Michel Paulin, CSF Logiciels et Numérique de Confiance – « 5 % de commandes en plus, c’est 10 % de croissance pour la filière »
83 %. C’est la part de marché des éditeurs américains dans le cloud et le SaaS en Europe. Un chiffre vertigineux, qui résume à lui seul l’ampleur de la dépendance technologique dans laquelle se trouve la France et l’ensemble du continent européen.
Pourtant, des alternatives existent. Des entreprises françaises innovent, recrutent, exportent. Alors pourquoi l’État lui-même continue-t-il d’acheter massivement américain, au mépris des doctrines qu’il a lui-même édictées ? Pourquoi ce décalage persistant entre les discours sur la souveraineté numérique et la réalité des contrats signés ?
C’est à ces questions que répond Michel Paulin, président du Comité Stratégique de Filière Logiciel et Solutions Numériques de Confiance, dans un entretien sans détour à Silicon.
Sa conviction : inutile d’attendre une grande loi ou un plan de subventions supplémentaire. Rediriger seulement 5 % de la commande vers l’écosystème national suffirait à créer 10 000 emplois et à rapatrier un milliard d’euros dans les caisses de l’État.
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Extrait de l’interview d Michel Paulin, Président du Comité Stratégique de Filière Logiciels et Solutions Numériques de Confiance.
Silicon – Quelle est la genèse du Comité Stratégique de Filière logiciel et solutions numériques de confiance, officiellement lancé en avril 2025 ?
Michel Paulin – Il n’y avait pas de filière dans le domaine. En septembre 2022, le ministre de l’industrie et des finances de l’époque ( Bruno Le Maire, NDLR) a annoncé la création d’une filière et m’a demandé de faire le précadrage. De septembre 2022 à avril 2025, nous avons consulté près de 600 à 800 entreprises qui ont répondu à des questionnaires et à des sollicitations. On a discuté avec l’État pour définir un contrat de filière qui a été signé en avril 2025. L’objectif de ce contrat, c’est très simple : définir quelles sont les mesures que l’on peut prendre avec l’ensemble des parties prenantes, clients, État, collectivités locales, mais aussi activités périphériques, pour faire en sorte que la filière française puisse grossir, grandir, se développer.
Quel est son périmètre ?
Michel Paulin – Ce périmètre a été décidé par l’État. Il couvre quatre domaines : éditeur de logiciels, domaine du cloud, domaine du quantique, et l’intelligence artificielle en tant que producteur, éditeur de modèles, éditeur d’agents ou de solutions de cette nature.
«La filière se porte bien mais elle fait face à des défis énormes »
Comment se porte cette filière aujourd’hui ?
Michel Paulin – C’est une filière qui va plutôt bien : 25 milliards € de chiffre d’affaires, une croissance souvent très proche des deux chiffres sur ces 5-6 dernières années, et environ 10 000 emplois nets créés chaque année pour plus de 100 000 personnes employées. Quand on se compare à d’autres filières industrielles qui souffrent aujourd’hui en France et en Europe, c’est une filière qui se tient bien. En revanche, il faut mettre les pieds sur la table : elle est face à des défis énormes.
Le premier défi, c’est la taille. Une dizaine d’entreprises aux États-Unis sont à elles seules plus grandes que toute la filière française. Il n’y a que 4 sociétés en France qui dépassent le milliard de chiffre d’affaires, Dassault Systèmes, OVHcloud et quelques pépites de quelques centaines de millions. Mistral espère peut-être dépasser le milliard.
Le deuxième défi, c’est l’accès aux fonds propres. Pour investir en R&D, dans l’IA, les infrastructures, l’innovation, il faut de gros fonds propres. Rester dans le giron européen avec des levées supérieures à 100, 200 ou 300 millions, c’est difficile. Dans le quantique, les trois dernières levées américaines vont de 600 millions à un milliard de dollars, principalement par des fonds anglo-saxons. Lever un milliard en restant européen aujourd’hui, c’est impossible.
Le troisième défi, c’est les compétences. On ne forme pas assez d’ingénieurs, on n’attire pas assez de femmes dans la filière. Aujourd’hui, 22 % des postes techniques sont occupés par des femmes, contre 40 % en Inde ou au Maroc. Ça commence à l’école primaire : il faut mettre en avant la science pour former plus de monde.
« Dire « il n’y a pas d’offre « est une insulte à la
filière »
Face aux menaces de Donald Trump et la fin des « cadeaux aux alliés », faut-il porter les trois dossiers en même temps ou prioriser le financement et la commande publique ?Michel Paulin -Dans le cadre du contrat de filière, on a défini cinq priorités : l’offre, la commande, l’innovation, la formation, et la protection des données sensibles. Et aussi, parce que le marché est mondial, comment aider les entreprises françaises à exporter et à aller à l’international.
La raison principale du retard par rapport aux filières coréenne, israélienne ou canadienne, c’est la commande publique et la commande privée, qui est le driver essentiel. Les parts de marché de l’État dans le software acheté auprès de la filière française sont très faibles ; dans certains domaines, on est quasiment à 5 ou 10 %. Je salue l’initiative du gouvernement qui dit qu’il faut réfléchir vers les filières nationales, parce que la situation est catastrophique.
Comment expliquer ce décalage entre la capacité de production de l’écosystème français et la réalité de la commande publique ? Les administrations sont-elles en décalage par rapport aux doctrines de l’État ?
Michel Paulin – Il y a beaucoup de facteurs. Et je ne devrais pas réserver ça uniquement à la commande publique : il faut aussi mettre les grands groupes face à leurs responsabilités. On ne peut pas parler de risque de vassalisation sans agir. On a vu récemment qu’on a coupé les services bancaires d’un juge français aux États-Unis ; ce n’est plus de la science-fiction, c’est une réalité.
Dans le cloud et le SaaS, les éditeurs américains ont 83 % de parts de marché en Europe, c’est un excellent rapport du Cigref qui l’indique. Les acheteurs ont parfois le « syndrome IBM » des années 80 : on choisit le dominant par habitude pour ne pas prendre de risques. En Europe, on est très forts pour ne pas avoir de préférence, on n’a pas de » American Buy Act « . Les critères qui favorisent le produit local ont longtemps été tabous.
Il y a aussi des acteurs dominants qui abusent de leur position : la Cour des comptes et les autorités de la concurrence le disent. Une dizaine d’instructions sont en cours sur des pratiques de cloud qui augmentent les tarifs sans justification : 5 à 10 % de hausse par an, et une verticalisation des solutions pour lier encore plus les clients à leur logique.
« Une stratégie multi-cloud pourrait très bien consister à choisir un opérateur américain et un opérateur français ou européen.»
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a déclaré qu’il aimerait acheter français ou européen, mais qu’il n’y a pas d’offre. Que lui répondez-vous ?
Michel Paulin – Ce narratif construit par ceux qui veulent garder le monopole de fait est très puissant. Dire « il n’y a pas d’offre » est une insulte à la filière. Est-ce qu’on a des ingénieurs qui ne sont pas capables de faire des produits ? Est-ce que Mistral n’est pas au niveau ? Dans tous les domaines, il y a des alternatives. Faisons-leur confiance.
Quand on fait une stratégie multi-cloud avec trois acteurs américains, ça correspond à quoi ? Une dépendance totale, technologique, financière et légale. Une stratégie multi-cloud pourrait très bien consister à choisir un opérateur américain et un opérateur français ou européen sur les domaines où ils sont bons. Ces opérateurs font quand même de l’ordre du milliard, ce ne sont pas des boîtes en dehors des clous.
Sur la virtualisation, il y a eu le scandale VMware-Broadcom, qui impose à ses clients des augmentations de prix fois trois, fois cinq. Il existe des alternatives en Europe : Proxmox côté allemand, Vates en France. Quand vous êtes face au renouvellement d’une licence avec une multiplication par trois ou quatre du tarif, pourquoi ne pas tester ?
Dans la cyber, une société me disait que dans un appel d’offre sur deux, ils ne sont même pas interrogés. Quand on dit « il n’y a pas d’alternative », faisons des appels d’offres et donnons la chance à tout le monde. Le Health Data Hub : pas d’appel d’offre. Le ministère de la Santé disait « les acteurs ne répondent pas aux besoins ». Quel est le cahier des charges ? Quel est l’appel d’offre ? Il n’y en a pas. C’est un narratif non factuel, construit pour justifier que l’on ne sollicite même pas ces offres. Elles existent, faisons-leur confiance.
« Pour le « Cloud au Centre » : on annonce la doctrine, et puis on ne fait que des exceptions.»
Comment expliquer que des directives politiques comme « Cloud au Centre » ne soient pas suivies d’effet par les administrations, voire par l’Assemblée nationale elle-même ?
Michel Paulin – Moi je ne peux pas l’expliquer. C’est une question à poser aux décideurs publics. Une des demandes que nous avons, c’est : au lieu de rajouter des régulations, en Europe on adore en rajouter, appliquons avec courage et rigueur celles qui existent. Le DMA : qu’est-ce qu’on commence par faire ? Des exceptions. Le cloud a même été exclu du DMA.
Pour le « Cloud au Centre » : on annonce la doctrine, et puis on ne fait que des exceptions. Ça ne sert à rien de faire une doctrine si on ne l’applique pas.
Le RGPD ne devrait pas accepter des exceptions non plus. Mais le RGPD est compliqué parce que ces acteurs sont pilotés depuis l’Irlande, et l’Irlande n’est pas très zélée pour faire respecter le droit européen sur la protection des données. Il y a des biais et des cas de RGPD enfreints.
Il faut avoir le courage de dire : arrêtons de rajouter des réglementations, des certifications, des labels dans tous les sens ; il y en a trop. En revanche, concentrons-nous pour faire respecter celles qui existent. De même, plutôt que de subventionner dans tous les sens, subventionnons l’innovation et achetons européen. Sur les domaines de l’IA, des infrastructures, du quantique, de la recherche fondamentale, du hardware avec les nouveaux modèles de GPU.
Oui il faut aider à l’innovation avec un partenariat public-privé fort entre le CEA, l’INRIA et le CNRS. Mais le principal levier, c’est la commande, parce que c’est ce qui fait grossir la filière et c’est la seule garantie d’une souveraineté.
Y a-t-il des engagements concrets ? Faut-il passer par la loi, des obligations dans les appels d’offres, un fléchage contraignant ? Êtes-vous optimiste ?
Michel Paulin – Je rêverais d’une loi qui permette de résoudre tous ces problèmes. Mais la préférence européenne d’achat est aujourd’hui interdite par la loi européenne : on n’a pas le droit de le faire. Alors que les Américains le font, les Chinois le font, les Coréens le font. On est les seuls à croire que c’est une distorsion de la concurrence. C’est incroyable.
Cela dit, il ne faut pas tomber dans l’attentisme en attendant la prochaine loi. Il y a plein de choses à faire concrètement dès maintenant. Je donne un chiffre : 83 % du SaaS et du cloud sont monopolisés par quelques acteurs. Si on fléchait 5 % de ces commandes vers la filière, ce n’est pas un choc systémique mais c’est 10 % de croissance pour la filière française, 10 000 emplois créés, et 1 milliard de taxes et cotisations sociales qui reviennent dans les caisses de l’État au lieu de partir en évasion fiscale légale en Irlande ou aux États-Unis.
Et l’enjeu géopolitique est réel. Les Américains ont voulu taxer les Chinois. Les Chinois ont regardé tout le stack et ont dit : « les terres rares, on ne vous les donne plus ». Comme par hasard, les taxes ont disparu. La vassalisation économique n’est pas un fantasme, c’est une réalité. 5 %, ça change tout.
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