Vue normale

En fait, personne n’aime les éjacs

22 février 2024 à 09:34

Crème vanille. Décharge finale. Money shot. Peu importe comment vous l’appelez, je pense qu’on peut s’accorder sur le fait que le sperme masculin est la graisse lubrifiante qui fait tourner tout Internet. C’est gluant, c’est salissant et ça se répand partout. Parcourez n’importe quel site porno pendant une demi-seconde et vous trouverez des vidéos de femmes en train de se faire éjaculer dans le cou, le dos, le vagin et la raie, bref, sur toutes les parties du corps. Mais existe-t-il une seule personne sur terre qui aime vraiment ça ?

Une nouvelle étude, publiée dans la revue universitaire Sexes et judicieusement intitulée As Long as It’s Not on the Face (Tant que ce n’est pas sur le visage), suggère que les gens sont moins enthousiastes à l’idée de se faire éjaculer sur la gueule que ce que l’industrie porno voudrait bien nous laisser penser. « Aucune étude antérieure ne s’est intéressée aux perceptions et aux préférences du public en ce qui concerne les cumshots », écrit l’auteur de l’étude, Eran Shor, de l’université McGill. Pour info, « cumshot » est le terme générique pour désigner une scène d’éjaculation sur le corps d’une autre personne. Il a interrogé plus de 300 spectateur·ices de films pornos de différentes origines démographiques et culturelles et a constaté que « la plupart ne se soucient pas de l’éjaculation masculine ou de son emplacement, ou préfèrent qu’elle se produise dans le vagin de la partenaire féminine ». Shor suggère également que beaucoup de spectateur·ices trouvent « dérangeantes » les scènes de cumshot dans la bouche ou sur le visage.

Je sais qu’il est préférable de ne pas s’aventurer sur le terrain de la Guerre des sexes, mais le fait que beaucoup trouvent les cumshots dérangeants ne devrait pas étonner grand monde. Ça fait des décennies qu’une multitude d’universitaires féministes affirment que la pornographie, parce qu’elle est généralement réalisée par et pour des hommes, reflète les attentes patriarcales dominantes en matière de sexualité féminine, faisant de l’éjaculation un sujet particulièrement épineux. Dans son article de 2005, auquel Shor se réfère dans l’étude, Terrie Schauer, de l’université Simon Fraser de Vancouver, affirme ceci : « puisque les hommes sont représentés en train de décharger sur le visage, les seins ou les fesses de leur victime — c’est-à-dire sur les espaces corporels qui sont les signifiants de la féminité — on peut dire que l’éjaculation dégrade métaphoriquement la féminité. »

Bien entendu, ce point de vue n’est pas partagé par toutes les femmes, ni par toutes les féministes. Toutefois, ça n’a pas empêché le récit général d’aller dans une certaine direction, à savoir : « les féministes pensent probablement que les cumshots sont dégradants, mais les mecs doivent forcément kiffer ça. » À première vue, les habitudes de consommation du porno semblent confirmer cette idée. Une étude réalisée en 2021 a révélé que 24% des vidéos les plus regardées sur Pornhub comportaient une éjaculation masculine sur le visage d’une femme. Il semble donc que la prolifération des cumshots dans la pornographie répond simplement à une demande masculine.

Or cette étude révèle que ce n’est pas le cas. Interrogés sur leurs préférences, un échantillon représentatif d’hommes et de femmes, hétéro ou non, ont dénoncé la pratique du cumshot – pas uniquement les féministes anti-porno, donc. Shor rapporte que la plupart des personnes interrogées ne s’en soucient pas ou n’ont pas émis de préférence (27%), voire préfèrent que les hommes éjaculent à l’intérieur du vagin de la performeuse (38% de toutes les personnes interrogées et 48% des femmes de l’échantillon). Seuls 9% environ ont déclaré préférer voir une femme se faire éjaculer sur le visage.

Pour quelques personnes interrogées, en particulier des hommes hétérosexuels, il s’agit moins d’une question de goût que d’une question de timing. Liam, un Canadien hétérosexuel de 25 ans, a déclaré lors de l’étude : « Je ne suis pas le genre à regarder jusqu’à la fin, donc je n’ai pas de préférence ». Ivan, 22 ans, étudiant russe hétérosexuel, a tenu des propos similaires : « J’arrive jamais jusque-là, donc je m’en fous ». D’autres ont des opinions plus tranchées sur l’endroit où le type doit décharger. Christine, 19 ans, étudiante bisexuelle française, a déclaré qu’elle préférait l’éjaculation vaginale, « là où je ne la vois pas ». Pour Julian, un Canadien homosexuel de 20 ans, les artistes masculins devraient éjaculer « sur leur propre corps ; juste, gardez ça pour vous ».

Je ne vais pas sauter sur une table et proclamer que cet échantillon de quelques centaines d’individus est la preuve irréfutable que personne n’aime les cumshots, mais il semble justifier l’idée qu’une grande partie du porno se résume à la vie sexuelle d’un garçon de 13 ans qui viendrait d’apprendre tout ce qu’il peut faire avec son zgeg. Jizz ! Boum ! Du sperme ! Du sperme ! Trop chouette ! Maintenant, ferme l’onglet, retourne à ton devoir de maths et ne pense surtout pas à la fille qui est en train de se laver le visage dans le lavabo de la salle de bain. Ou bien c’est juste moi qui suis de la vieille école ?

« Je suis anti-cumshots, je les trouve un peu dégoûtants », déclare Bethany, 28 ans, dont le nom a été modifié pour des raisons de confidentialité, comme d’autres personnes dans cet article. Fiona, 29 ans, va dans le même sens. « Je pense que c’est dégueulasse et je ne veux pas de ça sur mon visage, merci mais non merci. » Et les femmes ne sont pas les seules à partager ces sentiments. « C’est un manque de respect », affirme clairement David, 31 ans. D’autres émettent des critiques plus pratiques. « C’est une contrainte, dit Tom, 34 ans. C’est pas juste d’obliger les femmes à se laver le visage. »

Fiona est d’avis que l’expression « cumshots are hot » est un « mensonge répandu par les hommes », né tout au plus d’une nécessité cinématographique. « Il s’agit plutôt d’un moyen pour montrer visuellement la conclusion dramatique d’un récit pornographique », suggère-t-elle.

Ça nous ramène au cœur du problème, car le fait que vous aimiez ou détestiez les cumshots dans votre propre lit n’est pas très important dans le grand schéma des choses (après tout, vous faites ce que vous voulez chez vous). Ce qui est intéressant, c’est de savoir pourquoi le porno donne l’impression que le sexe doit se terminer par, eh bien, un final façon cumshot.

« La prévalence des cumshots dans la pornographie grand public soulève une question intrigante », explique à VICE Eldin Hasa, neuroscientifique et expert en comportement humain. « Si seule une minorité de spectateurs exprime une préférence pour cet acte, pourquoi ces éjaculations sont-elles si courantes dans l’industrie ? »

L’une des explications possibles, selon lui, est que l’industrie porno « répond à certaines notions préconçues de ce qui est attendu, en perpétuant l’idée que l’éjaculation masculine sur le visage ou dans la bouche d’une femme est un élément standard des rapports sexuels ».

C’est un cercle vicieux, ajoute-t-il. « La prévalence des cumshots dans les vidéos pornos a le potentiel de façonner les perceptions et les attentes des spectateurs concernant les rapports sexuels réels, déclare Hasa. D’un point de vue de l’éducation sexuelle, il est essentiel d’évaluer de manière critique la représentation des actes sexuels dans la pornographie et de rectifier toute désinformation ou attente irréaliste qu’elle pourrait véhiculer. »

Selon l’éducatrice sexuelle Emilie Lavinia, le véritable problème réside dans le fonctionnement des sites pornographiques gratuits. « La pornographie sur les sites de tubes suit des schémas algorithmiques, explique-t-elle, donc plus vous voyez quelque chose, plus vous y serez exposé. C’est pourquoi une page d’accueil sur un site gratuit qui propose des vidéos de cumshots générera plus de clics et augmentera la demande pour ce type de vidéos. » Mais d’après elle, il s’agit d’une « fausse économie ». Lavinia revient à l’étude récente pour étayer son argument. « L’étude montre que si le groupe démographique de l’échantillon ne cherche généralement pas ce type de contenu érotique, il lui est quand même proposé sur les sites pornographiques gratuits. »

« Un aspect crucial de toute cette discussion est de savoir si l’éjaculation masculine peut être jouée et filmée d’une manière qui ne serait pas considérée comme dégradante pour les femmes », déclare Hasa. Pour Lavinia, cela dépend de l’intention et du langage de la scène. « Si la scène se veut humiliante et que le sperme est présenté comme étant sale, vous pourriez supposer que la personne qui reçoit ce cumshot est censée en être humiliée », dit-elle. En revanche, si le destinataire est consentant et semble excité par la perspective, « il s’agit probablement d’un scénario beaucoup moins dégradant ».

Mais évidemment, le porno est une mise en scène. « Une grande partie du problème de compréhension de l’intention réside dans le fait de ne pas savoir d’où provient le porno que vous regardez et de n’avoir aucune idée du bien-être des acteur·ices-performeur·ses », explique Lavinia. « C’est pourquoi je maintiens qu’il est préférable de payer pour son porno et de ne pas utiliser les sites gratuits. »

Pour en revenir aux cumshots, il y a d’autres raisons d’être sceptique quant à l’idée que tout éjaculat sur le visage, la poitrine ou la bouche est intrinsèquement dégradant pour les femmes. « Il ne faut pas oublier que ce type de final est également présent dans le porno LGBTQ+ », explique Lavinia. T6X87 se décrit comme « un homme gay qui regarde beaucoup de porno et qui fait aussi du porno » (T6X87 est son nom de scène). « Il y a des raisons pour lesquelles une personne pourrait préférer ne pas recevoir de sperme en elle, explique-t-il. La principale étant qu’il y a un risque plus élevé d’attraper une IST si les fluides sont échangés de cette manière. »

Si l’on regarde la pornographie des années 1980 et 1990, pendant la crise du sida, T6X87 souligne que « les acteurs avaient souvent l’air vraiment effrayés par le sperme – il était projeté sur leurs visages et leurs corps et ils gardaient la bouche fermée tout en essayant de ne pas en avoir dans les yeux ». Ça a évidemment beaucoup changé depuis, mais le fait qu’on puisse maintenant filmer des scènes de cumshot sans aucune crainte est encore « assez nouveau et excitant », explique-t-il. « Pour beaucoup d’entre nous, ça revient à célébrer le fait qu’on a atteint un point dans l’épidémie où celles et ceux qui ont la chance d’avoir accès à la PrEP, etc. peuvent désormais avoir des relations sexuelles sans stresser. »

En fin de compte, l’important n’est peut-être pas l’éjaculation elle-même, mais ce que l’on en fait. « Ce qui est misogyne à mon avis, c’est le fait d’être amusé de voir une personne couverte de sperme pour ensuite la qualifier de salope ou de pute parce qu’elle a reçu une décharge », affirme Lavinia, pointant du doigt le langage de « slut-shaming » utilisé dans les titres de référencement, les commentaires et les sites de vidéos en ligne. Finalement, la meilleure chose à faire est de prendre toutes les vidéos pornographiques avec un peu de recul.

« Ce sont les réals qui décident de ce que les gens voient à l’écran et il est important de se rappeler que le groupe qu’ils représentent est très petit par rapport à la taille des audiences, souligne T6X87. Certains peuvent avoir une sorte de vision artistique, mais la plupart du temps, ils font ce qu’ils pensent pouvoir vendre. » En résumé, la prochaine fois que vous matez un film porno, gardez en tête que l’élément le plus déterminant d’un money shot, eh bien c’est l’argent.

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Nourrir les luttes sociales

7 février 2024 à 04:30

Au sein d’un fournil improvisé dans la cuisine du bar, Yann* façonne les morceaux de pâte à pain taillés par Marion, et qu’Andrea* avait préalablement mis à reposer. Les trente morceaux découpés rempliront autant de moules rectangulaires en tôle huilés. « Inutile de  grigner la pâte [entailler pour faciliter la cuisson, NDLR] », lance Yann, désormais attelé à surveiller la température du four, alimenté par du bois de récupération. Installé dans la cour du Channel à Calais, un lieu artistique – entre théâtre, libraire, restaurant – situé dans les anciens abattoirs de la ville, le four mettra plus de trois heures à atteindre les 240°C espérés. 

Ce mardi de janvier, la petite équipe produira 60 kilos de pain. La fournée sera récupérée par le Secours catholique et distribuée le lendemain aux migrant·es de Calais. « On s’est engagé·es à leur fournir du pain trois fois par semaine. En échange, l’association finance une partie du projet », développe Yann, à l’origine de cette initiative solidaire à Calais. Ce trentenaire qui porte une petite queue de cheval fait partie de l’Internationale boulangère mobilisée (IBM), un collectif informel de boulanger·es militant·es créé en février 2018, au lendemain de l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes par le gouvernement français – les créateurs de l’initiative avaient pris part à la ZAD. Le but ? Constituer un réseau de boulanger·es mobiles pour coordonner des actions de solidarité. Depuis, au gré des envies de chacun·e, ses membres rejoignent des mobilisations sociales pour lesquelles ils produisent du pain, aidé·es par les fours mobiles de certain·es, construits selon les plans de l’Atelier Paysan, une coopérative d’auto-construction.

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Dans le fournil calaisien, Andrea, Yann et Marion travaillent la pâte grâce aux dons des membres du réseau : ​​farine, ustensiles, moules, etc. Le trio le fera pendant quelques semaines avant de passer le relai à d’autres. Le premier, « militant à plein temps », est un membre rennais, co-fondateur du réseau IBM, et possède son propre four mobile, Pâte à Tract. Le deuxième est un ingénieur de formation qui vit désormais au RSA, comme Andrea. Désormais « nomade », une première carrière étudiante et professionnelle l’avait conduit à travailler à La Défense en costard-cravate. « J’ai arrêté de croire qu’il était possible de changer les choses de l’intérieur », explique-t-il. Enfin, l’Iséroise Marion, 21 ans, à la différence des deux autres, souhaite passer son CAP Boulanger « en candidat libre » après plusieurs stages dans le secteur. D’ailleurs, chaque année, le réseau organise des formations autogérées pour celles et ceux qui, comme elle, souhaitent obtenir un diplôme officiel, obligatoire pour lancer sa structure. 

Tous les trois diffusent un savoir-faire artisanal et politique. Car si cet aliment du quotidien attire la sympathie des Français·es, ses conditions de production restent largement méconnues. Pourtant, au sein même de boulangeries dites « artisanales », elles échappent rarement à une logique industrielle basée sur l’achat de machines coûteuses remboursées au prix d’une course à la rentabilité. À Calais, seuls les bras travaillent le levain. Ce mélange de farine et d’eau qui a fermenté permet de s’affranchir de la levure pour faire lever la pâte. Plus digeste, il permet de produire un pain plus nourrissant qui se conserve mieux. 

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La production plaît beaucoup aux spectateurs et spectatrices du Channel à qui l’initiative propose, un jour dans la semaine, une vente à prix libre – en moyenne, un pain comme le leur se vend 6 euros le kilo. En revanche, lors des distributions dans les camps de migrant·es, leurs fournées n’ont pas toujours été choisies. « Les exilé·es n’aiment pas notre pain, reconnaissent Andrea et Yann. Au départ, les bénévoles du Secours catholique nous le cachaient pour ne pas nous vexer. »

Les deux hommes se souviennent en rigolant de la phrase d’un réfugié afghan, repoussé par l’aspect compact de leur production : « Avec votre pain, on construit des maisons chez nous. » Leur recette subit aussi la concurrence des baguettes, récupérées dans les supermarchés environnants et distribuées par les nombreuses associations de solidarité. Alors les boulanger·es se sont adapté·es, avec succès, en créant une sorte de pain de mie brioché avec du sucre, de l’huile et du lait, désormais consommée. 

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Au fil de leurs fournées et de leurs rencontres, l’équipe a tenté de partager son savoir-faire avec les réfugié·es, mais seulement deux d’entre eux sont venus au fournil depuis début janvier. « Ça marche plus ou moins bien car leur objectif est de traverser la Manche avant tout. C’est difficile de nouer des relations privilégiées », regrette Yann. Bénévole pour l’association Utopia 56 à Calais pendant quelques mois, il souhaitait monter un programme d’entraide qui ne répète pas les rapports « professionnels » entre les bénévoles et les exilé·es. « Le but de l’initiative est de produire du pain, certes, mais aussi de s’intéresser à ce qu’il se passe à la frontière », rappelle le militant, qui assiste parfois aux audiences publiques du Centre de rétention administrative (CRA) de Coquelles, à quelques kilomètres de là.

Étalée de novembre à février, la présence de l’IBM à Calais est l’une des actions les plus importantes du mouvement, avec celle qui avait été menée lors du week-end de manifestations contre la méga-bassine de Sainte-Soline en mars dernier : une tonne de pain et 25 000 parts de gâteaux avaient été produits.

Le 10 février 2024, l’IBM organise sa réunion annuelle à Paris, au Shakirail

*Les prénoms ont été modifiés pour protéger leur identité.

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