Vue normale

Šutka est un petit bout de paradis

8 décembre 2023 à 08:16

Šutka est un endroit étrange qui tient autant du bidonville que du Beverly Hills balkanique. Lorsqu’on emprunte ses routes en terre battue, les cabanes en tôles ondulées côtoient les larges demeures en parpaings nus et aux colonnes ioniques dorées.

Fondée à l’arrache en 1963 à la suite d’un grand tremblement de terre qui a dévasté Skopje, Šutka (ou Šuto Orizari) – l’une des dix municipalités de la capitale macédonienne – a été construite ex nihilo par la communauté rom, qui refusait de se laisser parquer dans les HLM yougoslaves que le gouvernement titiste leur proposait en échange de leurs anciennes maisons détruites. Soixante ans après, l’endroit, qui a servi de lieu de tournage à Kusturica pour son film Le Temps des Gitans, est toujours auto-géré par la communauté.

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C'est le début du mois de novembre et le soleil brille miraculeusement lorsque mon taxi incrédule m'emmène au centre de Šutka. Au gré de ma déambulation, je fais la rencontre d’un groupe d’hommes âgés qui glandent sur le Pazar, la grand-rue commerçante. Ils me hèlent et me demandent : « Tu viens d’où ? » L’un d’eux, qui semble être leur chef, parle un français impeccable. Il s’anime quand je lui dis venir de Belgique et m’assure avoir bien connu Rudy Demotte (!). Avec son manteau en alpaga, sa chemise parfaitement amidonnée et ses chaussures plus brillantes que des jantes de Mercedes, Hassan a des allures de parrain. Pendant notre conversation, l’homme s’interrompt de temps en temps pour faire cesser, d’un mot ou d’un regard, les discussions que ses amis ont repris en rom, à côté de nous.

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Hassan.

Il me fait le récit de la municipalité en plaçant au centre de celui-ci la figure – messianique à l’entendre – de Faik Abdi, leader charismatique et prophétique du mouvement rom macédonien. D’après mon interlocuteur, c’est à la suite d’une vision qu’Abdi aurait fondé Šutka à lui tout seul. En réalité, si son rôle dans la fondation de la municipalité n’est pas attesté, Abdi a bien été l’instigateur du Parti pour l'Émancipation du peuple rom macédonien en plus d’avoir été le premier député rom au parlement de Macédoine dans les années 1990. Les choses s’éclairent sur le ton hagiographique du récit, sur l’étrange lien entre mon interlocuteur et Rudy Demotte ainsi que sur la qualité de son français lorsque je comprends que Hassan n’est autre que le fils d’Abdi – et le dépositaire de sa mémoire.

Je poursuis ma flânerie dans les rues où se croisent charrettes à cheval, berlines allemandes dernier cri et autres véhicules bricolés à moteurs apparents et équipés de scies circulaires, qu’on croirait sortis d’un Mad Max fauché, et dont les conducteurs, l’hiver approchant, vont de maison en maison pour vendre leurs services et couper le bois de chauffage.

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Alors que des gosses jouent dans les rues ou les nombreuses décharges à ciel ouvert de la municipalité, des adultes s’adonnent à un hobby qu’on appelle le dunek. D’après ce que j’en ai compris, cela consiste à lâcher deux pigeons, qui se mettent à voler très haut, avant de se laisser retomber à l’appel de leur maître dans une sorte de chute libre acrobatique pendant laquelle ils tournent sur eux-mêmes comme des torpilles suicidaires avant de déployer leurs ailes pour atterrir gracieusement un mètre avant le sol, en échange de quelques céréales.

C’est une affaire d’esthétique : les gagnants sont les pigeons qui exécutent les plus belles pirouettes.

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L’après-midi se passe au gré des rencontres et des tentatives de discussion avec les moyens gestuello-linguistiques du bord. On me parle beaucoup du gouvernement qui ne fait rien pour eux – certain·es avec la fierté de continuer à vivre librement sans dépendre des aides extérieures, d'autres avec l’amertume d'être traité·es de façon marginale. Tou·tes me demandent d'où je viens, avant de se lancer dans des énumérations presque bibliques de leurs liens familiaux avec les pays de l’Ouest – énormément d'habitant·es de Šutka ont émigré vers l'Europe Occidentale, principalement l'Allemagne.

Quand ce sont des enfants qui s'adressent à moi, c'est presque toujours pour me demander de prendre le portrait de leur bande, avant de me crier tous les mots de français où néerlandais qu'ils connaissent.

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Je décide de bouger quand Šutka, qui ne bénéficie pas d’éclairage public, se retrouve dans la pénombre. En me dirigeant vers l’arrêt de bus pour rejoindre le centre de Skopje, je m’arrête devant une de ces grandes bâtisses byzantino-brutaliste où il semble se tramer quelque chose. On m’explique qu’il s’agit d’un mariage et que, selon une tradition très ancienne, on attend les hommes de la famille du marié qui sont allés « kidnapper » la mariée, avant de l’amener dans sa future maison où les festivités l’attendent.

Quand le cortège de voiture arrive finalement avec la mariée, les fenêtres s’ouvrent et des fusils rafalent de tous côtés, de l’intérieur des voitures comme depuis la rue. Des convives sont venus lourdement armés et tirent en l’air avec enthousiasme pour fêter l’événement. Je pense aux pigeons dunek et finis par m’en faire pour moi-même, en observant l’angle des tirs qui diminue de plus en plus et les rafales qui s’intensifient.

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Mes batteries d’appareil photo vides, je quitte Šutka pour rejoindre Skopje et son architecture néo-classique à la Wish, où les statues d’Alexandre étincelantes côtoient des bateaux pirates en béton qui se fissurent, des allégories de la maternité-qui-connaît-sa-place ou des arches de la victoire mal proportionnées qui se fissurent – statuaire ultra-kitsch d’un roman national qui mériterait son propre article.

Retrouvez la série des « Petit bout de paradis » ici.

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Bosser dans la bière sans se la coller : mission presque (im)possible

6 décembre 2023 à 08:56

Mon coach sportif me suit sur Instagram. Avant un cours, il m'interpelle en souriant : « Anaïs, t’aimes bien l’alcool, non ? » Rouge comme une écrevisse, je réponds en balbutiant que contrairement aux apparences, ma propension à lever le coude est relativement faible. Trop tard. Dorénavant, la poivrote de la salle, c’est moi. Je fais tache dans cet univers où santé et régime sain règnent en maître.

Je ne peux pas lui en vouloir, c’est vrai que si vous scrollez mon compte, vous pouvez vous dire que je suis une bonne buveuse. Pendant longtemps, j’y postais frénétiquement mes dégustations et à l’instar des TikTokers beauté et leurs hauls make-up, mes followers pouvaient admirer mes commandes en ligne des dernières pépites craft et mes butins de retours de festivals.

Tombée dans la marmite houblonnée il y a six ans, j’ai quitté en 2022 l’angoisse d’un flex office de rédaction locale pour l’univers merveilleux des « beer writers » (et autres travaux de petites mains dans des brasseries). À la simple évocation du milieu professionnel dans lequel j’évolue, la réponse de mes interlocuteur·ices est toujours la même : « Mais c’est trop bien, tu dois avoir de la bière en illimité ! »

C’est vrai. Bosser dans la bière, c’est souvent avoir un accès illimité et quasi gratuit au produit. Si vous voulez vous enivrer jusqu’à plus soif du matin au soir, il y aura rarement quelqu’un pour vous en empêcher.

Je me sens un peu bête de ne pas y avoir pensé plus tôt : travailler dans la bière = boire de la bière. Logique. Seulement voilà, l'éthanol et moi avons toujours eu une relation basée sur la modération, à tel point que je ne connais même pas les effets d’une gueule de bois – et si mes placards débordent de bouteilles prêtes à être consommées, ils se vident aussi lentement que ma pile de livres à lire.

Trop souvent depuis que j’ai rejoint le monde craft, je me suis retrouvée avec un verre que je n’avais pas envie de boire. Pas aujourd’hui ; pas à cette heure ; pas dans cette quantité. J’ai cru que c’était ce qu’on attendait de moi pour prouver mes connaissances et rentrer dans le moule – pour beaucoup, c’est encore un prérequis.

Être une femme au milieu d’une majorité de mecs n’a pas aidé à faire taire ce sentiment naissant d’avoir quelque chose à prouver (d’après les chiffres de 2021 du biérologue Emmanuel Gillard, les femmes représentent seulement 13% des effectifs des brasseries françaises). Boire peu d’alcool ou des bières plutôt légères ou fruitées (aka les supposées « bières de filles »), ce serait comme confirmer les clichés sexistes sur les femmes et la bière, notre méconnaissance et notre faible attrait pour le produit. Alors on peut aussi « boire comme un bonhomme » mais pas trop, pour ne pas blesser les ego virils et perdre notre féminité au passage.

Surtout, pour moi et beaucoup d’autres amies du milieu, boire peu, c’est aussi une question de sécurité, pour garder le contrôle sur la situation lors d’événements où l’alcool coule à flot et que se faire emmerder par un type bourré est monnaie courante – une étude de 2019 montre d’ailleurs que les femmes qui boivent de la bière sont perçues comme plus ouvertes sexuellement, je vous laisse infuser cette information.

Quand je lui parle de l’omniprésence de la consommation d’alcool au sein de la profession, l’addictologue et consultante sociale Stéphanie Ladel manque de s’étouffer : « Mais l’industrie brassicole n’a pas le même code du travail que les autres ? » En 2021, les médecins du travail évaluent que 8,6% des salarié·es sont en difficulté avec l’alcool. S’il n’existe pas d’étude propre à la filière brassicole, on peut facilement imaginer un pourcentage plus élevé tellement les opportunités de s’en ouvrir une sont quotidiennes.

Rendre visite à un caviste qui vous propose une pinte à 14 heures (parce que c’est toujours l’heure de l’apéro quelque part). Déposer des bières chez un client au petit matin et s’enfiler un jus houblonné plutôt qu’un café. Participer à un cycle de conférences avec open bar dès le petit-déjeuner.

Des comportements normaux et indispensables à la pratique du métier, vraiment ? Écrire sur la bière implique-t-il de justifier une consommation d’alcool conséquente pour être reconnu·e dans son travail ? Et brasseur·se, sommelier·ère, caviste ?

« Les buralistes ne fument pas tous des clopes », me lance dans un rire Sébastien Rosset, cofondateur de la brasserie O’Clock, dans les Yvelines, et sobre depuis deux ans. « J’ai toujours eu un souci avec l’alcool depuis que je suis étudiant, mais en ouvrant la brasserie les limites ont disparu. C’est ton quotidien, t’as les mains dedans toute la journée, évidemment que ça devient banal, mais on a des mauvaises pratiques et j’ai pas su m’imposer de règles. »

« Quand tu vas visiter une brasserie, c’est pas étonnant qu’on te propose une bière à 9 heures du matin et que ça ne choque personne », m’explique Benoît Barnabé, qui arpente brasseries et festivals depuis cinq ans pour son podcast Bière et Moustache.

Cofondatrice de la brasserie Sauvage, près de Rennes, Lucie Mary m’explique se voir systématiquement proposer un canon lors de ses livraisons : « La dernière fois il était 10 heures du matin alors j’ai demandé un café et on m’a fait comprendre que, quand même, j’aurais pu faire un effort et accepter la bière. » Et tant pis s’il faut reprendre le volant derrière.

Boire avec les clients, qu’ils soient pro ou non, c’est la base du métier pour quiconque touche de près ou de loin au produit ; le refus, même s’il est accepté, reste mal perçu.

« On m’a souvent dit que j’étais pas vraiment brasseur parce que quand des collègues s’enfilent dix pintes et plus dans une soirée pro, je prends qu’une ou deux bières légères, détaille Harold Kziazyk, brasseur aux 3 Brasseurs, à Rennes. Ça m’a fait me poser des questions sur ma légitimité, mais au moins, j’ai les idées claires le lendemain. »

Biérologue et cofondatrice de la brasserie Adventice, à Douai, Agathe Leroy passe aussi du temps derrière le bar, où les sollicitations sont permanentes : « T’as les pompes à proximité et les clients veulent tout le temps te payer des verres. Je dis non mais c’est pas poli, des clients m’ont fait remarquer que ça se faisait pas du tout. »

Dans ce métier perçu comme festif, il y a une image à tenir. « Les gens veulent que tu sois fun avec eux, et ça passe par la boisson », souligne la biérologue.

Un sentiment accentué lors des TTO (pour « tap takeover » ou « prise de becs » en français, une soirée avec une seule brasserie proposée à la carte du bar) où les client·es viennent à la rencontre de leurs brasseur·ses préféré·es et espèrent que leur déplacement sera rentabilisé : « On te demande de mettre l’ambiance, de créer l’animation, on te paie des shooters, tu fais la fermeture du bar avec l’équipe, c’est beaucoup de sollicitations dans la soirée et ça semble impensable de les refuser », explique Lucie Mary.

Mais c’est dans les festivals de bière que la limite entre travail et loisirs devient la plus floue pour les équipes. Il faut dire que la bière y est presque en libre service. Arborer un bracelet ou un badge exposant, c’est se faire offrir un verre à chaque stand si on en a envie. Moment fort pour les brasseur·euses (aller au contact direct des client·es, se faire connaître dans un milieu de plus en plus compétitif, prendre des contacts avec des distributeurs et cavistes locaux), les festivals sont l’occasion de revoir les copains des autres brasseries invitées.

« Y’a un côté lâcher prise qui est compréhensible, ce sont les seuls moments où les brasseries se retrouvent vraiment entre elles, il y a l’effervescence, la joie de se retrouver, souligne Benoît Barnabé. Mais aujourd’hui, pendant les grosses périodes de festivals, il y en a quasiment tous les week-end, le lâcher prise n’a plus vraiment lieu d’être et peut devenir une excuse pour dépasser les limites. »

Si elle aime l'effervescence des festoch’, Lucie Mary préfère s’éclipser une fois la journée terminée plutôt que de participer aux afters trop arrosés : « Pour beaucoup dans le milieu, l’alcool est consommé comme si t’étais avec tes potes alors qu’on vient quand même travailler, représenter notre brasserie. »

Pour Sébastien Rosset, la bière est devenue un vrai boulot depuis qu’il a arrêté d’en boire. « J’allais dans les festivals pour me la mettre et j’étais plus bourré que les gens qui participaient, j’enchainais les black out, reconnaît-il. Mon premier festoch’ sans alcool c’était un challenge, même si j’ai encore du mal à retrouver le côté festif et à me lâcher, y’a la fierté de l’avoir fait, de se réveiller le matin en étant frais et dispo pour reprendre la route et retrouver ma femme et mes filles. »

Cette normalisation de la surconsommation est accentuée par l’idée très présente dans le milieu craft qu’on ne se pinte pas la ruche avec des bières de soif bas-de-gamme (communément appelées « bières de clodo » dans tout ce que le mépris de classe fait de mieux) mais qu’on déguste. Et déguster, ce n’est pas se la coller, c’est plus distingué vous voyez.

Ici, pas de place pour la bibine fadasse que les industriels nous servent à grande échelle, mais un breuvage houblonné de qualité avec des matières premières venant des meilleures malteries d’Europe et des houblonnières les plus prisées d’Idaho. Avec la craft, c’est toute une palette de saveurs jusqu’alors inconnues qui s'offrent à nos palais industrialisés, comment y résister ?

D’autant que, contrairement au vin, la bière ne se recrache pas ; la faute à nos capteurs d’amertume bien placés au fond de notre gorge (vous pouvez toujours chercher un crachoir, il n’existe pas). Recracher sa bière, c’est casser la rétro-olfaction, niquer sa dégustation et passer pour un·e hérétique !

Ce déni face à l’alcoolisme présent dans le milieu tient en partie à cette montée en gamme du produit. L’autrice Nora Bouazzouni définit ce concept de premiumisation dans son essai Mangez les riches (Éditions Nouriturfu) comme « une réintroduction de la rareté par l’embourgeoisement de plats populaires accessibles », citant le burger à 10 euros sans les frites ou le jambon-beurre à 8 euros. Je propose d’ajouter la pinte de craft à 10 balles.

Elle poursuit : « La montée en gamme, c’est une couche de culture et d’intellectualisation (d’esthétisation) par “dégoût du facile” (comprendre “des plaisirs trop immédiatement accessibles »), un genre d’appropriation culturelle, une légitimation sociale par les riches, qui veulent du poulet frit sans culpa, des kebabs sans les pauvres, des burgers sur des nappes blanches », et siroter leur bière sans les vieux piliers de comptoirs du PMU.

Face à ce produit considéré comme plus qualitatif en raison de ses ingrédients premium, sa fabrication non-industrielle et son prix plus élevé, notre perception des comportements à risque s’en trouve altérée.

Avouez-le, vous viendrez plus facilement dire d’un mec qui s’enfile deux Picon-Bière au PMU du village, tous les soirs après son shift à l’usine, que c’est un poivrot, plutôt que le type qui quitte La Défense pour un bar hype de la capitale, où il se jette trois pintes de Double IPA à 10° derrière la cravate lors de son afterwork quotidien.

Agathe Leroy me donne raison et parle même d’un « fort alcoolisme mondain dans la bière artisanale, où des mecs se mettent des races à la Cantillon tout en étant perçus comme cool car le produit est premium ».

« La molécule éthanol, elle est la même partout, c’est la même dans la bière bas de gamme que dans la bonne bière aux qualités gustatives différentes. On détériore notre analyse de la chimie en perception de soi et du produit », ironise Stéphanie Ladel.

L’un est pointé du doigt par la société tandis que l’autre récolte des likes sur les réseaux. Dans la communauté consacrée de « beer geek », on s’organise autour de groupes Facebook, forums et comptes Instagram, où on review ses dégustations. Sur Untappd, l’application immanquable pour noter les bières consommées, on rentre frénétiquement ses check-in, récoltant badges et reconnaissance au sein de la communauté – les membres ayant le plus gros nombre de check-in obtenant au passage une forte légitimité.

Mes premiers pas dans la craft se sont fait par ce biais, comme pour beaucoup d’autres professionnel·les aujourd’hui. Pour s’intégrer et montrer qu’on s’y connaît, il faut poster ce qu’on s’avale, checker ses bières et le faire savoir. Alors que j’explique à mes proches que je suis très loin des dix verres par semaine (la limite à ne pas dépasser d’après les recommandations de Santé publique France), j’affiche une autre image en ligne.

Benoît Barnabé reconnaît (et je peux l’admettre aussi) s’être vu plusieurs fois dicter sa consommation par les réseaux sociaux : « Si ça fait trois ou quatre jours que j’ai pas bu de bière, ça veut dire que j’ai pas posté sur mon compte Instagram, donc il faudrait que je mette du contenu et je vais m’en ouvrir une. »

Quelques minutes à scroller et la tentation peut s’avérer grande, surtout avec les releases quotidiennes de nouvelles bières, les brasseries tendances fonctionnant beaucoup sur le principe de bières éphémères en quantité parfois limitées (il ne faut pas les louper).

« On montre tout le temps que la bière c’est cool et c’est marrant mais pas les gueules de bois du lendemain, plaisante le podcasteur. Il faut pas scroller longtemps pour identifier ceux qui surconsomment, et y’en a beaucoup. »

Après avoir joué le jeu des réseaux et des groupes de consommateur·ices averti·es, Agathe Leroy a pris ses distances avec le milieu geek, une décision qui impacte parfois sa confiance en elle : « Je suis pas au courant des dernières modes alors je me sens bête et pas crédible. Ça m’est arrivé de me sentir nulle à côté de quelqu’un qui connaissait les noms des derniers houblons expérimentaux, les dernières sorties des brasseries à suivre. »

Mais avec 49 000 décès annuels en France liés à l’alcoolisme, les cas de conscience sont réels pour les pro du secteur. « Je me suis posé plusieurs fois la question de ma responsabilité, admet la biérologue. Je fais un métier où j’incite en quelque sorte les gens à boire de l’alcool, j’en vends potentiellement à des gens malades, et je me suis déjà demandé si j’avais envie de continuer à faire ça même si j’adore mon travail. »

À son échelle, elle inclut désormais de la prévention contre l’alcoolisme dans les formations qu'elle dispense, et dans la filière, les initiatives se multiplient via les syndicats et associations avec des formations et des journées de sensibilisation à l’alcoolodépendance.

Dans leur podcast Brasseurs, les cofondateurs de la brasserie Tipsy consacrent un épisode à ce sujet, échangeant sur leurs propres pratiques et leurs conseils comme noter les bières bues sur une semaine, se fixer des horaires pour déguster, des jours sans alcool et surtout, bannir la brasserie comme lieu de consommation pour la recentrer sur sa fonction première : un lieu de travail.

Travailler dans la bière sans boire une goutte, est-ce une alternative envisageable pour autant ? Pour Sébastien Rosset, ne plus goûter ses bières ne l’empêche pas de savoir les vendre, mais il reconnaît qu’il n’aurait pas pu poursuivre son activité seul : « Je suis capable d’en parler parce que d’autres goûtent pour moi et je connais les recettes, je connais les houblons, je me sers beaucoup de mon nez, j’ai retrouvé un plaisir olfactif et surtout une vraie passion pour mon métier. »

L’addictologue estime que l'honnêteté avec sa clientèle ne peut être que bénéfique : « Vous pouvez faire le choix de créer une ambiance différente dans votre brasserie en rappelant que votre produit est intéressant mais pas anodin, pas complètement innocent. Ça ne veut pas dire qu’on va moins consommer chez vous, mais en étant averti·e, vous créez une loyauté avec les client·es, vous avez une attitude soucieuse de leur bien-être, vous laissez le choix à toutes les étapes. »

De mon côté, je me suis déculpabilisée et j’ai arrêté d’accepter les verres pour faire plaisir/prouver quelque chose/me sentir légitime (rayez la mention inutile). Boire de la bière c’est bien, mais c’est encore mieux quand c’est moi qui décide si j’ai envie (ou pas) de me la coller.

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Dans le café le plus dissident de Paris

28 novembre 2023 à 08:47

Le barman au chapeau du Dissident Club s’appelle Taha Siddiqui et il est aussi journaliste d’investigation pakistanais. Après avoir survécu à un enlèvement et à une possible tentative d’assassinat dans son pays d’origine, Taha arrive en France en 2018. Menacé en raison de son activité professionnelle, dans un pays classé 150ème sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, il a été poussé à l’exil à Paris avec sa femme. Ne pouvant plus faire de terrain, il lance le Dissident Club en 2020.

« Le Dissident Club est une sorte de café littéraire, me confie-t-il. À Paris, il existe de nombreux bars et cafés qui proposent des activités culturelles, sociales et politiques. En tant que réfugié politique, journaliste en exil et dissident, j'ai voulu rassembler des gens comme moi sous un même toit. Je voulais créer une fenêtre sur le monde des dissident·es en exil pour les Français·es et les Parisien·nes. »

Animer ce lieu et le faire vivre, c’est l’un des combats de Taha. Tout au long de l’année, il organise des évènements pour permettre à des journalistes, activistes, artistes de se retrouver et de partager leurs histoires. Discussions, débats, conférences, expositions, lui permettent de créer un safe space pour les dissident·es du monde entier. Rien que l’année dernière, 50 pays différents étaient représentés au Dissident Club. Certains d’entre eux sont identifiables par la photo de leur président sur le jeu de fléchettes. On se gardera bien de dévoiler l’identité de la case à 20 points.

« J'ai un projet sur la répression transnationale dans lequel on parle du fait que même si on est en exil, on peut toujours être ciblé·es, harcelé·es ou intimidé·es, remet Taha. Ce que je veux dire aux gens avec ce projet, c'est que lorsque vous partez en exil, ça ne signifie pas que vous commencez une nouvelle vie et que tout sera différent. On continue à vivre nos vies antérieures dans une plus grande sécurité certes, mais jamais dans une sécurité absolue. Je veux sensibiliser les gens à ce sujet. »

S’il a pu reconstruire sa vie en France tant bien que mal et qu’il continue à exercer son métier de journaliste, il doit quand même faire attention à ses faits et gestes et ses fréquentations. À son arrivée en France, les autorités françaises lui ont conseillé de garder ses distances avec les Pakistanais·es. Et parfois, ce sont sa famille et ses ami·es qui doivent faire attention à ne pas s’afficher à ses côtés. Des restrictions dans son quotidien, qui ne l’empêchent pas de continuer à écrire pour des journaux internationaux comme The Guardian, The New York Times ou pour le média South Asia Press qu’il a créé. Il qualifie aussi de projet journalistique, sa bande dessinée, sortie en début d’année. Avec Dissident club : Chronique d'un journaliste pakistanais en exil, Taha parle d’émancipation, d’accès à l’information, de liberté d’expression et de liberté de la presse. Autant de sujets qu’il aborde également lors de ses interventions régulières dans des écoles. Il accorde une importance particulière à la liberté d’expression qu’il considère comme un privilège et non une chance.

« Je fais du journalisme, mais pas de la même manière qu'avant. Je faisais davantage d’investigation et de documentaire, par exemple. Aujourd'hui, je suis plutôt un journaliste militant ou un militant pour la liberté de la presse. »

L’autre ambition assumée par Taha, c’est la création d’un lien entre les locaux et les réfugié·es politiques. Et comme un drapeau de l’Algérie lors d’un match France-Espagne, il est également possible de rencontrer des bretons au Dissident Club. Daniel Noel est à l’origine d’une initiative privée d’accueil, La Maison des artistes en exil à Saint-Briac-sur-Mer. Avec sa femme, le couple invite chaque année des nouveaux artistes à rejoindre leur projet. Depuis juin 2018, plus d'une cinquantaine d’artistes, originaires notamment de Syrie, d'Afghanistan, de Palestine, d'Iran et d’Ukraine y sont venu·es en résidence.

« Ce projet est un choix politique, explique Daniel. Je ne fais pas d’humanitaire et je ne porte pas assistance aux personnes dans la détresse. Après quelques décennies de militantisme, soutenir des personnes victimes du régime politique de leur pays après l’avoir combattu paraissait un choix légitime. Le statut administratif de réfugié·e a un sens. C’est pas seulement pour se mettre à l’abri que ces personnes fuient leurs pays, c’est aussi pour continuer de vivre, pour se reconstruire et poursuivre une lutte à travers leur art. »

S’il veut donner à ses résident·es la possibilité de se faire entendre, il la donne également à des artistes qui ne passent pas forcément par chez lui, mais dont il veut soutenir le travail. En ce sens, il propose régulièrement des idées d’expositions à Taha. Ce soir-là, c’est le vernissage de l’exposition d’Iren Flore. Artiste peintre biélorusse, opposée au régime totalitaire, elle a choisi de quitter son pays à l’âge de 17 ans pour rejoindre l’Ukraine. Elle se réfugie en France en 2022, suite au début de la guerre. Depuis, Iren avoue avoir du mal à exposer ses œuvres. Elle a fait le tour des galeries parisiennes, mais personne ne s’est réellement intéressé à son travail. Elle pense que la barrière de la langue ainsi que son statut ne l’aident pas. Pour le moment, elle se contente d’exposer au Dissident Club et de défendre son travail en même temps qu’un concert de jazz.

Comme Iren, c’est aussi l’une des premières fois de Dasha au Dissident Club. Très engagée politiquement en Russie, elle a quitté le pays lors de l’invasion russe en Ukraine. Elle a déjà eu affaire à la police et la faculté dans laquelle elle enseignait a reçu une lettre de dénonciation la concernant. Elle a dû démissionner de son travail et a quitté son pays pour éviter plus de problèmes. Il lui était alors logique de venir en France, elle qui a étudié quelques années à la faculté de langues de Rennes. Pour Dasha, un espace comme le Dissident Club peut l’aider à retrouver des personnes qui ont une histoire semblable et avec qui  elle n’a pas besoin d’expliquer en long et en large sa situation.

« Les autres comprennent que t’es pas en pleine forme et que t’as pas forcément envie d’en parler, me dit-elle. J’essaye de communiquer davantage avec les Français·es pour améliorer mon français, mais de manière générale je passe la plupart de mon temps avec des Russes. C’est vrai que sinon, j’en ai un peu marre de devoir toujours raconter la même chose. »

Cette fatigue mentale et émotionnelle, Taha la connaît. Mais même si ce sont des discussions éprouvantes, qui doivent rester occasionnelles, elles sont essentielles à ses yeux. Pour se sentir moins seul·e et être écouté·e. Une fois par mois, il organise une table ronde autour des enjeux de santé mentale avec des réfugié·es politiques et des psychologues. Un moment qui se veut convivial où les dissident·es ayant vécu similaires expériences peuvent se retrouver.

« J'ai moi-même suivi une thérapie parce que je souffrais d’un trouble de stress post-traumatique, remet Taha. J'avais des flash-back de mon agression. Bien sûr, il m'arrive d'être fatigué, contrarié ou déprimé à l'idée d'en parler aux gens, mais c'est naturel. Je pense que la thérapie m'a aidé à mieux comprendre mes sentiments. »

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« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule et mon nom »

20 novembre 2023 à 09:33

« Papa, tu sais quels sont les points communs entre la guerre d’Algérie et l’alcool ? J’en ai trouvé trois : le silence, le tabou, et la honte. » Ce sont les mots prononcés par la vidéaste, comédienne et performeuse franco-algérienne Yasmine Yahiatene, lors de son seule-en-scène La Fracture. 

Sur les sons du chanteur kabyle Idir et du rappeur Soolking, Yasmine raconte l’histoire de son père, son alcoolisme, mais aussi leur amour pour le foot et Zidane, le tout sur une trame de tabous laissés par la guerre d’Algérie. 

C’est la deuxième fois que j’assiste à sa performance, cette fois dans le cadre du festival Voix de Femmes à Liège. Après le spectacle, je lui ai posé quelques questions sur scène. 

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En tant que Belgo-Algérienne, je me reconnais clairement dans la pièce de Yasmine. L’intonation des membres de sa famille dans ses vidéos, les musiques, l’euphorie suite aux deux buts de Zidane contre le Brésil lors de la Coupe du monde 98, mais aussi le père qui ne communique pas… Tout m’est familier. Je me souviens me dire, après avoir vu sa pièce pour la première fois : « En fait, on est tou·tes les mêmes ; tou·tes aussi paumé·es. »

Et en y réfléchissant, il y a une part de vérité là-dedans. Dans le sens où nos parents, grands-parents et arrières grand-parents, ayant vécu la colonisation et la guerre d’Algérie, partagent quelques points communs, principalement des traumas. 

Pour Yasmine, le processus de création de ce spectacle a non seulement été un travail de guérison car il lui a permis d’aborder des sujets tabous, comme l’alcoolisme de son père, mais aussi un travail de décolonisation et de reconnexion à ses origines. 

« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule, mon prénom et nom de famille, dit Yasmine. Ce spectacle m’a permis de reconnecter avec cette partie de moi. Ça passe par le fait de comprendre que je ne suis pas blanche, blonde aux yeux bleus. C’est tout nouveau ! »

Pour beaucoup de personnes racisées évoluant dans une société blanche, prendre conscience de son ethnie n’est pas inné ; on se rend compte qu’on est racisé·e lorsqu’une personne ou une situation fait l’effet d’un miroir et nous fait réaliser que non, on n’est pas blanc·he. Yasmine se souvient de ce moment : « C’était en cherchant un appartement et en envoyant le même mail qu’un pote signé avec des noms différents, et voir qu’il avait des réponses et moi pas. Voilà. C’est un exemple assez fréquent malheureusement », explique-t-elle. 

Cette réalisation est le début d’un tas de questionnements pour Yasmine, dont celui de la décolonisation, non pas physique d’un État, mais plutôt de son esprit. « Je crois que comme pour le patriarcat, la décolonisation c’est quelque chose qui se travaille. Racisé·e, ou pas racisé·e ; on est né·e avec l’idée en Europe que c’est cette façon-là de faire et pas une autre. Et plus on avance, plus y’a des penseur·ses et artistes qui nous disent que c’est pas obligatoirement ça. »

Cette déconstruction a pris de la place dans son art au fur et à mesure qu’elle en prenait dans sa vie. « C’est en tournant le spectacle, en discutant avec l’équipe et en rencontrant d’autres personnes que je prends conscience que je me décolonise un peu plus tous les jours. Mais c’est une gymnastique. C’est pas inné. »

En découlent d’autres prises de conscience, comme celle de l’intégration, voire l’assimilation, que ses parents immigré·es ont dû s’imposer pour être accepté·es en Europe. « C’est l’intégration maximale, l’intégration absolue sous couvert de tout. C’est laisser tomber une part de soi pour s’intégrer au pays dominant. C’est ça qu’on – et que je – questionne aujourd’hui. »

Cette intégration a des conséquences sur les personnes qui la subissent – la génération de nos parents ou grands-parents –, mais aussi sur leur descendance, comme Yasmine, moi et tant d’autres. « C’est pas pour rien que je parle pas l’arabe et que je parle très bien le français », remet Yasmine. Et de fait, dans son livre L’arabe pour tous - Pourquoi ma langue est taboue en France, l’auteur et journaliste Nabil Wakim explique en long et en large pourquoi l’arabe est si peu transmis à la seconde génération issue de l’immigration en comparaison à d’autres langues, moins stigmatisées. Encore une fois, l’islamophobie et le racisme n’y sont pas pour rien.

Dans son livre, Nabil Wakim parle aussi du sentiment de honte qu’il ressent parce qu’il ne parle pas sa langue et ne pourra pas la transmettre à ses enfants. Mais avec sa pièce, Yasmine se réapproprie et revendique ce non-héritage, cette non-transmission. « Se réapproprier cette part de nous qui nous a été volée par la colonisation, sans se sentir mal de ne pas connaître d’où on vient, je pense que c’est important, dit-elle. Et cet endroit de non-connaissance de soi a le droit d’exister. On est nombreux·ses dans ce cas, blindé. » Selon Yasmine, il ne s’agit pas uniquement de se documenter, mais de s’écouter. « J’y connais rien en histoire, en dates et en faits ; je regarde les mêmes docus que vous. Moi, j’agis avec mes tripes plutôt qu’avec ma tête. » 

Durant la pièce, Yasmine pose des questions : « Pourquoi grand-mère elle a des tatoos dans le visage ? Pourquoi je parle pas l’arabe ? Pourquoi tu me racontes pas ce qui s’est passé en Algérie ? Pourquoi je peux pas m’arrêter quand je bois ? »

Ces questions témoignent du silence de son père, des traumas familiaux dont on ne parle pas. « On a décidé de travailler sur la transmission des traumatismes, explique Yasmine. Ça passe dans ma famille par le silence, la guerre que mes deux parents ont vécue et l’exil. Ça passe aussi par des maladies taboues comme l'alcoolisme. » Cette question des traumas transgénérationnels est d’autant plus pertinente pour Yasmine, puisqu’elle a à peu près l’âge que son père avait quand elle est née. « Je questionne mon rapport [à l’alcool] et comment ne pas reproduire les mêmes erreurs. Prendre le problème et essayer de le régler, ou en tout cas d’en faire quelque chose de moins tabou. L’amener sur une scène de théâtre, c’est un premier pas. Ça permet aux gens d’en discuter entre eux après, ou pas. »

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Le football occupe une place importante dans La Fracture. Quand on entre dans la salle, Yasmine, vêtue d’un maillot bleu –  le numéro 10, bien sûr –, dessine un terrain de foot au sol. « J’ai beaucoup joué au football enfant », précise Yasmine. Ensuite, la pièce débute avec les images des deux buts de Zidane lors de la Coupe du monde 98, des images qui ont clairement marqué la diaspora algérienne. « J'habitais dans le sud de la France à l’époque, on devait être deux Arabes dans cette école, poursuit-elle. Je pense qu’on est vraiment arrivé·es tou·tes les deux le torse bombé à crever en mode : “Ouais, ouais, Zidane quoi !” C’était un moment hyper fort pour nous, et pour toute une communauté. »

À ce moment-là, elle ne s’en rendait pas compte, mais en y repensant, elle réalise que c’était une équipe très connotée. « C’était l’époque “black, blanc, beur”, bla-bla-bla. » Un phénomène que le sociologue de sport Michel Caillat a très bien résumé  : « Après l’hystérie collective du 12 juillet, la presse dans son ensemble et un grand nombre d’intellectuels saluent sans mesure la victoire de l’équipe black-blanc-beur, l’intégration réussie et la nation reconciliée. » Selon lui, cet engouement et cette mise en avant de la « diversité » était en réalité plutôt mauvais signe, cette victoire ayant été ultra-célébrée dans l’objectif de faire face à la montée de l’extrême droite. Ou comment on tente de résoudre par le sport et la symbolique ce que le champ du politique et du social est incapable de faire.

Selon Yasmine, Zidane aussi a payé le prix de l’intégration. Quand on y pense, le simple fait qu’il porte le maillot français mais rende les Algérien·nes si fier·es, est déroutant. « Zidane, quand il marque, il marque pour la France, et nous, on est content·es qu’il soit français. »

Le succès de Zidane auprès des Français·es sera d’ailleurs remis en question suite à son fameux coup de boule sur Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006. Là, le mythe zidanien et la beauté de la diversité ont pris un coup. « C’est un peu tout le problème du “bon” arabe et du “mauvais” arabe », dit Yasmine. 

Au-delà de sa propre déconstruction et de celle de son public, La Fracture a rendu sa famille fière, et lui a permis de panser un peu ses plaies. « Beaucoup de monde de ma famille l’a vue et ce qui s’est passé a été assez beau, dit-elle. Dans ces familles-là on ne parle pas, et ça a permis de sortir des trucs un peu nécrosés sans parler. » Sa mère, ses tantes et sa grand-mère sont reparties en Algérie l’année dernière pour la première fois depuis 40 ans. « Elles sont retournées dans leur village, où ma mère est née, c’était chouette de vivre ça à distance, explique Yasmine. J'aime bien de me raconter que c’est grâce au spectacle aussi qu’elles ont réussi à le faire. »

J’ai assisté à la performance de Yasmine le 18 octobre, alors que Gaza était déjà sous les bombes d’Israël. Dans ce contexte, Yasmine et son équipe ont décidé de rédiger un texte que Yasmine a lu à la fin du spectacle, faisant le pont entre la guerre d’Algérie et la Palestine, et rappelant que ce spectacle est « profondément anticolonialiste, et nous condamnons et condamnerons toute forme de colonisation passée, présente, future. »

L’histoire se répète. La colonisation de la Palestine aussi, qu’elle connaisse ou non un jour une fin, laissera des traces profondes sur des générations et des générations.

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Fabriquer un appareil photo avec les armes de la police

17 novembre 2023 à 07:23

En sortant de l’hôtel de police de Bordeaux le 3 mai 2019, Steven Monteau en a la confirmation : l’appareil photo qu’il est venu récupérer sort de l’ordinaire. « La légende dit qu’il a fait le tour des bureaux de l’établissement avant de m’être restitué », s’amuse-t-il à raconter.  

Pourtant, deux jours plus tôt, quand il a voulu s’en servir lors du défilé girondin du 1er mai, les policiers lui sont littéralement tombés dessus. L’appareil a été éventré et saisi ; Steven, interpellé. « C’est vrai qu’il ressemble à une bombe… vu qu’il est fabriqué avec les leurs », reconnaît le photographe. Plus précisément, l’engin est entièrement composé de grenades policières. Seule la lentille, en plastique, déroge au défi de son créateur. « L’obturateur est issu de la cuillère d’une grenade GLI-F4, l’objectif est un palet de grenade lacrymogène », jargonne Steven, devenu malgré lui spécialiste de l'armement policier français. « La chambre photographique et les deux leviers d'entraînement de la pellicule viennent de grenades lacrymogènes et de leurs propulseurs DPR, qui se placent normalement dans les lance-grenades Cougar. » 

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La création reste expérimentale, sans parler des traces que les coups de matraque ont laissé sur l’appareil : les fuites de lumières sont nombreuses, l’utilisation de la pellicule est anarchique et le déclencheur n’est pas très fiable. Logiquement, les photos retranscrivent ce côté brut. Elles présentent notamment un vignettage très important – les coins sont assombris, en d’autres termes. Steven voit dans cet effet artistique une continuité de l’ambiance manif : « C’est similaire à ce qui arrive en plissant les yeux dans un nuage de fumée. » Malgré son existence chaotique, et plus de quatre ans après sa naissance, l’appareil photo fonctionne toujours, désormais protégé des errements policiers par un boîtier en carton siglé « PRESS ». 

Il y a cinq ans, le mouvement social des Gilets jaunes débutait en France. Autour des ronds-points du pays, se regroupent des citoyen·nes mécontent·es de la hausse des prix et en lutte contre les inégalités du système capitaliste. « Malgré la mauvaise réputation dressée par certains médias, j’avais jamais ressenti autant d’humanité et d’espoir pour un futur plus juste », estime aujourd'hui Steven.

Pour faire connaître leurs revendications au plus près des lieux de pouvoir, les Gilets jaunes décident rapidement de défiler dans les centres-villes des métropoles. Celles-ci deviennent un lieu d’affrontements entre manifestant·es et policier·es. Ces dernier·es balancent massivement sur les contestataires tout un arsenal de grenades lors des « actes », chaque week-end. « Avec des ami·es, on s’est mis à tout ramasser, dans le but de nous informer sur ces armes qui jonchaient les rues de la ville », retrace Steven. Présent dans les cortèges bordelais, il voit des Gilets jaunes être gravement blessé·es par ces dangereux objets volants. Une première idée germe : décorer un sapin de Noël avec les munitions récoltées puis le vendre aux enchères pour financer les frais de santé et de justice des éclopé·es. « En France, on te mutile mais on te prend bien en charge », lui avait fait remarquer son ami Antoine Boudinet, dont la main a été arrachée en décembre 2018 par une grenade GLI-F4 – contenant 26 grammes de TNT, son utilisation a été interdite en 2020 en France. L'initiative n'aboutira pas, mais l’idée y est.

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Un autre manifestant perdra d’ailleurs l’usage de son œil durant ces actes. « Ça nous a particulièrement troublés, remet Steven. On plaçait le projectile au niveau de notre arcade sourcilière pour s’imaginer ce qu’un impact à haute vitesse pouvait faire. C’est ça qui m’a donné l’idée d’utiliser la balle comme un viseur d’appareil photo. » S’en suivent quelques heures de bidouille au début de l’année 2019, pour donner naissance à la caméra. « Oeil pour oeil », formule-t-il, en précisant que les photos sont « un retour à l’envoyeur ». 

Voyant là l’occasion de « créer de l’art avec les engins de contrôle de la population », Steven se sert depuis de son outil pour documenter les luttes sociales, à sa façon : « On dit que les photojournalistes se doivent d’être impartiaux. Personnellement, je veux témoigner de ce qu’il se passe tout en faisant partie du mouvement. » Cette prise à partie militante l’éloigne des codes du métier, et l’histoire de l’appareil photo est aussi celle de la radicalisation de ses idées. Peu politisé avant les Gilets jaunes, il essayait de « faire sans le système », en animant notamment Le Volcan, un espace créatif collectif bordelais, centré autour du réemploi et de l’économie circulaire. Steven assume désormais de lutter « contre le système ». 

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Ses photos, diffusées sur Instagram et lors d’une exposition au Volcan en mai 2019 pour les six mois des Gilets jaunes, l’ont d’ailleurs fait connaître de militant·es plus radicaux qui l’autorisent alors à les photographier. Et si ce qu’il fixe sur la pellicule est généralement violent symboliquement, matériellement ou physiquement, il souhaiterait maintenant s’écarter des codes du riot porn : « Je veux montrer la beauté de la démocratie directe et de ses créations. » 

Physiquement parlant, il fera les frais de son positionnement artistique : le 23 mars dernier, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites à Paris, il reçoit un coup de matraque sur la tête. Diagnostic : traumatisme crânien. Une mésaventure qui donnera du grain à moudre à ses collègues, qui le surnomment « Fiché S ». 

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Technicien-régisseur dans un établissement bordelais d’art contemporain, Steven aimerait que son travail photographique puisse interpeller au-delà de la sphère des convaincu·es. Il s’imagine en passerelle entre le monde du militantisme et celui plus imperméable de l’art, parfois dédaigneux vis-à-vis des mouvements sociaux et particulièrement des Gilets jaunes. « Beaucoup de gens pas particulièrement militants ont été accrochés par mon travail, avant de s'interroger sur les armes dont disposent les flics. » Une réussite, selon lui, qui se veut lanceur d’alerte sur « le glissement autoritaire qui s’opère en France ». 

Steven continue aussi d’alimenter la mémoire des Gilets jaunes. Pour les cinq ans du mouvement, le 17 novembre, il a prévu de placarder dans Bordeaux des photos-souvenirs des manifestations.

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Après la gueule de bois, qu’est devenue la génération Skins party ?

15 novembre 2023 à 12:35

Été 2010. J’ai 15 ans, une connaissance a profité de l’absence de ses parents pour nous ouvrir les portes de sa maison. La vision trouble, j’erre dans le jardin vêtue d’un short en jean déchiré, de Converse en fin de vie et d’une chemise ouverte sur un t-shirt Eleven Paris. Une ou deux personnes m’ont surnommée Effy à cause de mon épais trait d’eye liner, inspiré de façon évidente du personnage campé par Kaya Scodelario – à moins que ce ne soit pour la démarche hésitante après quelques verres de vodka. L’époque est à la série Skins et par extension, aux soirées caractéristiques du show britannique : les Skins parties et autres imitations peu ou prou affichées de ces soirées où tournent les alcools forts, les langues et quelques bongs.

Quinze ans après cette ruée adolescente vers la débauche, quel regard porte la génération Skins sur ces soirées marquées par une urgence de vivre et d’expérimenter ?

« L’esprit Skins party, on le retrouvait dans des soirées où on était pas vraiment invité·es, on arrivait chacun avec une bouteille et puis c'était open bar, résume Antonin, 28 ans. Y’avait des ébats dans les champs, les gens cassaient des trucs… Le but c’était de faire n’importe quoi. » Inspirés par Chris, Tony, Michelle et Cassie – puis Cook, Freddie, Emily, etc. – lui et ses amis respectent des codes tacites : boire uniquement de l’alcool pur, fumer vite les joints, faire des soufflettes… Le lendemain, le black out ou les égratignures sont synonymes de soirée agitée et d’histoires à raconter. Antonin est à la fin de ses années collège lorsqu’il découvre la série, sortie en 2007 au Royaume-Uni. Les teen séries vivent leur âge d’or depuis une décennie déjà quand Skins vient rafraîchir le genre avec des personnages issus de classes moyennes qui vivent une sexualité affichée et consomment à outrance drogues et alcool face caméra. Finissant de dépeindre une bande d’adolescent·es avides de liberté, l’esthétique pop trash à base de vomi, de soutifs fluos et de comas éthyliques s’accompagne d’une B.O. devenue iconique mêlant post-indie, électro-punk et dubstep.

Avant Projet X et Euphoria, la déferlante d’une bande de jeunes à Bristol

« Contrairement à la très grande majorité des productions teen, Skins décide de mettre au coeur de chaque épisode une recette jusqu'alors existante certes, mais systématiquement présentée de façon timide, élusive : sexe, drogue et rock'n roll », replace Célia Sauvage, chercheuse en cinéma-audiovisuel et co-autrice de l’ouvrage Les Teen Movies. « La sexualité est verbalisée en long, large et en travers bien avant Sex Education, et la nudité est très présente. La série semble assumer enfin les débauches et les travers de l'adolescence en apparence en évitant l'aspect leçon de vie politiquement correcte de beaucoup de séries américaines. » Quelques années avant que Projet X ne pousse à l’extrême le curseur de la fête chaotique, Skins impacte de manière inédite toute une génération d’ados. « La bande musicale de Skins a joué un rôle majeur dans l’envie de transposer le mode de vie des personnages dans la vraie vie, détaille la chercheuse. Encore aujourd’hui, c’est l’une des rares séries teen à avoir autant inspiré de goûts musicaux et ramené les jeunes vers les concerts de rock. Mais c’est la seule à avoir inspiré des soirées à thèmes, avec les fameuses “Skins party”. »

En Moselle, une quinzaine d’années en arrière, Camille débarque dans ses premières soirées. Influencée par les personnages de Skins, elle se rêve en Effy sous champis lorsqu’elle danse alcoolisée dans des champs. « On écoutait les mêmes musiques et ça me décomplexait, j’essayais de danser comme Effy dans cet épisode où elle danse au milieu de la piste, elle fait n’importe quoi et elle en a rien à foutre », raconte-t-elle. Les fins de soirées explosives et nébuleuses sont gage de réussite : « Il suffisait qu’une personne soit mal et commence à pleurer et ça partait dans tous les sens. Y’avait des drames sentimentaux, quelqu’un qui partait seul·e dans la forêt et qu’il fallait retrouver… » Alimentés par des états de conscience altérée, les drames se jouent sur fond de paysage périurbain assombri par la nuit. Quand le calme retombe et qu’il ne reste que des cadavres de bouteilles, Camille et ses ami·es s’installent parfois devant la télé pour mater religieusement un épisode de Skins et prolonger la fête tout en rechargeant leur imaginaire à rêves.

Le potentiel glam’ de la gerbe

Avec son esthétique crue et ses personnages auxquels on peut s’identifier, la production britannique donne matière à rêver d’émancipation, d’amitié en bande, de façons de vivre la musique ou la sexualité… « Mes parents étaient surprotecteurs voire un peu autoritaires et ils m’empêchaient de faire plein de trucs, retrace Charlotte, 30 ans. La série m’a permis de voir autre chose, de repousser les limites parentales et d’être moins raisonnable. » C’est aussi cette prise de liberté qui fait fantasmer Antonin à l’époque : il n’est plus un enfant mais pas encore adulte, et s’autorise consciemment à flirter avec les limites. « Notre rapport à la fête était très orienté arrachage de tronche, avec une maladresse juvénile évidente, se souvient-il. On trouvait quelque chose de glam’ au fait de finir par terre à se vomir les un·es sur les autres, et je me trouvais paradoxalement classe quand je me voyais de l’extérieur en train de tituber. »

Les excès débordent d’ailleurs de la sphère festive et s’invitent dans son quotidien de collégien : « À 14 ans, on arrivait en cours le matin et on sortait discrètement une flasque de vodka. C’était ridicule parce que je sortais une heure après pour vomir, mais on trouvait une forme d’élégance et d’audace à la débauche. » Dans Skins, le cool se cache dans les bas résille déchirés, les régurgitations, les codes transgressés. Les personnages, tous très beaux, ne sont pourtant pas sublimés et portent leur lot de traumas : Cassie souffre de troubles alimentaires, Effy est dépressive, Chris meurt d’une overdose… « Skins a toujours assumé explicitement la toxicité de ces comportements, notamment discutée par des personnages qui n'y adhèrent pas dans la série, appuie Célia Sauvage. Celles et ceux qui y cèdent en paient le prix fort : hôpital psychiatrique, accident et handicap permanent, décès, précarité financière… »

Dérapages non contrôlés

Autour de ses 15 ans, Lisa* vit elle aussi des soirées à 100 à l’heure. Déjà familière de l’alcool et de la cocaïne, elle trouve une validation dans des personnages comme Effy, au côté « écorchée vive ». « On faisait exprès de pas trop manger, on buvait énormément, on roulait des pelles à tout le monde, se souvient-elle. Regarder une série où les gens se droguent et couchent avec tout le monde, ça m’a rassurée quand je faisais de la daube. » Après avoir longtemps gravité dans le milieu de la nuit, elle porte désormais un regard critique sur ses soirées d’adolescente. « Ça m’arrive d’être nostalgique parce qu’on vivait des trucs de ouf, mais quand j’y repense, y’avait des dérapages. Le sexe sous drogues c’est cool, mais t’es pas forcément consentante et tu le réalises trop tard. » Depuis, Lisa a arrêté les drogues. « Parfois, pour rire, je dis que c’était des fugues dissociatives, que c’était pas vraiment moi. » Comme une fuite d’une réalité vécue de façon quasi-fictionnelle, avec elle dans le rôle principal.

Sans renier cette période de sa vie, Charlotte se souvient d’une photo prise à son insu par un photographe de boîte lors d’une soirée à thème Skins : « Je sortais avec un mec et on a passé un long moment à s’embrasser sur un canapé. Le lendemain, j’ai retrouvé une photo de nous sur Facebook où j’étais montrée dans une pose suggestive et sexualisante. Le lundi matin au lycée, tout le monde ne parlait que de ça. » Dans l’ère post #MeToo, il semble évident qu’à l’époque des soirées inspirées de Skins, l’ordre du jour était plus à la beuverie qu’au consentement, au respect ou à la conscience de l’autre, et les femmes sont souvent en première ligne de mire. Dans la première génération de la série – le show est divisé en trois générations de personnages – le personnage de Michelle est surnommé « Nib » par son copain parce que ses seins sont « hilarants ». Cassie est quant à elle missionnée pour dépuceler Sid, malgré le fait qu’elle soit particulièrement vulnérable et constamment bourrée de médocs.

Derrière l’écran aussi, des problèmes ont été soulevés. Il y a quelques années, April Pearson et Laya Lewis – Michelle et Liv dans la série – se sont exprimées sur les conditions de tournage de la série, dans le cadre d’un podcast conçu par la première. Elles disaient notamment ne pas avoir été assez protégées en tant que (très) jeunes actrices, quand il n’était pas question de body shaming ou de scènes de sexe à tourner dès le premier jour. « Comme c'est le cas pour beaucoup de victimes de traumatismes, t’y repenses plus tard et tu te dis : “Ouais, c’était merdique.” »

Le bagage de chacun·e vis-à-vis de cette période d’expérimentation à l’intensité exacerbée participe à conditionner la grille de lecture individuelle. Si Lisa se dit désormais « anti-drogues », Antonin regarde cette époque avec tendresse. « Je dis pas qu’il faut passer par là pour entrer dans l’âge adulte, mais je crois qu’il y avait une fonction initiatique que je renie pas. Je fais toujours la fête aujourd’hui et je vois mon parcours dans le milieu festif comme une ligne continue, y’a pas eu de rupture. » Bien sûr, il ne fait plus la fête à 28 ans comme il la faisait à 14. Passée la phase adolescente de glamourisation des expériences excessives et du mal-être – les montages Tumblr basés sur des citations de personnages dépressifs de la série en sont la preuve – il faut dire que le curseur du cool ne reste pas longtemps fixé sur des images de gerbe et de maquillage ruiné par des larmes.

*Le prénom a été modifié pour protéger sa vie privée.

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