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Bureautique : l'Europe lance son alternative à Microsoft 365, mais utilise quand même Excel

Par : Korben
6 mars 2026 à 11:41

Une startup néerlandaise vient de lancer Office EU, une suite bureautique 100 % européenne et open source, présentée comme l'alternative directe à Microsoft 365 et Google Workspace.

Dans le même temps, la Document Foundation reproche à la Commission européenne d'imposer le format Excel comme seul format dans une consultation publique sur le Cyber Resilience Act.

Office EU, la suite cloud made in Europe

Office EU a été lancé le 4 mars depuis La Haye, aux Pays-Bas. Derrière le projet, on trouve EUfforic Europe BV, une entreprise fondée en 2024 et dirigée par Maarten Roelfs. La suite est construite sur Nextcloud Hub et utilise Collabora Online pour l'édition de documents, le tout hébergé sur des serveurs Hetzner à Helsinki.

Le pitch est simple : mails, fichiers, agenda, documents collaboratifs et appels, sans passer par un acteur américain. Les prix sont annoncés comme "comparables" à ceux du marché, et le déploiement se fait pour l'instant sur invitation.

La Commission européenne prise en flagrant délit

Pendant ce temps, la Document Foundation (l'organisation qui gère LibreOffice) a publié une lettre ouverte pour dénoncer un choix assez embarrassant de la Commission européenne. Pour recueillir les retours sur les lignes directrices du Cyber Resilience Act, Bruxelles a mis en ligne un formulaire uniquement au format .xlsx.

Autrement dit, un fichier Excel. Pas de version en format ouvert, pas de .ods. La Foundation parle de "biais structurel" et rappelle que l'Union européenne défend depuis des années les standards ouverts et la réduction de la dépendance aux fournisseurs propriétaires. Comme l'a formulé Italo Vignoli : "Participer pleinement à une consultation publique européenne nécessite une licence Microsoft. Le message est quand même assez clair."

L'Europe prêche, mais ne pratique pas toujours

Cette contradiction arrive à un moment où le discours sur l'indépendance numérique du continent n'a jamais été aussi fort. Le "Made in Europe" ne concerne plus que les voitures ou l'aluminium : les logiciels aussi sont dans le viseur, et des projets comme Office EU ou CollabNext en France montrent qu'il y a une vraie demande.

Sauf que voilà, quand l'Europe elle-même impose un format propriétaire complètement américain pour ses propres consultations, ça flingue un peu le message. La Document Foundation demande simplement que les templates soient aussi fournis en format ouvert. Ce qui ne coûte quasiment rien à mettre en place.

Le timing de ces deux annonces est presque trop beau. On a d'un côté une startup européenne qui se lance avec une suite bureautique souveraine. De l'autre, la Commission utilise Excel comme seul format pour une consultation sur la cybersécurité.

Sur le papier, Office EU a du mérite, mais il va falloir bien plus qu'un hébergement à Helsinki pour convaincre des entreprises de lâcher Microsoft 365. La compatibilité des fichiers, les fonctions avancées d'Excel, les intégrations avec Teams et Outlook, c'est ça le vrai verrouillage, bien plus que l'emplacement des serveurs.

Bref, c'est ubuesque, tant que la Commission n'arrivera pas à se passer d'Excel pour un simple formulaire, le discours sur la souveraineté numérique va continuer à sonner très creux.

Sources : The Register , Document Foundation

Chardet : quand une IA réécrit un logiciel open source en cinq jours et change sa licence

Par : Korben
6 mars 2026 à 09:13

Le développeur Dan Blanchard a utilisé Claude d'Anthropic pour réécrire intégralement chardet, une bibliothèque Python téléchargée 130 millions de fois par mois, et passer sa licence de LGPL à MIT. L'auteur original conteste, la Free Software Foundation dénonce, et Bruce Perens, père de la définition open source, déclare que « toute l'économie du logiciel est morte ». Carrément.

Cinq jours et un changement de licence

Chardet est un outil qui détecte l'encodage des caractères dans un fichier texte. C'est une bibliothèque Python utilisée un peu partout, avec 130 millions de téléchargements par mois. Son mainteneur, Dan Blanchard, voulait depuis dix ans l'intégrer à la bibliothèque standard de Python, mais la licence LGPL l'en empêchait : elle impose que toute version modifiée reste sous les mêmes termes. Il a donc utilisé Claude d'Anthropic pour réécrire le code en partant d'un dépôt vide, sans accès au code source original.

Résultat : cinq jours de travail, un gain de vitesse de 48x, et un passage à la licence MIT, bien plus permissive. Le plagiat a été analysé par l'outil JPlag, et on y retrouve seulement 1,3% de similarité entre l'ancien et le nouveau code, autant dire rien. Sauf que Mark Pilgrim, le créateur original de chardet, conteste : pour lui, la licence LGPL s'applique quoi qu'il arrive, et une réécriture par IA ne change rien.

Le copyleft à l'épreuve de l'IA

Le problème dépasse en fait chardet. Armin Ronacher, créateur du framework Flask, résume bien la situation : « Le copyleft dépend du copyright et de la friction pour s'imposer. Mais comme le code est ouvert par définition, on peut le réécrire sans difficulté de nos jours. »

Bruce Perens, qui a écrit la définition même de l'open source, va plus loin : « Toute l'économie du développement logiciel est morte, finie, terminée. »

Il raconte aussi avoir construit une plateforme SRE complète en quelques jours avec Claude, un travail qui prenait des mois auparavant. Pour lui, les licences propriétaires comme open source perdent toute pertinence si n'importe quel logiciel peut être recréé par une IA en une semaine.

Un flou juridique total

Parce que oui, du côté du droit, c'est le vide total et la prise en compte du contenu généré par IA est peu appréhendée par les textes juridiques. Ce qui pourrait peut-être même dire que le code produit par Claude n'est peut-être pas protégeable. Et la Free Software Foundation enfonce le clou : « Il n'y a rien de propre dans un LLM qui a ingéré le code qu'on lui demande de réécrire. »

Le nœud du problème, c'est que Claude a été entraîné sur des milliards de lignes de code, dont probablement chardet lui-même. Simon Willison, développeur respecté, admet d'ailleurs que « les arguments des deux côtés sont entièrement crédibles ». On n'est pas rendus.

Ce qui se joue ici en fait, c'est surtout la question de savoir si les licences logicielles ont encore un sens quand une IA peut recréer n'importe quel code en quelques jours. Et la réponse, pour le moment, c'est que personne ne sait.

La justice américaine refuse de se prononcer, les fondations open source dénoncent sans pouvoir empêcher, et les développeurs comme Ronacher haussent les épaules. Et ça ne concerne pas que les développeurs : chaque application sur votre Mac, votre iPhone ou votre navigateur dépend de bibliothèques open source. Si leur modèle économique et juridique s'effondre, on le sentira tous passer.

Sources : The Register , Simon Willison

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