fait-on remarquer.

Pour ce qui est des compétences, on en est à 3/5 (la base est « considérable » mais s’amoindrit).

Même score pour le financement (difficultés notables pour obtenir des capitaux européens). Sur ce point, 28 % des fonds levés par les start-up européennes en 2024 provenaient des USA. Cette même année, les acquisitions par des entreprises américaines ont représenté près de la moitié de la valeur des M&A tech sur le continent.

Le risque économique, du micro au macro

À cette matrice du risque de souveraineté s’en ajoute une sur le risque économique. Là aussi avec trois axes (coûts directs, dépendance au marché et impact macroéconomique).

Coûts directs

Le risque est dit maximal (5/5) sur le coût des produits et services, en ce qu’une part considérable du PIB de l’UE y est consacrée (1,5 % rien que pour les dépenses des entreprises).

Il est moyennement élevé (3/5) concernant les hausses de prix. De l’ordre de 10 % par an, elles sont plus fortes que l’inflation, mais « acceptables pour les acheteurs ».

Pour le coût du changement de fournisseur, on en est à 4/5 : malgré les apports du Data Act, les démarches nécessitent des investissements « irraisonnables ».

Dépendance au marché

Le risque est maximal (5/5) si on le prend sous le prisme de la position de marché des fournisseurs non européens : des acteurs américains captent 70 à 100 % de la plupart des segments étudiés.

Le risque reste élevé (4/5) si on s’intéresse au pouvoir de négociation des entreprises européennes, limité tant par le manque de substituts que par le coût du changement de fournisseur.

Risque également élevé (4/5) pour la dépendance R&D à des fournisseurs étrangers : la plupart des innovations européennes viennent s’adosser à des plates-formes américaines.

Impact macroéconomique

Score maximum sur les trois éléments listés :

  • Compétitivité de l’UE (jugée « affaiblie en permanence »)
  • Effets sur l’emploi (les dépenses des entreprises européennes financent environ 2 millions d’emplois aux États-Unis)
  • Balance commerciale (le déficit dans le secteur numérique dépasse 100 Md€ et continue à croître)

* Gineikyte-Kanclere, V. et Al., 2025, European Software and Cyber Dependencies

Illustration générée par IA

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Les dépendances numériques de l’UE chiffrées, GenAI comprise

8 janvier 2026 à 12:05

Environ 83 % des dépenses des grandes entreprises européennes en services cloud et logiciels vont à des acteurs américains.

Une étude publiée en avril 2025 avait produit cette estimation. Commandée par le Cigref, elle quantifiait à un peu plus de 260 Md€ la valeur ainsi créée chaque année aux États-Unis – soit 1,5 % du PIB de l’UE et 1,5 fois son budget.

Cette dernière donnée est reprise dans une autre étude, parue en décembre*. Elle a été réalisée par un cabinet de recherche et de conseil lituanien, à la demande de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie du Parlement européen. Y sont cartographiées les dépendances numériques auxquelles l’Europe est sujette (avec un focus sur le logiciel et la cyber) et les risques économiques et géopolitiques qu’elles soulèvent. Nous en présentons ici quelques éléments chiffrés.

À 10 ans d’intervalle, les GAFAM ont maintenu voire renforcé leur position

L’étude compile des données de StatCounter pour rendre compte de l’évolution de la concurrence sur divers segments du marché entre 2015 et 2025.

OS de bureau : 90 % du marché pour Apple et Microsoft

Windows macOS Linux ChromeOS Autres/inconnus
2015 86,26 % 10,12 % 2,18 % 0,21 % 1,22 %
2025 (juillet) 73,45 % 16,34 % 3,82 % 1,57 % 4,82 %

En 10 ans, Windows a perdu environ 13 % de part de marché, tandis que macOS en a gagné 6 %. Leur part cumulée avoisine 90 %.

OS mobiles : 99,5 % du marché pour Apple et Google

Android iOS Windows Autres
2015 63,3 % 28,79 % 4,03 % 3,66 %
2025 (juillet) 65,3 % 34,21 % 0,01 % 0,48 %

La plus grande progression est pour iOS (+ 5,42 %).
L’usage des forks d’Android made in Europe est quasiment nul.

Moteurs de recherche : Google à 90 %

Google Bing Yandex Yahoo! Autres
2015 92,55 % 2,73 % 1,31 % 2,06 % 1,34 %
2025 (juillet) 89,9 % 4,13 % 3,32 % 1,05 % 1,6 %

Malgré les sanctions à répétition censées rééquilibrer la concurrence, Google capte encore 9 recherches sur 10. Le moteur allemand Ecosia a environ 0,3 % du marché ; Qwant, moins de 0,1 %.

Réseaux sociaux : Facebook reste au-dessus des 80 %

Facebook Instagram YouTube Twitter/X Pinterest Tumblr Reddit Autres
2015 84,82 % N/A N/A 5,79 % 3,18 % 2,87 % 1,53 % 1,81 %
2025 (juillet) 80,79 % 7,07 % 1,82 % 4,33 % 4,07 % N/A 0,93 % 0,99 %

Selon l’analyse que fait StatCounter, Facebook concentre encore plus de 80 % des pages vues.
L’usage des plates-formes décentralisées comme Mastodon et Diaspora reste « négligeable », pour reprendre les mots de l’étude.

Navigateurs : les GAFAM cumulent près de 90 % du marché

Chrome Safari Edge/IE Firefox Samsung Internet Opera Yandex Android Autres
2015 44,64 % 14,7 % 12,69 % 17,41 % N/A 2,93 % 0,36 % 5,22 % 2,06 %
2025 (juillet) 60,73 % 19,68 % 6,4 % 4,39 % 3,28 % 2,7 % 1,25 % 0,36 % 1,1 %

Chrome a gagné environ 16 % de part de marché, tandis que Firefox en a perdu 13 %.
Même en ajoutant Vivaldi, les navigateurs d’origine européenne ne captent pas plus de 3 % du marché.

Des dépendances fortes sur la chaîne de valeur de la GenAI

L’étude se réfère aussi à des productions du cabinet McKinsey. En particulier, une estimation de la part de marché de l’Europe sur chacun des 8 segments d’une chaîne de valeur GenAI « simplifiée ».

Segment Part de marché Trajectoire historique
Matières premières < 5 % Stable
Équipements de fabrication de semi-conducteurs > 15 % En hausse
Conception de semi-conducteurs < 5 % En baisse
Fabrication de semi-conducteurs < 5 % Stable
Infrastructure cloud et supercalculateurs < 5 % Stable
Modèles de fondation 5-15 % En hausse
Applications IA 5-15 % En hausse
Services de conception et déploiement de cas d’usage > 15 % En hausse

L’Europe fournit environ 5 % des matières premières stratégiques pour la fabrication de semi-conducteurs. Elle représente moins de 1 % de la capacité de production mondiale de semi-conducteurs à moins de 7 nm pour l’IA. Elle a en revanche, avec ASML, 80 à 90 % de part de marché sur la lithographie EUV.

En croisant parts de marché mondiales et indicateurs d’adoption régionale, l’étude tente de donner une photographe du marché européen de la GenAI. Les dépenses en la matière étant souvent comptées sur les budgets cloud, le résultat reflète davantage le business des plates-formes (Azure OpenAI, Bedrock/Sagemaker, Vertex AI…) que des outils destinés à l’utilisateur final.

parts de marché GenAI en Europe

SAP garde une nette longueur d’avance sur l’ERP…

Le marché de la GenAI est estimé à 3,1 Md$ en 2024. Celui de l’IA d’entreprise, à 4,8 Md$. SAP y occupe probablement une position plus favorable, vu le niveau d’adoption de son ERP.

Sur ce segment à 19 Md$ en 2023, l’éditeur allemand capte 55 % de la valeur. Oracle parvient toutefois à combler l’écart avec la transition cloud, tout en générant davantage de revenu par client. Les estimations sont moins certaines pour les plus petits fournisseurs, faute de communication financière.

parts de marché ERP Europe

… et de retard sur le CRM

Le marché du CRM est d’une valeur comparable (18 Md$ en 2024). SAP n’y a cependant pas le même poids.

parts de marché CRM Europe

Dans la bureautique et la collaboration (18 Md$ en 2025), Microsoft se taille la part du lion, sur la foi de données du cabinet Compass Lexecon pour 2023.

parts de marché collaboration bureautique

En élargissant à l’ensemble des logiciels d’entreprise (70 Md$ en 2025), SAP devance Oracle et Salesforce. L’UE a des leaders sur quelques niches. Notamment le PLM, avec Dassault Systèmes (17 % du marché, Siemens étant dans le top 3), lequel se distingue aussi sur la CAD.

parts de marché logiciels d'entreprise Europe

Le marché des services informatiques serait 4 à 5 fois plus grand que celui des logiciels d’entreprise (300-350 Md$ en 2023, hors services liés au cloud d’infrastructure).

parts de marché services conseil Europe

Le marché de la cybersécurité est estimé à 63 Md$ en 2025. Les produits (logiciel + matériel) en représentent 42 à 68 % ; le services, 32 à 58 %.
L’Europe est bien représentée sur les services, avec la France en première ligne (Atos, Capgemini, Orange Cyberdefense, Thales). Pas dans les solutions elles-mêmes, où Palo Alto Networks a tendance à monter en puissance, tandis que Check Point et Cisco bénéficient d’un ancrage historique fort.

Marchés publics : 12 % de la valeur pour les consortiums 100 % européens

Si on se focalise la commande publique au sein de l’UE, 88 % de la valeur totale des contrats IT va à des consortiums qui incluent au moins une entreprise non européenne.

Cette information résulte de l’analyse de 315 appels d’offres organisés entre 2020 et 2025.
Sur ce même échantillon, 18 % des marchés attribués ont eu au moins un lauréat américain ; 8 %, au moins un lauréat japonais. Accenture et Deloitte ont été les sociétés les plus fréquemment sélectionnées.

taux de sélection dans les appels d'offres

sociétés gagnantes des appels d'offres

* Gineikyte-Kanclere, V. et Al., 2025, European Software and Cyber Dependencies

Illustration principale © Molodec – Shutterstock.com

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