Vue normale

Au fond de la nuit polaire russe

27 décembre 2023 à 06:30

L’idée était simple : vivre la nuit polaire russe avec celles et ceux qui la vivent au quotidien. Ce récit, c’est l’histoire d’une rencontre entre un photographe et les résident·es de la nuit russe. Il évoque également le futur incertain de la Russie au travers du prisme de la nuit.

Je me suis rendu à Mourmansk entre septembre 2021 et février 2022, c’est une grande ville au-delà du cercle polaire, qui vit une grande partie de l’année dans l’obscurité. Au cours de trois mois de voyage, j’ai été invité dans de nombreux appartements datant de l’ère soviétique pour passer la nuit avec les habitant·es de la ville. Mon intention n’était pas de documenter la façon dont les gens affrontent l’obscurité, mais plutôt de considérer la nuit comme une porte d’entrée pour explorer ce pays inconnu.

L’obscurité devient une façon de voir, à la fois littéral et métaphorique. Littéral d’abord : la nuit agit comme un filtre, dissimulant certaines choses tout en en révélant d’autres. Ainsi, le paysage urbain, marqué par les imposants édifices de l’ère soviétique et la toundra arctique, se réduit à un simple élément de décor. En revanche, ce qui est éclairé se présente, à mes yeux, comme essentiel : l’intimité de celles et ceux qui m’ont accueilli pour la nuit.

Métaphoriquement ensuite : l’obscurité de la nuit devient une confrontation indirecte avec la réalité de la Russie et son futur incertain. L’invasion de l’Ukraine m’a obligé à adopter également cette nouvelle grille de lecture dans mon travail.

Cette immersion dans la nuit de Mourmansk n’a pas pour prétention de dévoiler quelque chose sur « la Russie », mais plutôt de susciter, à travers des photos prises dans des recoins d’appartements, la rencontre avec quelques Russes. La nuit est une manière de voir, un filtre. Une façon d’évoquer les rêves et mystères de ces individus rencontrés à la veille d’un conflit.

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Finalement, je veux quand même des enfants

20 décembre 2023 à 10:06

Fauché·es, surdiplômé·es, traumatisé·es : les millennials constituent la première génération qui s’en sort moins bien que ses parents. Pas surprenant que tellement de jeunes adultes décident de renoncer à la parentalité, quand on pense à l’avenir qu’on s’apprête à léguer aux futures générations qui, après tout, n’ont pas demandé à être là. L’être humain détruit la Terre, peine à se détacher des logiques capitalistes, continue de voter extrême droite et se tape dessus pour déterminer qui pisse le plus loin. Quel genre d’adulte responsable se permettrait de donner la vie à un petit bébé tout mignon et innocent, tout ça pour plus tard l’obliger de livrer de la bouffe grasse le soir en plus de son temps plein payé 6 euros de l’heure dans l’espoir de pouvoir payer le loyer de 4 000 balles de sa chambre de bonne ? Pas moi. Enfin… on verra. 

La vérité, c’est que c’est un peu facile d’avoir des idées arrêtées, d’accepter la défaite avec cynisme et de se dédouaner de ses responsabilités. Autour de moi, quelques personnes ont fini par se remettre en question, voire changer d’avis : elles ont fait un ou plusieurs enfants, ou sont en plein effort de conception. Je leur ai demandé pourquoi. J’ai peur de me laisser convaincre, mais je suis prête à prendre le risque : faites péter les arguments.

Alexandra (32 ans), mère d’un enfant

VICE : Quelle a été la relation avec ton désir d’enfant au cours de ta vie ?
Alexandra :
Depuis toute petite, je rêvais d’avoir des enfants avant mes 30 ans. Puis en grandissant, j’ai pris connaissance de la réalité de ce que c’est d’avoir une famille, en plus de tout ce qui entoure la vie d'adulte et ses responsabilités. J’étais de plus en plus soucieuse de notre environnement, des enjeux liés au réchauffement climatique. L'éco-anxiété et l'anxiété généralisée, ça m’a beaucoup freinée : mettre un enfant au monde pour lui faire vivre les inégalités, le racisme, la folie du capitalisme, les guerres, la violence, alors que moi, perso, j’ai déjà du mal… Est-ce que ça avait vraiment du sens ? En parallèle, je ressentais de plus en plus la pression de la société d’entrer dans un moule, de suivre des étapes de vie prémâchées… et je me suis demandé si vraiment moi, Alex, je voulais des enfants ou si c’était juste que tout le monde voulait que j’en aie. 

Quel regard tu portais sur les gens qui faisaient le choix d’avoir des enfants ?
Honnêtement, je les ai souvent jugés, mais c’était surtout par rapport à leur discours sur la fatigue, sur combien la vie en tant que parent est compliquée et difficile. Je les sentais coincés, obligés de vivre une parentalité qui était prescrite, d’une certaine façon.

Qu’est-ce qui t’a finalement fait changer d’avis ?
J’avais eu beaucoup de conversations avec des gens hésitants ou blasés. Des gens qui, comme moi, avaient peur de notre monde actuel et futur. Puis un jour, j’ai entendu la phrase « Parfois, il suffit d’une seule personne pour changer les choses » et ça a résonné en moi. Évidemment, j'ai pas la prétention de dire que mon enfant changera le monde, mais j’aime à croire que si on est beaucoup à voir les choses de cette façon, on se donne une vraie chance d’avoir un impact sur le futur de l’humanité. Quand ce changement de mentalité s’est opéré, j’ai pu prendre le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment, sans céder à la pression externe. Avec mon mec, on a beaucoup discuté de comment on voulait vivre, de comment on se voyait élever un enfant, et on a décidé de se lancer, à notre façon.

Et maintenant que vous êtes parents. Tu penses avoir fait le bon choix ? 
Je t’avoue que ça m’est arrivé de me poser la question. Parfois, je trouve ça extrêmement difficile, mais j’apprends à gérer mes émotions, à relever les défis un jour à la fois, en faisant de mon mieux. 

Loïc (33 ans), père d’un enfant

VICE : Qu’est-ce qui te rebutait dans l’idée de faire des enfants ?
Loïc :
Je trouvais ça super égoïste comme démarche. Notre planète est déjà surpeuplée et le coût écologique d’un être humain dans un pays comme la Belgique – ou la France, d’où je viens – est catastrophique. Pour moi, c’était clair : hors de question de contribuer à ça, jamais de la vie.

Pourtant, t’es récemment devenu père. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
Je suis en couple depuis six ans avec une personne qui voulait vraiment avoir un enfant. Sa conviction m’a poussé à la réflexion : je me suis penché plus en profondeur sur ce qui pèse dans le coût écologique d'une vie humaine et sur la place du droit de concevoir dans tout ça. J’en suis petit à petit arrivé à cette conclusion : si y’a que les gens de droite, ceux qui conduisent des SUV, mangent de la viande trois fois par semaine et regardent TPMP qui continuent à faire des enfants, la situation ne va faire qu’empirer. On sait d’autre part que l’humanité devrait atteindre son pic de population autour de 2060 et que le réchauffement climatique va engendrer des déplacements de population. Ça veut aussi dire qu’il faudra des gens prêt·es à accueillir les réfugié·es climatiques. D'un point de vue plus radical, dans un monde idéal, je trouve que faire un enfant, ça devrait se mériter. 

Si je comprends  bien, tu vois ta parentalité comme une espèce de devoir civique ?
C’est un peu ça, oui. On a choisi de faire un enfant, mais on s’est surtout engagé·es à assumer le rôle de parent de façon responsable et consciente. L’éducation de notre fille, pour nous, ça dépasse son petit monde à elle, ses propres intérêts. On veut lui inculquer une vision macro de l’environnement et de ses enjeux, lui apprendre ce qu’est le développement durable. On veut l’élever de la façon la plus déconstruite possible sur les questions de genre, de race, etc., pour l’équiper dans le monde complexe dont elle fait partie. On commencera par lui raconter ses origines berbères, espagnoles et polonaises. Et elle aura assez de lecture dans notre bibliothèque pour se pencher sur ces sujets quand elle en aura l'âge et l'envie. 

Dit comme ça, tu m’as presque convaincue… mais t’as pas peur qu’elle se rebelle contre « vos » idées et qu’elle parte vers l’autre extrême, juste pour vous faire chier ? 
On lui laissera toujours le choix de vivre sa vie. Notre rôle en tant que parents, c'est de lui transmettre des valeurs de solidarité et d’éco-responsabilité. Parce que tout part de là : quelle place t’accordes à autrui, à ses besoins et à ses difficultés, ainsi qu'au développement durable et à des problématiques macro, plutôt qu'à ton propre confort et celui des quelques personnes qui t'entourent ? On doit pouvoir avoir confiance en notre éducation pour qu’elle en fasse ce qui lui semble juste quand elle aura atteint l’âge adulte.

Anastasia (38 ans), mère de deux enfants

VICE : Avant de changer d’avis, est-ce que t’as toujours été certaine de ne pas vouloir d’enfants ?
Anastasia :
Mon désir de maternité n’a jamais été hyper présent. Ce qui m’attirait, c’était de découvrir le monde, voyager… Pas vraiment une vie compatible avec des enfants.

Si tu t’auto-analyses, tu penses que ça venait d’où, cette absence de désir de parentalité ?
J’ai eu une enfance assez atypique, pleine de rebondissements et d’instabilité. J’ai grandi à Sotchi, en Russie, jusqu’à mes 8 ans, où j’ai déménagé en Belgique. Ma mère est restée en Russie et c’est ma sœur aînée qui a pris la charge de continuer mon éducation. Cette configuration m’a obligée à devenir adulte très vite. En vieillissant, je me suis posé  certaines questions : est-ce que je vais être capable d’élever des enfants, en ayant eu un parcours si chaotique ? Est-ce que je vais pouvoir être une bonne mère, alors que ma relation avec la mienne est si difficile ? Sans parler des éléments externes comme les guerres, les maladies, la corruption, l’individualisme et tous les autres -ismes qui pourrissent le monde… Avoir des enfants, j’ai toujours associé ça à une sorte de sentiment d’extrême responsabilité : est-ce que c’est bien sage d’amener un bébé dans un monde où moi-même, femme adulte, je rencontre encore tellement de difficultés ?

En tant que femme « en âge de procréer » (beurk) qui fait le choix de ne pas le faire, j’imagine que t’as dû te prendre pas mal de commentaires, non ?
Oui, surtout que j’avais une relation stable avec mon partenaire. Dans la culture d’où je viens, les femmes ont des enfants relativement jeunes, entre 20 et 26 ans. Quand j’avais cet âge-là, je retournais encore régulièrement à Sotchi et on me faisait souvent des remarques. Plus je vieillissais, plus les questions se faisaient pressantes, et moins elles étaient subtiles. Après mes 30 ans, à chaque fois que je l’avais au téléphone, ma mère me demandait quand j’allais m’y mettre, parce que « quel sens aurait ma vie, sinon ? » Malgré tout, j’étais heureuse de mon choix et épanouie dans ma vie sans enfants.

Pourtant, t’as fini par craquer… Comment on passe d’une idée aussi déterminée à « mère de deux enfants » ?
Dans mon cas, je pense que c’est quand les gens ont fini par me foutre la paix que j’ai commencé à revisiter ma décision. Vers mes 31 ans, j’ai ressenti le besoin de me poser un peu. Je venais de passer des années à voyager constamment pour le taf et je me rendais compte que ça aussi, c’était devenu une routine. Mon partenaire, lui, avait toujours exprimé le désir d’avoir des enfants ; à cette époque, on a eu beaucoup de conversations à ce sujet, et j’étais très hésitante. Il m’a pas mis la pression, et je pense que ça m’a donné la place d’y réfléchir à mon propre tempo.

Et ? Heureuse ?
Très. J’ai pas de regrets, même si parfois c’est beaucoup à gérer et que j’ai envie de claquer la porte. 

Est-ce que le fait de devenir mère t’a obligée à laisser tomber certains principes ou rêves auxquels tu tenais ?
J’en n’ai pas vraiment l'impression. Ça a surtout chamboulé ma façon de penser et mes perspectives. Avant, j’avais tendance à avoir des opinions très radicales ; aujourd’hui je suis plus nuancée, moins centrée sur moi-même. De façon générale, je ne passe plus autant de temps à ruminer mes petits problèmes perso, parce que j’ai besoin de mon temps et de mon énergie pour m’occuper de deux êtres humains qui dépendent de moi. Mon rôle de parent m’a appris à lâcher prise et à apprécier les choses simples – je sais, c’est super cliché, mais c’est tellement vrai !

Malheureusement, le monde est toujours aussi pourri qu’il y a quelques années, si pas plus. Comment est-ce que t’arrives à concilier ça avec le fait d’avoir des enfants ?
Là aussi, mes perspectives ont changé. Là où avant, je m’attardais sur une vision pessimiste et cynique du monde, aujourd’hui je me sens surtout responsable d’élever des enfants qui soient conscient·es de tout ça et prêt·es à en découdre. C’est mon rôle de les protéger, de les équiper, de leur donner les outils pour comprendre l’environnement dans lequel iels grandissent. 

Laurent* (34 ans), en train d’essayer pour un premier bébé

VICE : Qu’est-ce qui te rebutait jusqu’à maintenant, dans l’idée d’avoir des enfants ?
Laurent :
Mon doute venait surtout de la responsabilité d’amener un enfant dans le monde tout pété dans lequel on vit. Pendant longtemps, je me demandais si c'était pas complètement irresponsable de faire des enfants. Je me sentais coupable et un peu égoïste d’en vouloir. Puis l’été dernier, j’ai passé quelque temps dans une retraite spirituelle un peu hippie mais aussi très chill, et terre à terre. Durant cette retraite, j’ai réalisé que le réchauffement climatique, les inégalités et tous les autres problèmes, c’est pas la faute des enfants. C’est pas eux le problème, c’est les adultes. Autour de la même période, ma sœur a eu un bébé et mon point de vue a petit à petit évolué : j’ai commencé à voir les enfants comme un espoir pour le futur. Déjà aujourd'hui, dans les mouvements pour le climat, ce sont les jeunes générations qu’on trouve en tête, qui sont les plus déterminées à faire changer les choses. Je crois vraiment qu’il y a d’autres façons de vivre que celle à laquelle on s’est habitué. Et même si ce sera pas facile, je pense qu’il faut continuer à croire en un avenir meilleur, ne pas laisser tomber, et prendre nos responsabilités en tant que (futur·es) parents.

Et en ce moment, vous êtes en train d’essayer de concevoir alors.
Ouais ! Une à une, toutes les raisons qui nous faisaient douter ont fini par tomber. Puis l’envie d’avoir des enfants s’est faite de plus en plus sentir aussi. Et donc là, on essaye, mais rien ne dit que ça va marcher. Si ça se fait pas, je pense que je serai déçu, mais je suis aussi convaincu qu’on aura une vie très cool et pleine de sens et d’amour, même sans enfants.

Est-ce que le fait de te projeter concrètement en père de famille a changé quelque chose dans ta façon d’être ?
Oui et non. Ce qui change surtout, c’est que je trouve ça plus que jamais crucial de vivre une vie qui reflète mes valeurs, de faire un job qui contribue à la société en laquelle je crois, quitte à gagner moins… Je veux pouvoir rester fidèle à moi-même, à ma notion de ce que c’est d’être quelqu’un de bien, et par extension devenir un bon exemple et un bon parent.

T’as peur de regretter un jour d’avoir changé d’avis ?
Pas vraiment. Par contre, j’ai peur de ma capacité à être père. Je veux pas faire les mêmes erreurs que mes parents et ça, ça me travaille. J’en suis à un point où j’ai réussi à processer pas mal de traumatismes de mon enfance et ça m’a demandé beaucoup de travail et d’énergie ; tant qu’à avoir des enfants, j’aimerais quand même bien m’en sortir un peu mieux, et je me rends compte que c’est plus facile à dire qu’à faire. 

Anne-Marie* (38 ans), mère de deux enfants

VICE : T’as deux enfants maintenant, mais il y avait une époque où t’envisageais pas du tout d’en avoir. C’étaient quoi, tes raisons ?
Anne-Marie :
Me marier, faire des enfants, c’est quelque chose que j’ai jamais idéalisé. Mon rêve, c’était de faire une belle carrière en tant que médecin, d’être financièrement indépendante. Je voulais être une boss, probablement parce qu'une grande partie de ma vie était hors de mon contrôle. J'ai eu une enfance assez précaire et traumatisante. J’ai toujours associé le fait d’avoir des enfants à une espèce de fardeau écrasant. Être parent, c’est assumer la responsabilité d'une autre vie, et j’avais vu tellement de façons dont ça pouvait mal tourner…

Et les gens autour de toi qui faisaient des enfants, t’en pensais quoi ?
D'un côté, j'étais jalouse de voir tellement de gens capables de faire ce choix et vivre cette vie sans être constamment terrorisés. Et en même temps, c'était pas du tout ce à quoi j’aspirais.

En tant que femme sans enfants, tu te sentais jugée, toisée ?
Je m’en foutais un peu. Je me disais que les autres n'étaient juste pas aussi intelligent·es et indépendant·es que moi. Après, même si aujourd’hui j’ai des enfants, je reste persuadée qu'une vie sans est toute aussi riche et pleine de sens.

T’avais l’air bien décidée, quand même. Qu’est-ce qui a fini par te faire virer de bord ?
Quand j'ai rencontré mon partenaire, on n'avait pas l’ambition de nous marier, ni d'avoir des enfants. Lui aussi a eu une enfance difficile, et à l’âge adulte ça se traduit chez lui par un caractère extrêmement stoïque. J’ai trouvé énormément de sécurité et de stabilité dans le fait que rien ne pouvait le faire tanguer. Je pense que c’est ce sentiment qui m'a permis d’envisager le mariage et les enfants. Cela dit, quand j’y pense, ce qui nous a fait passer à l’acte, c’est le constat que c’était le bon moment pour nous au niveau de notre carrière, combiné avec mon horloge biologique et une sorte de pression sociale.

T’as parfois l’impression d’avoir abandonné quelque chose, d’avoir perdu une partie de toi ?
Je suis une personne très sociable, une exploratrice, toujours la dernière à quitter la fête. Maintenant que je suis mère de famille, j’ai parfois l'impression qu'il y a toute une vie hors de ma portée à laquelle je ne pourrai avoir accès qu'une fois que mes enfants auront 18 ans. J’ai pas mal de FOMO, je me dis que c’est un mode de vie que je devrais explorer tant que je suis encore relativement jeune. Mais j’ai fait un choix et je l’honore : je fais tout mon possible pour donner à mes enfants une vie de rêve – celle que j’aurais voulu avoir. Mon choix m’a forcé à réfléchir en termes de stabilité, d'enracinement ; c’est quelque chose avec lequel j'ai pas grandi. Cette opportunité de guérir mes traumatismes, de briser le cycle pour les générations futures, c’est une expérience véritablement thérapeutique.

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Continuer à rendre visible le massacre à Gaza tant qu’il le faudra

18 décembre 2023 à 13:12

Ils peuvent parler de bière, de sauce pimentée ou de skate… Nos articles relatifs à la culture palestinienne ont beau toucher divers sujets, tous s’inscrivent naturellement dans le contexte de la résistance palestinienne face aux massacres et à l'oppression coloniale d'Israël.

Et quand ce sont des manifestations dont il est question, les mêmes références historiques reviennent inlassablement dans le texte, pour remettre une nouvelle fois les choses dans leur contexte. Il y a juste le nombre de victimes qui évolue – tout comme la créativité sans limites de la propagande israélienne, mais c’est une autre histoire. Alors que le lourd bilan des victimes civiles ne fait qu’augmenter, Israël et son armée s’entêtent à poursuivre le bain de sang, en dépit de l’indignation internationale, qui se montre de plus en plus alarmée. Les appels à un cessez-le-feu réitérés par le Secrétaire général des Nations Unies ou d’autres figures politiques n’empêchent pas les tirs et les bombardements de se poursuivre – en payent le prix fort les civil·es, des journalistes et même des otages israéliens ou un responsable du ministère des Affaires étrangères français.

Au rythme des mauvaises nouvelles effarantes qui tombent dans l’actualité tous les jours, les mobilisations elles aussi continuent de façon régulière – sans autre nouvelle couche à ajouter au niveau du propos, si ce n’est que la colère se fait plus forte, l’indignation plus profonde et le besoin d’occuper l’espace public et médiatique toujours plus insistant.

Les photos ci-dessous ont été prises à Bruxelles le dimanche 17 décembre 2023. Comme lors de la marche du 11 novembre un mois plus tôt, plusieurs milliers de manifestant·es – entre 27 000 et 50 000 selon les sources – ont parcouru la ville, de la Gare du Nord à la Gare du Midi.

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Militants de l'ordre établi, les cyberharceleurs défendent un projet politique

Par : Gen Ueda
18 décembre 2023 à 11:13

Une quantité innombrable de choses me donnent la nausée. Le bus bondé et bouillant quand il avance par à-coups, bien sûr. Mais aussi les révélations sur les dérives du porno, le deux poids, deux mesures qui se manifeste dans les médias quand un massacre d’État s’intensifie, les violences policières ou encore les spécialistes du « On ne peut plus rien dire ».

L’une de mes nausées les plus mémorables de ces dernières années remonte au soir où j’ai regardé le documentaire #SalePute de Florence Hainaut et Myriam Leroy – 57 minutes de profond écoeurement et autres envies de séquestration, à l’écoute des multiples témoignages insoutenables de femmes qui ont subi des actes de cyberharcèlement. Les réalisatrices – journalistes toutes les deux – ont elles-mêmes connu l’enfer des cyberviolences, et ce qu’elles ont vécu produisent évidemment des conséquences encore aujourd’hui. Si leur militantisme ne tourne pas seulement autour de ces questions, elles continuent à porter les voix, ouvrir des discussions et entretenir la flamme de la lutte. 

Il y a quelques semaines, Florence a sorti un livre, Cyberharcelée : 10 étapes pour comprendre et lutter. Dans ses pages, l’autrice dément le mythe du mal virtuel, comme la cyberviolence est trop souvent présentée, et explique en quoi ce phénomène dégage progressivement les femmes du débat démocratique à coups d’actes d’intimidation misogyne sous pseudonymes. 85% des femmes dans le monde sont touchées de près ou de loin par la cyberviolence. Avec Cyberharcelée, Florence pose un constat lourd, présente des chiffres affolants et donne les clés pour « s'en protéger, s'en défendre ou s'en remettre ».

Pendant une heure, on a discuté de plein de trucs très prenants dans un café bruxellois – mais qui n’ont rien à voir avec le livre et qui ne seront pas retranscrits ici. Puis, une fois les tasses de café vides, on a attaqué le cœur du sujet. Tour à tour, ont été évoqués la notion de consentement, le projet politique des agresseurs, les failles de la justice, celles du monde des médias et du journalisme, mais aussi les moyens d’autodéfense et les gens qui restent là, les bras croisés, à faire semblant que tout ça n’existe pas.

VICE : Selon toi, le fait qu’on associe souvent le phénomène du cyberharcèlement à l’unique raid collectif, ça dessert la lutte contre les cyberviolences ?
Florence Hainaut :
Analyser les cyberviolences uniquement sous le prisme du harcèlement de masse, c'est ne pas laisser la possibilité à toutes les autres victimes de se rendre compte que ce qu'elles vivent n'est pas normal. Personnellement, c’est avec le mouvement #Metoo que j’ai compris ce qu'était le consentement, la zone grise du consentement, etc. Pourtant, j'étais largement adulte et j'étais même en train de faire un master en étude de genres. C'est #MeToo qui m'a permis de me situer. Avant ça, je me disais : « J'ai du bol, j'ai pas été victime de viol par un inconnu donc je fais pas partie de cette catégorie [celle des victimes de violences sexuelles, NDLR]. » 

L'accumulation de toutes ces voix avec #MeToo ont permis de mieux comprendre ce qu'étaient exactement les violences sexistes et sexuelles, et c'est aussi ce que j'essaie de faire avec ce bouquin. Les histoires des cyberviolences à caractère misogyne, c'est pas seulement des raids de milliers de personnes qui te tombent dessus en te menaçant de viol, c'est aussi la diffusion d'une photo non consentie, recevoir une dickpic, avoir un mec qui t'oblige à donner ton mot de passe, qui te force la main pour que t’envoies des nudes, etc. Tout ça, c'est des cyberviolences à caractère misogyne. Le boulot des personnes qui prennent la parole et qui se font porte-paroles de ces violences, c’est de trouver un moyen de bien communiquer à ce propos, en ne fixant pas une norme au-delà de laquelle les choses ne semblent pas si importantes que ça.

Nommer les choses c’est l’inverse du victim blaming, en gros.
Les premières réponses de la société sur des affaires de cyberviolences misogynes c'est : « Qu'est ce que t’as encore fait ? », « Pourquoi t'as posté cette photo ? », « Pourquoi tu donnes toujours ton avis sur tout ? » Remettre en question le comportement de la victime, comme dans beaucoup d’autres formes de violence faites aux femmes finalement : « Qu'est ce que tu faisais en rue seule à cette heure-là ? », « Pourquoi t'as dormi avec lui ? », etc. On questionne beaucoup plus rarement les motivations et les actes de l'agresseur que ceux de la victime, et c'est un phénomène qui s'émancipe. 69% des victimes de diffusion de contenu intime non consenti sont blâmées par leur entourage ou des professionnel·les. Donc forcément, elles se taisent.

Et les agresseurs ? 
Je pense qu'ils s'en tamponnent. Leur projet de vie et leur projet politique c'est de silencier, de salir, de faire peur. Mais y’a aussi tous ceux qui ne se voient pas comme des agresseurs. Y’a un estompement de la norme sur les réseaux sociaux, qui sont aussi des lieux de radicalisation. Quand on baigne dans un climat violent et misogyne, ça influence les utilisateurs. Donc quand ils publient une petite saloperie, une petite pique, une petite remarque misogyne, ils ne voient pas ça comme une agression, mais comme un « avis » de plus, comme de la liberté d'expression.

Je pense que la majeure partie des agresseurs ne se vivent pas comme des agresseurs. Ils comprennent pas. Et finalement, c'est aussi à eux que je m'adresse dans mon livre : il pose le constat. Et ce constat est assez confortable à défendre parce que je me base sur des chiffres et des sources scientifiques. 

Comme ?
En fait, je pourrais faire semblant que j'ai pas d'avis sur la question et juste communiquer les conclusions de rapports de l'ONU et du Parlement Européen – qui ne sont pas connus pour être des bastions de misandrie. Ces études expliquent notamment que les femmes sont surreprésentées dans les victimes de cyberviolence ou que ce sont les rapports historiques de domination qui en sont la cause. On dirait des conclusions d'associations féministes mais ce sont les études les plus sérieuses de grandes institutions, en plus de toutes les organisations qui se sont penchées sur le sujet.

Ce sont les chiffres et ce genre d’études, qui m'ont vraiment aidée à sortir la tête de l'eau et à prendre de la distance par rapport aux discours culpabilisants – sur le fait que je serais problématique, clivante ou que cette violence serait le juste revers de la médaille de l'exposition médiatique. Ça m’a aidée à me dire que c’était pas moi le problème, et avoir sous mes yeux des centaines de chiffres qui prouvent que non seulement la cyberviolence misogyne est un vrai problème de société, mais en plus qu'il touche de la même manière des femmes de tous les pays, peu importe leur âge, leur métier, leurs idées.

« L'immense majorité de mes confrères journalistes qui ne bronchent pas quand on se fait déchiqueter sur les réseaux sociaux.  »

Comment on s’adresse, à travers un livre, à des agresseurs qui ne réalisent pas ce qu’ils font ?
En détaillant minutieusement ce qui représente de la cyberviolence, et en quoi on peut y participer sans s'en rendre compte vraiment. Dans le livre, j'ai fait une typologie des acteurs des cyberviolences. On y retrouve les leaders d'opinions qui créent du contenu masculiniste, qui lancent des raids de cyberharcelement, mais y’a aussi les gens qui se contentent de liker, de réagir avec un petit emoji qui sourit et ça, c'est être complètement acteur des cyberviolences. Et puis t’as aussi les gens qui observent et qui ne disent rien…

Quand un harcèlement est visible, il existe que parce qu'il y a un public. Tous les harcèlements ne se produisent pas dans la sphère publique mais quand c’est le cas, une certaine satisfaction qu'on tire de la souffrance de la victime vient des réactions du public. Si les cyberviolences perdurent, c'est parce que c'est pas puni socialement. Aujourd'hui, c'est pas encore honteux d'être un gros bully sur internet. On voit ça comme des caïds de cours de récré qui bandent les muscles et dont on a un peu peur, alors on se met de leur côté et on rigole avec eux. Tant que c'est pas puni socialement, ça va continuer. En fait, ces comportements sont presque valorisés.

C’est quoi, prendre position face à ça ?
D'abord, il faut faire attention à ne pas se mettre en danger, parce que se retrouver ciblé·e par de la cyberviolence parce qu'on veut défendre une victime de cyberviolence, ça revient à reporter le problème. Et c'est à ça qu'ils jouent aussi. Quand tu veux aider quelqu’un, tu peux prendre de ses nouvelles, lui demander si elle a besoin de quelque chose, relayer son message si elle en poste un, ne pas lui envoyer les trucs trash qui se disent sur elle… Moi j'en veux pas vraiment aux meufs – ou toute autre personne issue d’une minorité – qui observent et qui ne disent rien. J'en veux aux gens qui sont dans une position sociale où ils pourraient intervenir, siffler la fin de la récré ou juste montrer leur désaccord. Et ces gens-là, qui décident de ne pas le faire, ou qui font semblant de ne rien voir, eux font vraiment partie du problème – soit, entre autres, l'immense majorité de mes confrères journalistes qui ne bronchent pas quand on se fait déchiqueter sur les réseaux sociaux. 

Quand on a une lecture adéquate du phénomène, quand on sait ce qui est en train de se passer et qu'on décide de faire semblant de rien et de ne pas prendre position, c'est qu'on fait le choix de faire partie du problème. Le problème va beaucoup plus loin que « On dit des méchantes choses aux filles sur internet ». Le problème, c'est que ça silencie les femmes sur internet mais ça les empêche aussi de mener les carrières qu'elles voudraient mener. 

Comme dans le journalisme ?
J'ai régulièrement des étudiantes en journalisme au téléphone qui me disent de ne pas être sûres de vouloir faire ce métier par peur d'être confrontées à ça. Donc, on a des meufs qui étudient le journalisme mais qui ne veulent pas devenir journaliste à cause de cette peur de subir des cyberviolences. En d’autres termes, ça empêche les femmes d'avoir accès à leurs droits fondamentaux. Plan International a récemment fait une étude auprès de jeunes filles du monde entier pour voir quelles sont les raisons qui pourraient les empêcher de faire de la politique. Et parmi les freins qu'elles soulèvent, y’a le harcèlement et les violences subies par femmes leaders politiques et les militantes. La cyberviolence empêche des femmes de se lancer en politique. Et elle en chasse certaines de celles qui ont passé le pas.

Quand je dis que ça empêche des femmes de mener la carrière qu'elles voudraient, de militer ou même de simplement s'exprimer, même dans les médias spécialisés dans leur compétence, c'est réel, même si j'aimerais dire que c'est une dystopie un peu malsaine. Je forme des doctorantes à la prise de parole médiatique et certaines me disent : « Si on m'appelle, je crois pas que je vais le faire. » On a beaucoup d'académiques, de chercheuses, qui refusent d'être interviewées dans les médias parce qu'elles se disent qu’elles vont se faire insulter sur internet. Et même, au-delà du fait qu'elles ne participent pas aux débats démocratiques, elles ne disent pas ce qu'elles ont envie de dire. Elles se taisent. Pour avoir la paix, pour se protéger. De quelle somme de savoir sommes-nous privé·es parce que les femmes préfèrent se taire ? 

Auditoire d'université avec des étudiants et étudiantes devant un écran géant.jpg

Y’a des mécanismes propres au fonctionnement des médias qui favorisent la mise en place de ce cadre dangereux ?
Ils se sont adaptés à la manière de communiquer des réseaux sociaux. D'une interview sur plateau qui va durer 15 minutes, on va en extraire deux avec un petit titre bien accrocheur qui va faire réagir. Les médias traditionnels, sans toujours le réaliser – mais ils devraient commencer à y réfléchir –, créent toutes les conditions pour favoriser les raids de cyberviolence contre des intervenantes qui sont venues sur leur plateau, parce qu’on va choisir un petit extrait vidéo bien punchy, avec un titre bien punchy. Et après ça, la meuf se prend des vagues de merde pendant des semaines et ne retournera plus à l'antenne. 

Aujourd'hui, qu'est ce qu'on entend encore comme paroles féministes [dans les médias traditionnels] ? Quasi rien. Avant, y’en avait encore dans plusieurs émissions de la RTBF, mais plus maintenant, parce qu'on n’y va plus ! Dans la matinale de La Première, y’a eu plusieurs femmes qui ont vite arrêté parce qu’elles ne voulaient pas être soumises à ce genre de violence. Pour porter une parole militante féministe dans les médias traditionnels, il faut être très policée et correspondre à toutes les normes de la féminité. Surtout, ne pas froisser les conservateurs et ne pas remettre en question l'ordre établi. Bref, ne pas être féministe.

Tu crois que c’est des questions qui se posent de plus en plus au sein des rédactions ? 
On entend souvent des journalistes qui se plaignent que c'est difficile d'avoir des meufs en interview. OK, mais dans quelles conditions les recevez-vous ? Qu'est ce que vous mettez sur les réseaux sociaux ? À un moment donné, c'est aussi le travail des journalistes, des community managers et des médias dans l'ensemble de se demander comment on accueille une parole qui se raréfie. Quelles conditions on met en place pour limiter les répercussions négatives chez les personnes qu’on reçoit ? Pour le moment, j'ai globalement pas l'impression que cette réflexion existe. 

La machine réac’ est bien huilée…
On a souvent tendance à caricaturer les agresseurs sur internet comme des trolls, mais ces gens ont un projet politique : faire taire des voix qui portent des messages d'émancipation. Qui se fait le plus déglinguer le plus sur les réseaux sociaux ? Les militantes écolo, les femmes politiques, les féministes, les militant·es pour les droits humains, etc. Les porte-voix des messages d'émancipation, qui pourraient remettre en cause un ordre établi, sont des cibles de premier choix. Ce ne sont pas juste des trolls, ces gens sont des militants aussi. Des militants de l'ordre établi. Ils défendent un projet politique. Silencier des femmes et les empêcher de prendre part aux débats démocratiques est une volonté, pas un triste effet collatéral de la « liberté d'expression ».

Ça me fait penser à Marie Peltier [spécialiste de la Syrie et du complotisme, cyberharcelée par les réseaux d’extrême droite et masculinistes, NDLR].
L'histoire de Marie, comme celles d'autres femmes qui parlent de harcèlement, montre que parler du cyberharcèlement et cyberviolence dont on peut être victime provoque à nouveau des actes de cyberviolences. 

En tous cas, les conséquences sont bien tangibles dans le réel.
Ce qui est fantastique, c'est que la société à tendance à parler d'internet comme si c'était un monde virtuel, parallèle au nôtre, dans lequel rien n'a vraiment d'importance, comme si c'était des hologrammes qui écrivaient des messages. On a parfois tendance à oublier que les gens qui écrivent des trucs sur internet sont de vraies personnes. Ces derniers temps, y’a un type qui prononce des menaces assez claires envers moi. Et lui, il me fait peur, parce qu'il n'a plus l'air d'avoir toutes ses frites dans le même sachet. Il a l'air vraiment de croire que je suis responsable du déclin de l'humanité et il appelle à me frapper vite et fort, à me punir. 

Sur Twitter ? Tu l’as pas identifié je suppose ?
Oui, il est derrière un pseudo. Faire appel à la justice, ça prend du temps pour un résultat souvent proche de zéro. Je connais très peu de cas de cyberviolences qui ont abouti a des poursuites et encore moins des condamnations. Aller porter plainte, saisir un juge d'instruction, prendre un·e avocat·e… En pesant le pour et le contre, je me suis dit : « Pourvu que je me goure sur ce type. » Mais j'ai prévenu mes proches en leur disant que si un jour il m'arrive quelque chose, il faut s’intéresser à ce mec-là.

À défaut d’avoir beaucoup travaillé sur le sujet, au final t’as aucune emprise, aucune solution, quand certaines choses se passent…
Dans la plupart des cas, on a peu d'emprise. Et contrairement à la légende urbaine, c'est pas (seulement) à cause de l'anonymat sur Internet. Déjà, au sens strict, l'anonymat n'existe pas. Dans près de deux tiers des cas, les victimes des cyberviolences savent qui est leur agresseur. Mais même si on a affaire à un inconnu, on parle de pseudonymat : en réalité, les plateformes disposent de toutes les informations nécessaires pour remonter à l'identité des utilisateurs. C’est juste qu’elles collaborent très peu avec la justice. Et force est de constater que la justice leur demande assez peu de comptes, parce que pour qu'une affaire arrive en justice, il faut beaucoup. Ça arrive parfois, un vendredi 13. Souvent, elle est juste complètement larguée. On signale les contenus litigieux mais les plateformes estiment que ça rentre pas en contradiction avec leurs règles d'utilisation, et aller porter plainte à la police… ça sert pas à grand-chose. Le nombre de fois où les meufs sont renvoyées chez elle sans pouvoir déposer leur plainte… 

Les outils nécessaires n'ont pas encore été mis en place, ni par la police ni par la justice et ça, c'est un manque de volonté politique. J'ai vu des juges être intransigeant·es sur des questions de température de frigo dans un night shop à Saint-Gilles et se moquer ouvertement de la gueule de victimes de cyberviolence, en estimant que ça n'avait rien à faire devant un tribunal. Je pense pas que la justice puisse régler ce genre de problème mais son rôle c'est aussi de rappeler ce qu’est la norme, rappeler ce qui est acceptable ou non dans une société. Les féminicides ne se sont pas arrêtés quand la justice a condamné des auteurs et mis les bons mots sur le phénomène, mais c'est important de rappeler la norme. Et pour le moment, il n'y a pas de rappel de la norme. On en est nulle part. 

« En soi, y’a même pas besoin d'avoir une présence sur internet pour être cyberviolentée. »

T’as l’impression que la lutte contre les cyberviolences se situe en dehors des enjeux militants « en place » ? 
Aujourd'hui, y’a pas de stratégie de contre-armée. On se soutient les unes les autres, on va s'apporter du chaï latte, une épaule, un bon livre féministe, mais on n’est pas organisées comme des milieux mascu peuvent l'être. 

Parce qu’il y a cette idée de ne pas vouloir agir « comme eux » ? 
Moi, je serais pour une contre-attaque féministe qui utilise les moyens disponibles. Et les moyens disponibles, c'est pas une batte de baseball avec des clous mais c'est des meufs douées en informatique, des hackeuses, qui trouvent qui nous attaque sous pseudo, qui protègent nos comptes, etc. Mais on ne devrait pas en arriver à penser ça. Si la chaîne fonctionnait efficacement, si les plateformes ne mettaient pas en avant les contenus agressifs et clivants, si la police avait la formation nécessaire, si la justice traitait ces affaires de manière juste, on ne devrait pas en arriver à se demander comment faire de l'autodéfense. 

Mais bien sûr, y’a la volonté de quitter cette violence. Moi, j'ai quitté Facebook et Twitter parce que cette violence quotidienne me rendait morne, triste et amère. J'allais finir par devenir comme eux. Je voyais la manière dont parfois je répondais aux gens sur Twitter et je me disais : « Mon dieu meuf, t'es en train de devenir aussi agressive qu'eux. »

T’es sur quels réseaux alors ?
Sur Instagram, j'ai un compte fermé. Je m’exprime en story, et si les gens veulent me dire de la merde, ils sont obligés de passer par les messages privés. Quand quelqu'un est désagréable ou que je le sens pas, je l'enlève. Tout ça limite un peu les interactions désagréables. Mais Twitter… c’était pas possible.

Pourtant, à l’époque c’était vraiment bien…
Mais qu'est ce qu'on rigolait sur Twitter, qu'est ce que je me suis marrée ! Mais à un moment, les plateformes ont adopté un certain modèle économique et ont étudié nos manières de réagir, d'interagir, et les contenus qui provoquaient le plus d'engagement, soit les contenus clivants, ceux qui fâchent. Et ils ont manipulé les algorithmes pour que ces contenus nous soient proposés de manière spontanée. C'est ce qui va faire qu'on va commenter, partager, interagir, contester et qui fait qu'on va passer du temps sur ces plateformes. C'est leur business model. Le business model de Twitter, c'est pas notre santé mentale. Au moment de Black Lives Matters, ce que les gens disaient, postaient, leur avis, les comparaisons, etc., ça été socialement trop violent.

C’est compatible, prendre parole publiquement et moins exister sur internet ?
Complètement, mais c’est vrai qu’en ce qui me concerne ça a limité ma carrière. En tant que journaliste freelance, depuis que j’ai quitté Twitter, j'existe pas pour la moitié des médias. Mais les gens continuent de m’insulter. Il suffit de taper mon nom sur la barre de recherche Twitter pour voir que la violence envers moi ne s’est pas amenuisée. En soi, y’a même pas besoin d'avoir une présence sur internet pour être cyberviolentée. Tu peux élever des chèvres dans le Larzac et ton ex peut diffuser une photo intime de toi et te prendre des vagues de merde sur internet alors que t'as pas de présence sur les réseaux sociaux.

Il est écrit n'importe quoi sur moi sur Twitter – qui devient alors une plateforme sur laquelle j'ai pas de droit de réponse. D'ailleurs, les femmes ont de moins en moins de présence sur les réseaux sociaux. En Belgique, Twitter c'est 70% d'utilisateurs masculins [74,7% en 2020, NDLR]. Pour être une femme et survivre sur Twitter, il faut dire de la merde sur l'écriture inclusive et remettre en question la parole des victimes de violence sexuelle. Là, on peut être cooptée par la twittosphère et avoir un peu la paix. 

Television

Mon enfant ignore ce qu’est internet, mais j’avoue que j’appréhende déjà. Je trouve qu’internet a le potentiel de défoncer ce que tu peux lui apprendre, notamment ​​en ce qui concerne la notion de consentement. 
Ma mère m'a appris que « non c'était non ». Par contre, y’a un truc qu'elle m'a pas appris – et c'est important dans une logique de consentement –, c’est jusqu’où on peut dire « non ». Dans le cadre d'un acte sexuel, même s’il y a déjà eu pénétration, je peux dire « stop ». C'est jamais trop tard, on peut encore choisir. « Non » est une phrase complète. On n’a pas besoin de se justifier. C'est hyper important à apprendre aux gamines. Et pour tout, hein ; le « Fais un bisou à Tata » c’est pas possible. C'est à l’enfant de choisir d'avoir contact physique avec quelqu'un ou pas.

Il faut lui apprendre à faire totalement confiance en ses sentiments. Si elle ressent un malaise, elle n'a pas à se forcer. Souvent, les manipulateurs, les agresseurs, jouent là-dessus ; comme dans le bus, quand t'as l'impression que quelqu'un se frotte un peu mais que tu te dis : « Si ça se trouve, je me trompe. » Eux jouent sur cette ambiguïté. À partir du moment où tu sens que ça va pas, tu te fais confiance et tu te casses. Rien à foutre d'avoir l'air ridicule. C’est en ne voulant vexer personne, être polie et être une bonne fifille qu’on se met en danger. J’adore donner des conseils sur l’éducation des enfants alors que je me suis fait ligaturer les trompes !

Ça doit être horrible en tant que parent de voir ton enfant être victime de violence sexuelle et cibler la faille dans l’éducation que t’as toi-même donnée…
Quand j'ai eu l'âge de sortir, ma mère m'a toujours dit : « Si, à un moment, tu te sens pas à l'aise ou en danger, tu prends un taxi et on te rembourse. Et surtout, t’as pas à nous expliquer pourquoi. On te demandera jamais rien, aucune question. L'important c'est que tu ne te mettes pas en danger. » Ça, c’était génial.

Après… les taxis…
De toute façon, tout est un lieu de violence pour les meufs. Y’a pas de lieu où on est préservées. C'est pour ça qu'on adore les réunions en non-mixité – au grand dam des gens qui vont au Cercle gaulois en non-mixité mais qui ne supportent pas que quinze meufs parlent ensemble. 

Ouais, y’a des gens qui pleurent quand ils voient des réunions en non-mixité, alors que le sujet de ces réunions ne les a jamais intéressés, non-mixité ou pas.
Tu connais cette vieille blague féministe : « Comment faire venir des hommes à une réunion féministe ? Dire que c’est interdit aux hommes. » En fait, il faudrait juste continuer à en faire, mais ne pas les annoncer et ce serait réglé ! 

Pour en revenir à la parentalité, y’a plein de gens qui ont une fille et qui pourtant reproduisent à fond des mécanismes bien sexistes.
Moi-même j'ai de la misogynie intériorisée. Tout le monde. On vit dans un environnement misogyne, on a été éduqué avec des modèles misogynes, alors évidemment qu’on a de la misogynie intériorisée. J'aime bien tomber sur un de ces mécanismes d'ailleurs, comme ça je peux le déconstruire.

Quand on a pensé au documentaire #SalePute avec Myriam, on s'est dit qu'il fallait que ce soit un homme qui le réalise parce que nous, on ne nous écouterait pas. Finalement, on l'a réalisé nous-mêmes, on a obtenu des co-productions, tous les financements – même des ceux auxquels on ne croyait pas du tout – et on a été totalement audibles et prises au sérieux. Ça été une leçon importante aussi.

Et le truc continue de tourner vachement bien, non ?
Oui, c'est hallucinant. La durée de vie d'un documentaire, c'est quelques mois tout au plus. Mais là, ça fait presque trois ans qu'il est sorti et on continue de l'accompagner. On va à Genève dans quelques jours pour le montrer dans un festival. En réalité, et le problème va en s'aggravant, y’a trop peu de supports pour parler de cyberviolences. Y’a un film génial fait par des québecoises qui s'appelle Je vous salue salope sur le même sujet, y’a une BD, L'internet de la haine, qui est géniale aussi, mais pas grand chose d'autre. Avec Myriam, on se demande parfois si on en aura un jour marre d’en parler, mais moi j’adore !

Cet activisme, c’est un espèce de tournant que t’avais pas vu venir dans ta carrière quand t’as commencé j’imagine.
Absolument pas. J'avais pas prévu en 2023 d'être capable de passer mon droit pratique tellement je commence à connaître les arcanes de la justice, tellement j'ai des merdes avec des cyberharceleurs. Je voulais juste faire ma petite carrière de journaliste, traiter des sujets que je voulais. J'avais pas calculé que j'allais être tellement ciblée par la cyberviolence que ça allait changer le cours de ma carrière.

Mais d'un côté, c'est bien, parce que de ce qui m'est arrivé, j'ai pu en faire un truc concret, pratique. Et pas pour panser mes plaies, mais pour aider les autres. C'est une manière de recycler la merde. Après, on a tendance à valoriser les guerrières, les battantes, comme si c'était la seule réponse adéquate, mais y’en a aussi qui sortent de ça, des réseaux sociaux, et ne veulent plus en parler. Et c'est très bien aussi, chacune fait comme elle peut.

« C’est en ne voulant vexer personne, être polie et être une bonne fifille qu’on se met en danger. »

Ce truc des « battantes », ça nous ramène un peu au début de la conversation, quand on parlait de hiérarchiser les souffrances.
« C’est quoi une bonne victime, c’est quoi une mauvaise victime ? Une bonne victime arrive à en parler avec de l’humour, elle en fait quelque chose de concret, elle est créative dans la manière de recycler ses traumas… » Ça, c’est dégueulasse. Et c’est ce que j’essaye de ne pas faire. Je veux pas être la porte-parole des femmes harcelées. J'aimerais juste que les victimes ne se retrouvent pas dans la même solitude dans laquelle je me suis retrouvée – une solitude sans trouver les mots adéquats, sans une lecture du phénomène adéquate, etc. J'avais juste des gens autour de moi qui me disaient : « Fais pas attention, c'est des trolls, regarde pas. »

La violence a vraiment explosé quand j'ai commencé à présenter l'émission politique Les Décodeurs à la RTBF. C'était l'enfer. Mais si à ce moment-là j'avais eu la vision adéquate ou si quelqu'un m'avait dit : « Meuf, t’es victime d'une vague de misogynie » – parce que pour une partie de la population, voir une jeune femme présenter une émission politique c'est une faute inacceptable qu'il faut corriger – alors, j'aurais peut-être mieux vécu les choses.

Pourtant on pourrait se dire qu’à ce moment-là, t’avais déjà une certaine expérience du métier.
Oui, j’ai commencé en 2006 à la RTBF. Mais l'émission politique, ça a tout changé. Y’a une étude menée par l'Unesco sur les cyberviolences à l'encontre des femmes journalistes qui montre que 73% des femmes journalistes ont été victime de cyberviolence dans le cadre de leur métier. Dans 44% des cas, c'est quand elles traitent des questions d'égalité ou de genre : droits LGBTQIA+, violence masculine, féminisme, droit reproductif, etc. Et dans 40% des cas, c'est quand elles parlent politique – pas quand elles parlent de mode, de déco ou de prothèses d'ongles. 

Tant que j'étais dans On n'est pas des pigeons, une émission de consommation, j'avais mon lot quotidien de remarques sur mon physique, mes lunettes, etc. Mais dès que je suis passée sur l'émission politique, ça a pris une ampleur hallucinante. Une jeune femme à la tête d'une émission politique, pour beaucoup c'était une faute à corriger. Donc, on m'a corrigée comme on corrige une femme : on disait que j'avais l'air d'une actrice porno, que j'avais sucé des bites pour réussir, que j'étais une plante verte qui se targuait de pouvoir parler politique, que j'étais con à bouffer du foin, que je devais retourner dans ma cuisine. J'ai pas été la patiente zéro à la RTBF mais ça a été un tournant, qui a été utile pour d'autres après.  

C’est-à-dire ?
La RTBF, c'est le seul média en Belgique, à ma connaissance, qui a une procédure en cas de cyberviolence. Une procédure légale administrative. Y'a un psychologue, un service juridique, un cabinet d'avocat. Alors que, de ce que j'ai entendu concernant les autres médias, y’a rien de tout ça ailleurs. Pourtant il s’agit ni plus ni moins qu’une question de bien-être et sécurité au travail. C'est le minimum qu’on puisse faire. La RTBF, c’est le seul média qui a une structure mise en place, une politique de tolérance zéro face aux cyberviolences contre les journalistes – et pas seulement les journalistes sous contrat fixe. Là, je fais des piges une fois par semaine et je bénéficie aussi de ce service d'aide. Ça devrait être obligatoire dans tous les médias. Je rêve qu'un jour une journaliste se retourne contre son employeur et l'attaque pour non-respect de la sécurité au travail. 

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Vivre avec une addiction : les parcours de quatre sans-abris toxicomanes

14 décembre 2023 à 13:21

Comment mettre fin à son addiction ? À l’association Transit à Bruxelles, on parle plutôt de contrôler la consommation de drogue pour limiter les risques. Cette ASBL accueille des sans-abris toxicomanes depuis 1995. Un hébergement de treize jours ainsi qu’un accompagnement médical et psychosocial sont offerts aux usager·es. C’est aussi un refuge pour manger et se reposer des heurts de la rue. Les personnes qui passent les portes de l’association schaerbeekoise entament déjà un processus de guérison.

Les 693* usager·es accueilli·es à Transit cohabitent avec ce qui est devenu, au fil des ans, leur addiction. Une addiction qui ne laisse pas de répit et ne prend pas de vacances. Il peut y avoir des moments de stagnation, des retours en arrière et des opportunités manquées. Le chemin est long mais l’espoir d’un arrêt les pousse à continuer le combat. Pour certain·es, Transit est un nouveau départ mais bien souvent, ces personnes n’en sont pas à leur premier lancer de dés.

Stéphanie** (43 ans)

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Sur les mains vernies de Stéphanie cohabitent la bague argentée de sa mère et les brûlures laissées sur ses doigts par le briquet avec lequel elle consommait.

Elle est assise seule sur un des bancs de l’accueil. Ses yeux noirs possèdent encore quelque chose d’enfantin malgré sa quarantaine d’années. Ils fixent le gobelet de café posé devant elle. Comme beaucoup, Stéphanie a un parcours de vie en dents de scie. Ses ongles sont vernis d’un rouge vif. Elle a aussi fait le choix de porter un pantalon et des chaussures à paillettes. On sent un attrait pour tout ce qui brille. Pour autant, Stéphanie est plutôt discrète. Elle avoue préférer s’isoler pour nous raconter son histoire. C’est dans sa chambre d’une douzaine de mètres carrés, qu’elle partage avec une autre femme, qu’elle nous raconte tout doucement son parcours et sa bataille pour mettre fin à son addiction.

Il y a sept ans, Stéphanie a perdu sa mère et « depuis, c’est un peu la décadence ».  Ce moment a marqué un tournant décisif dans sa vie et dans son rapport aux drogues. Elle a commencé à prendre davantage de produits « pour essayer d’anesthésier la tristesse ». La consommation festive a donc cédé la place à une toxicomanie tenace. Elle a perdu la maîtrise et s’est retrouvée piégée. Ce décès a sonné l’arrêt définitif de sa vie d’avant. S’en sont suivies de violentes années de vie dans la rue, accompagnées de toutes sortes d’abus. Elle a été forcée d’y vivre après avoir dilapidé l’entièreté de son héritage en cocaïne. « Un de mes grands regrets », dit-elle.

Elle a tenté plusieurs fois de dire au revoir à la came, sans succès. Aujourd’hui, elle assure que c’est différent et explique avoir développé un « dégoût total » depuis sa dernière prise. Ça lui a fait un électrochoc, elle a senti qu’elle est allée trop loin. Grâce à Transit et à ce qu’elle appelle sa force intérieure, Stéphanie vient de réussir à maintenir un arrêt total d’une dizaine de jours. Elle rêve que cet arrêt soit réellement définitif, pour pouvoir prendre un nouveau départ.

Dans ses esprits, sa mère ne semble jamais bien loin. Peut-être parce qu’elle n’a pas pu se rendre au Maroc, où elle est décédée, Stéphanie n’arrive pas totalement à lui dire au revoir. Elle se l’est promis, un jour elle ira.

Dans sa vie d’avant, la quarantenaire est aussi passée par la case prostitution et ce, bien avant la rue. L’alcoolisme de sa mère les avait fait atterrir dans le quartier Yser et de là « ça a fait boule de neige ». Son corps porte encore les traces de cette période. Sur son visage traîne une cicatrice, trace d’un proxénète en colère. Il y a aussi les brûlures laissées par le briquet dont elle se servait pour consommer du crack. Puis, il y a les traces qu’elle a choisi de poser elle-même : trois tatouages et une infinité de piercings qui habillent ses lobes et son nombril. Chaque ornement choisi marque un moment difficile. Peut-être que bientôt elle changera la donne en s’en offrant un qui marquera « l’arrêt de la conso ». Pourquoi pas aussi, comme elle le dit, graver dans sa chair en lettres tribales le prénom Caroline, celui de sa mère.

Au cours de ses années de conso, elle a déjà réussi à arrêter pendant un an et demi. « Ce qui me fait chier, c’est qu’il y a toujours une rechute. Je me demande ce que c’est la rechute, pourquoi je rechute ? », dit-elle, la colère dans la voix. Elle avoue avoir parfois eu des pensées suicidaires.

Dans la nouvelle maison d’accueil qui l’attend après Transit, « le produit est interdit »,  mais elle explique que c’est particulièrement dur de résister en ce moment car elle rêve beaucoup de sa mère. « D’un autre côté, ça veut aussi dire qu’elle est près de moi. J’aimerais qu’elle me pardonne. »

Henri (58 ans)

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Le baby-foot fait partie des jeux d’intérieur mis à disposition des usager·es qui passent par l’ASBL. Il y a également une table de ping-pong et une télévision accessibles en libre-service.

« Lève tes joueurs quand je tire. » Une casquette vissée sur sa tête et les joues mangées par une barbe de trois jours, Henri, la cinquantaine, est un as du babyfoot – aussi un habitué de Transit. Sobre depuis six ans, il était autrefois en proie à l’alcoolisme. Il continue tout de même de venir ici trois fois par semaine parce que ça lui offre une stabilité.

Henri se décrit comme un exemple parce qu’il a réussi à se sevrer pour de bon après une dizaine de tentatives. Mais il sait que, même quand on s’en sort, la rechute guette la moindre faille. « Il suffit d’une goutte ou d’un déclic pour replonger. » S’il ne se donne aujourd’hui plus le droit de consommer, c’est aussi parce qu’il prend un médicament avec lequel l’alcool ne fait pas bon ménage. Il l’a trouvé après avoir cherché une solution pendant 30 ans. Ce médicament, c’est un peu son joker, sa case chance à lui.

Maintenant que sa maladie est derrière lui, il espère avoir bientôt l’opportunité de multiplier les voyages. Il en a déjà fait plusieurs ; au Bénin, en Espagne ou encore, dans son pays d’origine. Henri est arrivé en Belgique à l’âge de trois ans, avec ses parents adoptifs.

L’alcool et lui, c’est d’ailleurs une histoire de famille. Il l’a compris lors d’un de ses voyages, quand il s’est rendu dans l’orphelinat où il a vécu un temps, alors qu’il était enfant. Là, une femme lui en appris davantage sur ses parents biologiques. Sa mère avait quitté la région et personne n’avait de ses nouvelles mais, apparemment, son père souffrait d’alcoolisme.

Pourtant, c’est avec sa famille adoptive qu’il a goûté son poison pour la première fois. Il avait 8 ans quand ses parents lui ont laissé tremper ses lèvres dans un verre en cristal. Dans cette famille bourgeoise, cela faisait partie de l'éducation de faire apprécier l'alcool de qualité. Ses premiers contacts, dans ce cadre, l'ont quelque part marqué. Sans le savoir, ses parents lui ont ouvert les portes de l’addiction. Mais tout s’est vraiment accéléré au cours de ses études secondaires. Il brossait les cours pour boire avec ses copains et, comme il était bon élève, tout le monde le laissait tranquille. Henri a longtemps été protégé par ses facilités. Il est l’exemple qu’une bonne éducation et un milieu social privilégié n’immunisent pas des addictions.

Marc-Antoine (28 ans)

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Un café dans une main, une cigarette roulée comme un joint dans l’autre, un jeune homme, tatoué au visage, reste dans le coin de la cour et ne semble pas vouloir parler aux autres résident·es. « Mon vice, je l’ai toujours », dit-il, après s'être présenté à voix basse. Pour lui, impossible d’arrêter complètement le shit. Ce serait même illusoire. Mais il a levé le pied. « Parfois, je prends une chambre d’hôtel et je fume là, une nuit. Après je freine, j’arrête pendant un certain temps, avant de le refaire. »

Marc-Antoine voit l’addiction comme un engrenage. Essayer d’arrêter, ça peut foirer à chaque étape du processus – s’il ne parle pas aux autres usagers et usagères, c’est d’ailleurs pour ne pas être influencé. Alors, il faut trouver une alternative, une échappatoire à la consommation. Pour lui, ce sont les tatouages. « Et pourtant, de base, je déteste les aiguilles », dit-il en haussant les sourcils. Difficile à croire quand on voit qu'il est recouvert de dessins. Son regard pétille quand il nous décrit l’araignée qu’il se fera encrer sur son crâne chauve le lendemain. Il a aussi une phrase en chinois sur l’avant-bras, le nom de son ex. Moins commun, la croix gammée tatouée sur la droite de son torse, parfaitement symétrique à un dessin de l’étoile de David de l’autre côté. « Je suis un fan de la Seconde Guerre mondiale, c’est pour ça », explique-t-il, avant de finalement lâcher quelques minutes plus tard qu'il est d'extrême droite. Mais il ne nous parle pas davantage de son idéologie. Par contre, il nous confie qu’il ne se rend pas compte de l’image qu’il renvoie.

Si sa mère ne veut plus le voir à cause de son corps tatoué, ça ne l’empêche pas de retourner chez lui, de temps en temps, à Hasselt, faire un tour de la ville ou prendre un verre.

Marc-Antoine rêve de voyager en Suisse, et au Luxembourg. Il parle même de vouloir visiter les pays de l’Est. « J’aimerais bien aller en Ukraine, en Russie. Même maintenant, ouais, je m’en fous. » Pour ces projets, il lui faut de l’argent. C’est pour ça qu’il est à Transit : ses treize jours d’hébergement lui permettent d'en mettre de côté. L’argent, c’est d’ailleurs une des raisons qui l’a poussé à ralentir sa consommation. « Aussi, ça me rendait violent. » Marc-Antoine a un passé agressif, qui l’a mené à s’arrêter plusieurs fois sur la case prison. Au total, il y est resté trois ans et demi, du temps qu’il a consacré à la lecture de Patrick Süskind, notamment.

Marin (50 ans)

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La vue sur Bruxelles, depuis la fenêtre d’un des appartements autonomes de Transit. Il s’agit de studios, situés au dernier étage du bâtiment.

« Le doyen d’ici », c’est comme ça qu’il se présente. Dans la rue, les autres l’appellent « le Français ». Marin a 50 ans mais en fait 38. Souriant, il inspire la confiance. C’est son premier passage par « la case Transit », mais il connaît déjà tout le monde, de la rue. Pendant encore plus d’une semaine, il a un endroit où dormir et prendre une douche. Il a aussi des rendez-vous avec son assistante sociale, qui l’aide à préparer son futur. Dès qu’il dit « Je veux m’en sortir », c’est comme une prière : il touche du bois, celui du cadre d’une fenêtre. Il aimerait aussi renouer avec ses sept enfants, dont il parle avec autant de fierté que de regrets : il ne les a pas vraiment vu grandir.

Toute sa vie, Marin a été derrière les fourneaux. L'Horeca, c'est tout ce qu'il connaît. Et, selon lui, dans le milieu de la restauration, difficile d'éviter la cocaïne. Un soir, alors qu'il servait, une femme, Colombienne, lui a tapé dans l'œil : « une sirène en robe blanche », la décrit-il en souriant. Elle lui a pris son cœur et il l’a suivie à Barcelone.

Une fois dans sa maison, trois kilos de poudre, blanche elle aussi, l'attendaient sur un plateau d’argent. Il était jeune, et la drogue ne l’a plus quitté depuis. Il a eu des enfants avec elle, qui lui manquent beaucoup. Son fils de 23 ans lui a rendu visite il y a peu : « Il deale maintenant. Quand je l’ai vu, il avait une énorme balafre. Je lui ai dit d’arrêter mais… tout ça, c’est de ma faute. » Rongé par la culpabilité, Marin continue à nous parler de ses regrets, en marquant des pauses pour tousser. « J’ai  envie de m’en sortir, j’ai envie de voir mes enfants… J’étais bien socialement, j’avais beaucoup d’argent, j’avais des voitures… et j’ai tout perdu. »

La case Transit a aussi ses tentations, et il s’avère être beaucoup plus facile de se laisser pousser à reculons que d’aller de l’avant. Autour de lui, ces « boiteux » comme Marin les appelle, peuvent le repousser dans la consommation. Hier soir, un autre usager lui a proposé de fumer du crack. Il soupire : « Ici, ils ne te proposent pas d’aller faire un jogging, de s’aérer, de regarder un film, d’aller draguer… Il m’a dit qu’il avait la pipe et j’ai accepté. »

Marin est passionné de nourriture. C’est son projet, le point culminant de sa guérison : ouvrir son snack. « La cuisine, je kiffe ça, et je kiffe faire plaisir aux gens. Quand les assiettes reviennent vides, ça me fait tellement plaisir ! » Une usagère lui apprend qu’il y aura de la blanquette au menu pour le repas de midi. Marin reste bouche bée, euphorique. « On mange bien ici, dit-il ensuite, à notre faim, et on a même droit à un dessert le soir. »

Il a aussi beaucoup voyagé, notamment après ses trois divorces. « Ça me permettait de faire des pauses. » Il a aussi travaillé à l’étranger, en Grèce surtout, où il est resté deux ans pour « joindre l’utile à l’agréable ». Il raconte qu’il avait un super studio, un bon salaire et qu’il n’y a pas consommé de poudre à cette époque. Par contre, il buvait. Ici, en Belgique, c’est moins paradisiaque. « J’arrive pas à avoir un travail stable. Si j’en avais un, j’aurais un studio et je gérerais ma consommation », affirme-t-il en fumant une cigarette tordue.

Avoir un toit, c’est une case plus éloignée de son parcours. Il la voit à l’horizon, mais ce n’est pas imminent. « Il faut même pas que j’envisage de trouver un appartement maintenant parce que je vais traîner qu’avec des boiteux. Et, quand on traîne avec des boiteux, on finit par boiter aussi, donc je vais tout perdre. D’abord je dois faire ma cure, puis la postcure. » Le mois prochain, il aura sa place à l’hôpital Brugmann pour commencer son sevrage.

Si ces témoignages sont plein d’espoir, malheureusement peu des personnes qui passent la porte de Transit s’en sortent et arrivent à quitter leur addiction. Les travailleur·ses qui les accompagnent nous le confirment : le chemin vers la guérison est long voire interminable, chaque épreuve peut les repousser en arrière. Tou·tes savent que l'arrêt définitif de la consommation est utopique, la drogue ne les quittera probablement jamais. C'est pour ça que chez Transit, on ne parle pas d'arrêt mais de « transition vers une autre étape » – une étape où leur dépendance n'est plus complètement problématique.

*Le nombre de personnes accueillies sur l’année 2022. **Tous les prénoms ont été modifiés pour protéger leur vie privée.

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Le comptoir d’échange permet aux usager·es qui passent les portes de Transit de bénéficier de matériels stériles afin d’avoir une consommation plus sécurisée.
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Au moment d’entrer dans le hall de Transit, celles et ceux qui comptent rester dans les espaces communs doivent d’abord laisser toutes leurs affaires personnelles dans des casiers nominatifs à l’accueil.
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L’évier de la chambre de Stéphanie.
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Lorsqu’une personne fait une demande d’hébergement à Transit et qu’il y a de la place, elle peut y rester treize jours consécutifs. Elle se voit alors attribuer une chambre double qu’elle partagera avec un·e autre pensionnaire.
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Dans la salle de repos, toutes les personnes qui arrivent à Transit peuvent se reposer. Qu’elles soient en attente d’un hébergement ou simplement de passage.
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Šutka est un petit bout de paradis

8 décembre 2023 à 08:16

Šutka est un endroit étrange qui tient autant du bidonville que du Beverly Hills balkanique. Lorsqu’on emprunte ses routes en terre battue, les cabanes en tôles ondulées côtoient les larges demeures en parpaings nus et aux colonnes ioniques dorées.

Fondée à l’arrache en 1963 à la suite d’un grand tremblement de terre qui a dévasté Skopje, Šutka (ou Šuto Orizari) – l’une des dix municipalités de la capitale macédonienne – a été construite ex nihilo par la communauté rom, qui refusait de se laisser parquer dans les HLM yougoslaves que le gouvernement titiste leur proposait en échange de leurs anciennes maisons détruites. Soixante ans après, l’endroit, qui a servi de lieu de tournage à Kusturica pour son film Le Temps des Gitans, est toujours auto-géré par la communauté.

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C'est le début du mois de novembre et le soleil brille miraculeusement lorsque mon taxi incrédule m'emmène au centre de Šutka. Au gré de ma déambulation, je fais la rencontre d’un groupe d’hommes âgés qui glandent sur le Pazar, la grand-rue commerçante. Ils me hèlent et me demandent : « Tu viens d’où ? » L’un d’eux, qui semble être leur chef, parle un français impeccable. Il s’anime quand je lui dis venir de Belgique et m’assure avoir bien connu Rudy Demotte (!). Avec son manteau en alpaga, sa chemise parfaitement amidonnée et ses chaussures plus brillantes que des jantes de Mercedes, Hassan a des allures de parrain. Pendant notre conversation, l’homme s’interrompt de temps en temps pour faire cesser, d’un mot ou d’un regard, les discussions que ses amis ont repris en rom, à côté de nous.

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Hassan.

Il me fait le récit de la municipalité en plaçant au centre de celui-ci la figure – messianique à l’entendre – de Faik Abdi, leader charismatique et prophétique du mouvement rom macédonien. D’après mon interlocuteur, c’est à la suite d’une vision qu’Abdi aurait fondé Šutka à lui tout seul. En réalité, si son rôle dans la fondation de la municipalité n’est pas attesté, Abdi a bien été l’instigateur du Parti pour l'Émancipation du peuple rom macédonien en plus d’avoir été le premier député rom au parlement de Macédoine dans les années 1990. Les choses s’éclairent sur le ton hagiographique du récit, sur l’étrange lien entre mon interlocuteur et Rudy Demotte ainsi que sur la qualité de son français lorsque je comprends que Hassan n’est autre que le fils d’Abdi – et le dépositaire de sa mémoire.

Je poursuis ma flânerie dans les rues où se croisent charrettes à cheval, berlines allemandes dernier cri et autres véhicules bricolés à moteurs apparents et équipés de scies circulaires, qu’on croirait sortis d’un Mad Max fauché, et dont les conducteurs, l’hiver approchant, vont de maison en maison pour vendre leurs services et couper le bois de chauffage.

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Alors que des gosses jouent dans les rues ou les nombreuses décharges à ciel ouvert de la municipalité, des adultes s’adonnent à un hobby qu’on appelle le dunek. D’après ce que j’en ai compris, cela consiste à lâcher deux pigeons, qui se mettent à voler très haut, avant de se laisser retomber à l’appel de leur maître dans une sorte de chute libre acrobatique pendant laquelle ils tournent sur eux-mêmes comme des torpilles suicidaires avant de déployer leurs ailes pour atterrir gracieusement un mètre avant le sol, en échange de quelques céréales.

C’est une affaire d’esthétique : les gagnants sont les pigeons qui exécutent les plus belles pirouettes.

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L’après-midi se passe au gré des rencontres et des tentatives de discussion avec les moyens gestuello-linguistiques du bord. On me parle beaucoup du gouvernement qui ne fait rien pour eux – certain·es avec la fierté de continuer à vivre librement sans dépendre des aides extérieures, d'autres avec l’amertume d'être traité·es de façon marginale. Tou·tes me demandent d'où je viens, avant de se lancer dans des énumérations presque bibliques de leurs liens familiaux avec les pays de l’Ouest – énormément d'habitant·es de Šutka ont émigré vers l'Europe Occidentale, principalement l'Allemagne.

Quand ce sont des enfants qui s'adressent à moi, c'est presque toujours pour me demander de prendre le portrait de leur bande, avant de me crier tous les mots de français où néerlandais qu'ils connaissent.

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Je décide de bouger quand Šutka, qui ne bénéficie pas d’éclairage public, se retrouve dans la pénombre. En me dirigeant vers l’arrêt de bus pour rejoindre le centre de Skopje, je m’arrête devant une de ces grandes bâtisses byzantino-brutaliste où il semble se tramer quelque chose. On m’explique qu’il s’agit d’un mariage et que, selon une tradition très ancienne, on attend les hommes de la famille du marié qui sont allés « kidnapper » la mariée, avant de l’amener dans sa future maison où les festivités l’attendent.

Quand le cortège de voiture arrive finalement avec la mariée, les fenêtres s’ouvrent et des fusils rafalent de tous côtés, de l’intérieur des voitures comme depuis la rue. Des convives sont venus lourdement armés et tirent en l’air avec enthousiasme pour fêter l’événement. Je pense aux pigeons dunek et finis par m’en faire pour moi-même, en observant l’angle des tirs qui diminue de plus en plus et les rafales qui s’intensifient.

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Mes batteries d’appareil photo vides, je quitte Šutka pour rejoindre Skopje et son architecture néo-classique à la Wish, où les statues d’Alexandre étincelantes côtoient des bateaux pirates en béton qui se fissurent, des allégories de la maternité-qui-connaît-sa-place ou des arches de la victoire mal proportionnées qui se fissurent – statuaire ultra-kitsch d’un roman national qui mériterait son propre article.

Retrouvez la série des « Petit bout de paradis » ici.

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Bosser dans la bière sans se la coller : mission presque (im)possible

6 décembre 2023 à 08:56

Mon coach sportif me suit sur Instagram. Avant un cours, il m'interpelle en souriant : « Anaïs, t’aimes bien l’alcool, non ? » Rouge comme une écrevisse, je réponds en balbutiant que contrairement aux apparences, ma propension à lever le coude est relativement faible. Trop tard. Dorénavant, la poivrote de la salle, c’est moi. Je fais tache dans cet univers où santé et régime sain règnent en maître.

Je ne peux pas lui en vouloir, c’est vrai que si vous scrollez mon compte, vous pouvez vous dire que je suis une bonne buveuse. Pendant longtemps, j’y postais frénétiquement mes dégustations et à l’instar des TikTokers beauté et leurs hauls make-up, mes followers pouvaient admirer mes commandes en ligne des dernières pépites craft et mes butins de retours de festivals.

Tombée dans la marmite houblonnée il y a six ans, j’ai quitté en 2022 l’angoisse d’un flex office de rédaction locale pour l’univers merveilleux des « beer writers » (et autres travaux de petites mains dans des brasseries). À la simple évocation du milieu professionnel dans lequel j’évolue, la réponse de mes interlocuteur·ices est toujours la même : « Mais c’est trop bien, tu dois avoir de la bière en illimité ! »

C’est vrai. Bosser dans la bière, c’est souvent avoir un accès illimité et quasi gratuit au produit. Si vous voulez vous enivrer jusqu’à plus soif du matin au soir, il y aura rarement quelqu’un pour vous en empêcher.

Je me sens un peu bête de ne pas y avoir pensé plus tôt : travailler dans la bière = boire de la bière. Logique. Seulement voilà, l'éthanol et moi avons toujours eu une relation basée sur la modération, à tel point que je ne connais même pas les effets d’une gueule de bois – et si mes placards débordent de bouteilles prêtes à être consommées, ils se vident aussi lentement que ma pile de livres à lire.

Trop souvent depuis que j’ai rejoint le monde craft, je me suis retrouvée avec un verre que je n’avais pas envie de boire. Pas aujourd’hui ; pas à cette heure ; pas dans cette quantité. J’ai cru que c’était ce qu’on attendait de moi pour prouver mes connaissances et rentrer dans le moule – pour beaucoup, c’est encore un prérequis.

Être une femme au milieu d’une majorité de mecs n’a pas aidé à faire taire ce sentiment naissant d’avoir quelque chose à prouver (d’après les chiffres de 2021 du biérologue Emmanuel Gillard, les femmes représentent seulement 13% des effectifs des brasseries françaises). Boire peu d’alcool ou des bières plutôt légères ou fruitées (aka les supposées « bières de filles »), ce serait comme confirmer les clichés sexistes sur les femmes et la bière, notre méconnaissance et notre faible attrait pour le produit. Alors on peut aussi « boire comme un bonhomme » mais pas trop, pour ne pas blesser les ego virils et perdre notre féminité au passage.

Surtout, pour moi et beaucoup d’autres amies du milieu, boire peu, c’est aussi une question de sécurité, pour garder le contrôle sur la situation lors d’événements où l’alcool coule à flot et que se faire emmerder par un type bourré est monnaie courante – une étude de 2019 montre d’ailleurs que les femmes qui boivent de la bière sont perçues comme plus ouvertes sexuellement, je vous laisse infuser cette information.

Quand je lui parle de l’omniprésence de la consommation d’alcool au sein de la profession, l’addictologue et consultante sociale Stéphanie Ladel manque de s’étouffer : « Mais l’industrie brassicole n’a pas le même code du travail que les autres ? » En 2021, les médecins du travail évaluent que 8,6% des salarié·es sont en difficulté avec l’alcool. S’il n’existe pas d’étude propre à la filière brassicole, on peut facilement imaginer un pourcentage plus élevé tellement les opportunités de s’en ouvrir une sont quotidiennes.

Rendre visite à un caviste qui vous propose une pinte à 14 heures (parce que c’est toujours l’heure de l’apéro quelque part). Déposer des bières chez un client au petit matin et s’enfiler un jus houblonné plutôt qu’un café. Participer à un cycle de conférences avec open bar dès le petit-déjeuner.

Des comportements normaux et indispensables à la pratique du métier, vraiment ? Écrire sur la bière implique-t-il de justifier une consommation d’alcool conséquente pour être reconnu·e dans son travail ? Et brasseur·se, sommelier·ère, caviste ?

« Les buralistes ne fument pas tous des clopes », me lance dans un rire Sébastien Rosset, cofondateur de la brasserie O’Clock, dans les Yvelines, et sobre depuis deux ans. « J’ai toujours eu un souci avec l’alcool depuis que je suis étudiant, mais en ouvrant la brasserie les limites ont disparu. C’est ton quotidien, t’as les mains dedans toute la journée, évidemment que ça devient banal, mais on a des mauvaises pratiques et j’ai pas su m’imposer de règles. »

« Quand tu vas visiter une brasserie, c’est pas étonnant qu’on te propose une bière à 9 heures du matin et que ça ne choque personne », m’explique Benoît Barnabé, qui arpente brasseries et festivals depuis cinq ans pour son podcast Bière et Moustache.

Cofondatrice de la brasserie Sauvage, près de Rennes, Lucie Mary m’explique se voir systématiquement proposer un canon lors de ses livraisons : « La dernière fois il était 10 heures du matin alors j’ai demandé un café et on m’a fait comprendre que, quand même, j’aurais pu faire un effort et accepter la bière. » Et tant pis s’il faut reprendre le volant derrière.

Boire avec les clients, qu’ils soient pro ou non, c’est la base du métier pour quiconque touche de près ou de loin au produit ; le refus, même s’il est accepté, reste mal perçu.

« On m’a souvent dit que j’étais pas vraiment brasseur parce que quand des collègues s’enfilent dix pintes et plus dans une soirée pro, je prends qu’une ou deux bières légères, détaille Harold Kziazyk, brasseur aux 3 Brasseurs, à Rennes. Ça m’a fait me poser des questions sur ma légitimité, mais au moins, j’ai les idées claires le lendemain. »

Biérologue et cofondatrice de la brasserie Adventice, à Douai, Agathe Leroy passe aussi du temps derrière le bar, où les sollicitations sont permanentes : « T’as les pompes à proximité et les clients veulent tout le temps te payer des verres. Je dis non mais c’est pas poli, des clients m’ont fait remarquer que ça se faisait pas du tout. »

Dans ce métier perçu comme festif, il y a une image à tenir. « Les gens veulent que tu sois fun avec eux, et ça passe par la boisson », souligne la biérologue.

Un sentiment accentué lors des TTO (pour « tap takeover » ou « prise de becs » en français, une soirée avec une seule brasserie proposée à la carte du bar) où les client·es viennent à la rencontre de leurs brasseur·ses préféré·es et espèrent que leur déplacement sera rentabilisé : « On te demande de mettre l’ambiance, de créer l’animation, on te paie des shooters, tu fais la fermeture du bar avec l’équipe, c’est beaucoup de sollicitations dans la soirée et ça semble impensable de les refuser », explique Lucie Mary.

Mais c’est dans les festivals de bière que la limite entre travail et loisirs devient la plus floue pour les équipes. Il faut dire que la bière y est presque en libre service. Arborer un bracelet ou un badge exposant, c’est se faire offrir un verre à chaque stand si on en a envie. Moment fort pour les brasseur·euses (aller au contact direct des client·es, se faire connaître dans un milieu de plus en plus compétitif, prendre des contacts avec des distributeurs et cavistes locaux), les festivals sont l’occasion de revoir les copains des autres brasseries invitées.

« Y’a un côté lâcher prise qui est compréhensible, ce sont les seuls moments où les brasseries se retrouvent vraiment entre elles, il y a l’effervescence, la joie de se retrouver, souligne Benoît Barnabé. Mais aujourd’hui, pendant les grosses périodes de festivals, il y en a quasiment tous les week-end, le lâcher prise n’a plus vraiment lieu d’être et peut devenir une excuse pour dépasser les limites. »

Si elle aime l'effervescence des festoch’, Lucie Mary préfère s’éclipser une fois la journée terminée plutôt que de participer aux afters trop arrosés : « Pour beaucoup dans le milieu, l’alcool est consommé comme si t’étais avec tes potes alors qu’on vient quand même travailler, représenter notre brasserie. »

Pour Sébastien Rosset, la bière est devenue un vrai boulot depuis qu’il a arrêté d’en boire. « J’allais dans les festivals pour me la mettre et j’étais plus bourré que les gens qui participaient, j’enchainais les black out, reconnaît-il. Mon premier festoch’ sans alcool c’était un challenge, même si j’ai encore du mal à retrouver le côté festif et à me lâcher, y’a la fierté de l’avoir fait, de se réveiller le matin en étant frais et dispo pour reprendre la route et retrouver ma femme et mes filles. »

Cette normalisation de la surconsommation est accentuée par l’idée très présente dans le milieu craft qu’on ne se pinte pas la ruche avec des bières de soif bas-de-gamme (communément appelées « bières de clodo » dans tout ce que le mépris de classe fait de mieux) mais qu’on déguste. Et déguster, ce n’est pas se la coller, c’est plus distingué vous voyez.

Ici, pas de place pour la bibine fadasse que les industriels nous servent à grande échelle, mais un breuvage houblonné de qualité avec des matières premières venant des meilleures malteries d’Europe et des houblonnières les plus prisées d’Idaho. Avec la craft, c’est toute une palette de saveurs jusqu’alors inconnues qui s'offrent à nos palais industrialisés, comment y résister ?

D’autant que, contrairement au vin, la bière ne se recrache pas ; la faute à nos capteurs d’amertume bien placés au fond de notre gorge (vous pouvez toujours chercher un crachoir, il n’existe pas). Recracher sa bière, c’est casser la rétro-olfaction, niquer sa dégustation et passer pour un·e hérétique !

Ce déni face à l’alcoolisme présent dans le milieu tient en partie à cette montée en gamme du produit. L’autrice Nora Bouazzouni définit ce concept de premiumisation dans son essai Mangez les riches (Éditions Nouriturfu) comme « une réintroduction de la rareté par l’embourgeoisement de plats populaires accessibles », citant le burger à 10 euros sans les frites ou le jambon-beurre à 8 euros. Je propose d’ajouter la pinte de craft à 10 balles.

Elle poursuit : « La montée en gamme, c’est une couche de culture et d’intellectualisation (d’esthétisation) par “dégoût du facile” (comprendre “des plaisirs trop immédiatement accessibles »), un genre d’appropriation culturelle, une légitimation sociale par les riches, qui veulent du poulet frit sans culpa, des kebabs sans les pauvres, des burgers sur des nappes blanches », et siroter leur bière sans les vieux piliers de comptoirs du PMU.

Face à ce produit considéré comme plus qualitatif en raison de ses ingrédients premium, sa fabrication non-industrielle et son prix plus élevé, notre perception des comportements à risque s’en trouve altérée.

Avouez-le, vous viendrez plus facilement dire d’un mec qui s’enfile deux Picon-Bière au PMU du village, tous les soirs après son shift à l’usine, que c’est un poivrot, plutôt que le type qui quitte La Défense pour un bar hype de la capitale, où il se jette trois pintes de Double IPA à 10° derrière la cravate lors de son afterwork quotidien.

Agathe Leroy me donne raison et parle même d’un « fort alcoolisme mondain dans la bière artisanale, où des mecs se mettent des races à la Cantillon tout en étant perçus comme cool car le produit est premium ».

« La molécule éthanol, elle est la même partout, c’est la même dans la bière bas de gamme que dans la bonne bière aux qualités gustatives différentes. On détériore notre analyse de la chimie en perception de soi et du produit », ironise Stéphanie Ladel.

L’un est pointé du doigt par la société tandis que l’autre récolte des likes sur les réseaux. Dans la communauté consacrée de « beer geek », on s’organise autour de groupes Facebook, forums et comptes Instagram, où on review ses dégustations. Sur Untappd, l’application immanquable pour noter les bières consommées, on rentre frénétiquement ses check-in, récoltant badges et reconnaissance au sein de la communauté – les membres ayant le plus gros nombre de check-in obtenant au passage une forte légitimité.

Mes premiers pas dans la craft se sont fait par ce biais, comme pour beaucoup d’autres professionnel·les aujourd’hui. Pour s’intégrer et montrer qu’on s’y connaît, il faut poster ce qu’on s’avale, checker ses bières et le faire savoir. Alors que j’explique à mes proches que je suis très loin des dix verres par semaine (la limite à ne pas dépasser d’après les recommandations de Santé publique France), j’affiche une autre image en ligne.

Benoît Barnabé reconnaît (et je peux l’admettre aussi) s’être vu plusieurs fois dicter sa consommation par les réseaux sociaux : « Si ça fait trois ou quatre jours que j’ai pas bu de bière, ça veut dire que j’ai pas posté sur mon compte Instagram, donc il faudrait que je mette du contenu et je vais m’en ouvrir une. »

Quelques minutes à scroller et la tentation peut s’avérer grande, surtout avec les releases quotidiennes de nouvelles bières, les brasseries tendances fonctionnant beaucoup sur le principe de bières éphémères en quantité parfois limitées (il ne faut pas les louper).

« On montre tout le temps que la bière c’est cool et c’est marrant mais pas les gueules de bois du lendemain, plaisante le podcasteur. Il faut pas scroller longtemps pour identifier ceux qui surconsomment, et y’en a beaucoup. »

Après avoir joué le jeu des réseaux et des groupes de consommateur·ices averti·es, Agathe Leroy a pris ses distances avec le milieu geek, une décision qui impacte parfois sa confiance en elle : « Je suis pas au courant des dernières modes alors je me sens bête et pas crédible. Ça m’est arrivé de me sentir nulle à côté de quelqu’un qui connaissait les noms des derniers houblons expérimentaux, les dernières sorties des brasseries à suivre. »

Mais avec 49 000 décès annuels en France liés à l’alcoolisme, les cas de conscience sont réels pour les pro du secteur. « Je me suis posé plusieurs fois la question de ma responsabilité, admet la biérologue. Je fais un métier où j’incite en quelque sorte les gens à boire de l’alcool, j’en vends potentiellement à des gens malades, et je me suis déjà demandé si j’avais envie de continuer à faire ça même si j’adore mon travail. »

À son échelle, elle inclut désormais de la prévention contre l’alcoolisme dans les formations qu'elle dispense, et dans la filière, les initiatives se multiplient via les syndicats et associations avec des formations et des journées de sensibilisation à l’alcoolodépendance.

Dans leur podcast Brasseurs, les cofondateurs de la brasserie Tipsy consacrent un épisode à ce sujet, échangeant sur leurs propres pratiques et leurs conseils comme noter les bières bues sur une semaine, se fixer des horaires pour déguster, des jours sans alcool et surtout, bannir la brasserie comme lieu de consommation pour la recentrer sur sa fonction première : un lieu de travail.

Travailler dans la bière sans boire une goutte, est-ce une alternative envisageable pour autant ? Pour Sébastien Rosset, ne plus goûter ses bières ne l’empêche pas de savoir les vendre, mais il reconnaît qu’il n’aurait pas pu poursuivre son activité seul : « Je suis capable d’en parler parce que d’autres goûtent pour moi et je connais les recettes, je connais les houblons, je me sers beaucoup de mon nez, j’ai retrouvé un plaisir olfactif et surtout une vraie passion pour mon métier. »

L’addictologue estime que l'honnêteté avec sa clientèle ne peut être que bénéfique : « Vous pouvez faire le choix de créer une ambiance différente dans votre brasserie en rappelant que votre produit est intéressant mais pas anodin, pas complètement innocent. Ça ne veut pas dire qu’on va moins consommer chez vous, mais en étant averti·e, vous créez une loyauté avec les client·es, vous avez une attitude soucieuse de leur bien-être, vous laissez le choix à toutes les étapes. »

De mon côté, je me suis déculpabilisée et j’ai arrêté d’accepter les verres pour faire plaisir/prouver quelque chose/me sentir légitime (rayez la mention inutile). Boire de la bière c’est bien, mais c’est encore mieux quand c’est moi qui décide si j’ai envie (ou pas) de me la coller.

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Dans le café le plus dissident de Paris

28 novembre 2023 à 08:47

Le barman au chapeau du Dissident Club s’appelle Taha Siddiqui et il est aussi journaliste d’investigation pakistanais. Après avoir survécu à un enlèvement et à une possible tentative d’assassinat dans son pays d’origine, Taha arrive en France en 2018. Menacé en raison de son activité professionnelle, dans un pays classé 150ème sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, il a été poussé à l’exil à Paris avec sa femme. Ne pouvant plus faire de terrain, il lance le Dissident Club en 2020.

« Le Dissident Club est une sorte de café littéraire, me confie-t-il. À Paris, il existe de nombreux bars et cafés qui proposent des activités culturelles, sociales et politiques. En tant que réfugié politique, journaliste en exil et dissident, j'ai voulu rassembler des gens comme moi sous un même toit. Je voulais créer une fenêtre sur le monde des dissident·es en exil pour les Français·es et les Parisien·nes. »

Animer ce lieu et le faire vivre, c’est l’un des combats de Taha. Tout au long de l’année, il organise des évènements pour permettre à des journalistes, activistes, artistes de se retrouver et de partager leurs histoires. Discussions, débats, conférences, expositions, lui permettent de créer un safe space pour les dissident·es du monde entier. Rien que l’année dernière, 50 pays différents étaient représentés au Dissident Club. Certains d’entre eux sont identifiables par la photo de leur président sur le jeu de fléchettes. On se gardera bien de dévoiler l’identité de la case à 20 points.

« J'ai un projet sur la répression transnationale dans lequel on parle du fait que même si on est en exil, on peut toujours être ciblé·es, harcelé·es ou intimidé·es, remet Taha. Ce que je veux dire aux gens avec ce projet, c'est que lorsque vous partez en exil, ça ne signifie pas que vous commencez une nouvelle vie et que tout sera différent. On continue à vivre nos vies antérieures dans une plus grande sécurité certes, mais jamais dans une sécurité absolue. Je veux sensibiliser les gens à ce sujet. »

S’il a pu reconstruire sa vie en France tant bien que mal et qu’il continue à exercer son métier de journaliste, il doit quand même faire attention à ses faits et gestes et ses fréquentations. À son arrivée en France, les autorités françaises lui ont conseillé de garder ses distances avec les Pakistanais·es. Et parfois, ce sont sa famille et ses ami·es qui doivent faire attention à ne pas s’afficher à ses côtés. Des restrictions dans son quotidien, qui ne l’empêchent pas de continuer à écrire pour des journaux internationaux comme The Guardian, The New York Times ou pour le média South Asia Press qu’il a créé. Il qualifie aussi de projet journalistique, sa bande dessinée, sortie en début d’année. Avec Dissident club : Chronique d'un journaliste pakistanais en exil, Taha parle d’émancipation, d’accès à l’information, de liberté d’expression et de liberté de la presse. Autant de sujets qu’il aborde également lors de ses interventions régulières dans des écoles. Il accorde une importance particulière à la liberté d’expression qu’il considère comme un privilège et non une chance.

« Je fais du journalisme, mais pas de la même manière qu'avant. Je faisais davantage d’investigation et de documentaire, par exemple. Aujourd'hui, je suis plutôt un journaliste militant ou un militant pour la liberté de la presse. »

L’autre ambition assumée par Taha, c’est la création d’un lien entre les locaux et les réfugié·es politiques. Et comme un drapeau de l’Algérie lors d’un match France-Espagne, il est également possible de rencontrer des bretons au Dissident Club. Daniel Noel est à l’origine d’une initiative privée d’accueil, La Maison des artistes en exil à Saint-Briac-sur-Mer. Avec sa femme, le couple invite chaque année des nouveaux artistes à rejoindre leur projet. Depuis juin 2018, plus d'une cinquantaine d’artistes, originaires notamment de Syrie, d'Afghanistan, de Palestine, d'Iran et d’Ukraine y sont venu·es en résidence.

« Ce projet est un choix politique, explique Daniel. Je ne fais pas d’humanitaire et je ne porte pas assistance aux personnes dans la détresse. Après quelques décennies de militantisme, soutenir des personnes victimes du régime politique de leur pays après l’avoir combattu paraissait un choix légitime. Le statut administratif de réfugié·e a un sens. C’est pas seulement pour se mettre à l’abri que ces personnes fuient leurs pays, c’est aussi pour continuer de vivre, pour se reconstruire et poursuivre une lutte à travers leur art. »

S’il veut donner à ses résident·es la possibilité de se faire entendre, il la donne également à des artistes qui ne passent pas forcément par chez lui, mais dont il veut soutenir le travail. En ce sens, il propose régulièrement des idées d’expositions à Taha. Ce soir-là, c’est le vernissage de l’exposition d’Iren Flore. Artiste peintre biélorusse, opposée au régime totalitaire, elle a choisi de quitter son pays à l’âge de 17 ans pour rejoindre l’Ukraine. Elle se réfugie en France en 2022, suite au début de la guerre. Depuis, Iren avoue avoir du mal à exposer ses œuvres. Elle a fait le tour des galeries parisiennes, mais personne ne s’est réellement intéressé à son travail. Elle pense que la barrière de la langue ainsi que son statut ne l’aident pas. Pour le moment, elle se contente d’exposer au Dissident Club et de défendre son travail en même temps qu’un concert de jazz.

Comme Iren, c’est aussi l’une des premières fois de Dasha au Dissident Club. Très engagée politiquement en Russie, elle a quitté le pays lors de l’invasion russe en Ukraine. Elle a déjà eu affaire à la police et la faculté dans laquelle elle enseignait a reçu une lettre de dénonciation la concernant. Elle a dû démissionner de son travail et a quitté son pays pour éviter plus de problèmes. Il lui était alors logique de venir en France, elle qui a étudié quelques années à la faculté de langues de Rennes. Pour Dasha, un espace comme le Dissident Club peut l’aider à retrouver des personnes qui ont une histoire semblable et avec qui  elle n’a pas besoin d’expliquer en long et en large sa situation.

« Les autres comprennent que t’es pas en pleine forme et que t’as pas forcément envie d’en parler, me dit-elle. J’essaye de communiquer davantage avec les Français·es pour améliorer mon français, mais de manière générale je passe la plupart de mon temps avec des Russes. C’est vrai que sinon, j’en ai un peu marre de devoir toujours raconter la même chose. »

Cette fatigue mentale et émotionnelle, Taha la connaît. Mais même si ce sont des discussions éprouvantes, qui doivent rester occasionnelles, elles sont essentielles à ses yeux. Pour se sentir moins seul·e et être écouté·e. Une fois par mois, il organise une table ronde autour des enjeux de santé mentale avec des réfugié·es politiques et des psychologues. Un moment qui se veut convivial où les dissident·es ayant vécu similaires expériences peuvent se retrouver.

« J'ai moi-même suivi une thérapie parce que je souffrais d’un trouble de stress post-traumatique, remet Taha. J'avais des flash-back de mon agression. Bien sûr, il m'arrive d'être fatigué, contrarié ou déprimé à l'idée d'en parler aux gens, mais c'est naturel. Je pense que la thérapie m'a aidé à mieux comprendre mes sentiments. »

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« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule et mon nom »

20 novembre 2023 à 09:33

« Papa, tu sais quels sont les points communs entre la guerre d’Algérie et l’alcool ? J’en ai trouvé trois : le silence, le tabou, et la honte. » Ce sont les mots prononcés par la vidéaste, comédienne et performeuse franco-algérienne Yasmine Yahiatene, lors de son seule-en-scène La Fracture. 

Sur les sons du chanteur kabyle Idir et du rappeur Soolking, Yasmine raconte l’histoire de son père, son alcoolisme, mais aussi leur amour pour le foot et Zidane, le tout sur une trame de tabous laissés par la guerre d’Algérie. 

C’est la deuxième fois que j’assiste à sa performance, cette fois dans le cadre du festival Voix de Femmes à Liège. Après le spectacle, je lui ai posé quelques questions sur scène. 

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En tant que Belgo-Algérienne, je me reconnais clairement dans la pièce de Yasmine. L’intonation des membres de sa famille dans ses vidéos, les musiques, l’euphorie suite aux deux buts de Zidane contre le Brésil lors de la Coupe du monde 98, mais aussi le père qui ne communique pas… Tout m’est familier. Je me souviens me dire, après avoir vu sa pièce pour la première fois : « En fait, on est tou·tes les mêmes ; tou·tes aussi paumé·es. »

Et en y réfléchissant, il y a une part de vérité là-dedans. Dans le sens où nos parents, grands-parents et arrières grand-parents, ayant vécu la colonisation et la guerre d’Algérie, partagent quelques points communs, principalement des traumas. 

Pour Yasmine, le processus de création de ce spectacle a non seulement été un travail de guérison car il lui a permis d’aborder des sujets tabous, comme l’alcoolisme de son père, mais aussi un travail de décolonisation et de reconnexion à ses origines. 

« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule, mon prénom et nom de famille, dit Yasmine. Ce spectacle m’a permis de reconnecter avec cette partie de moi. Ça passe par le fait de comprendre que je ne suis pas blanche, blonde aux yeux bleus. C’est tout nouveau ! »

Pour beaucoup de personnes racisées évoluant dans une société blanche, prendre conscience de son ethnie n’est pas inné ; on se rend compte qu’on est racisé·e lorsqu’une personne ou une situation fait l’effet d’un miroir et nous fait réaliser que non, on n’est pas blanc·he. Yasmine se souvient de ce moment : « C’était en cherchant un appartement et en envoyant le même mail qu’un pote signé avec des noms différents, et voir qu’il avait des réponses et moi pas. Voilà. C’est un exemple assez fréquent malheureusement », explique-t-elle. 

Cette réalisation est le début d’un tas de questionnements pour Yasmine, dont celui de la décolonisation, non pas physique d’un État, mais plutôt de son esprit. « Je crois que comme pour le patriarcat, la décolonisation c’est quelque chose qui se travaille. Racisé·e, ou pas racisé·e ; on est né·e avec l’idée en Europe que c’est cette façon-là de faire et pas une autre. Et plus on avance, plus y’a des penseur·ses et artistes qui nous disent que c’est pas obligatoirement ça. »

Cette déconstruction a pris de la place dans son art au fur et à mesure qu’elle en prenait dans sa vie. « C’est en tournant le spectacle, en discutant avec l’équipe et en rencontrant d’autres personnes que je prends conscience que je me décolonise un peu plus tous les jours. Mais c’est une gymnastique. C’est pas inné. »

En découlent d’autres prises de conscience, comme celle de l’intégration, voire l’assimilation, que ses parents immigré·es ont dû s’imposer pour être accepté·es en Europe. « C’est l’intégration maximale, l’intégration absolue sous couvert de tout. C’est laisser tomber une part de soi pour s’intégrer au pays dominant. C’est ça qu’on – et que je – questionne aujourd’hui. »

Cette intégration a des conséquences sur les personnes qui la subissent – la génération de nos parents ou grands-parents –, mais aussi sur leur descendance, comme Yasmine, moi et tant d’autres. « C’est pas pour rien que je parle pas l’arabe et que je parle très bien le français », remet Yasmine. Et de fait, dans son livre L’arabe pour tous - Pourquoi ma langue est taboue en France, l’auteur et journaliste Nabil Wakim explique en long et en large pourquoi l’arabe est si peu transmis à la seconde génération issue de l’immigration en comparaison à d’autres langues, moins stigmatisées. Encore une fois, l’islamophobie et le racisme n’y sont pas pour rien.

Dans son livre, Nabil Wakim parle aussi du sentiment de honte qu’il ressent parce qu’il ne parle pas sa langue et ne pourra pas la transmettre à ses enfants. Mais avec sa pièce, Yasmine se réapproprie et revendique ce non-héritage, cette non-transmission. « Se réapproprier cette part de nous qui nous a été volée par la colonisation, sans se sentir mal de ne pas connaître d’où on vient, je pense que c’est important, dit-elle. Et cet endroit de non-connaissance de soi a le droit d’exister. On est nombreux·ses dans ce cas, blindé. » Selon Yasmine, il ne s’agit pas uniquement de se documenter, mais de s’écouter. « J’y connais rien en histoire, en dates et en faits ; je regarde les mêmes docus que vous. Moi, j’agis avec mes tripes plutôt qu’avec ma tête. » 

Durant la pièce, Yasmine pose des questions : « Pourquoi grand-mère elle a des tatoos dans le visage ? Pourquoi je parle pas l’arabe ? Pourquoi tu me racontes pas ce qui s’est passé en Algérie ? Pourquoi je peux pas m’arrêter quand je bois ? »

Ces questions témoignent du silence de son père, des traumas familiaux dont on ne parle pas. « On a décidé de travailler sur la transmission des traumatismes, explique Yasmine. Ça passe dans ma famille par le silence, la guerre que mes deux parents ont vécue et l’exil. Ça passe aussi par des maladies taboues comme l'alcoolisme. » Cette question des traumas transgénérationnels est d’autant plus pertinente pour Yasmine, puisqu’elle a à peu près l’âge que son père avait quand elle est née. « Je questionne mon rapport [à l’alcool] et comment ne pas reproduire les mêmes erreurs. Prendre le problème et essayer de le régler, ou en tout cas d’en faire quelque chose de moins tabou. L’amener sur une scène de théâtre, c’est un premier pas. Ça permet aux gens d’en discuter entre eux après, ou pas. »

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Le football occupe une place importante dans La Fracture. Quand on entre dans la salle, Yasmine, vêtue d’un maillot bleu –  le numéro 10, bien sûr –, dessine un terrain de foot au sol. « J’ai beaucoup joué au football enfant », précise Yasmine. Ensuite, la pièce débute avec les images des deux buts de Zidane lors de la Coupe du monde 98, des images qui ont clairement marqué la diaspora algérienne. « J'habitais dans le sud de la France à l’époque, on devait être deux Arabes dans cette école, poursuit-elle. Je pense qu’on est vraiment arrivé·es tou·tes les deux le torse bombé à crever en mode : “Ouais, ouais, Zidane quoi !” C’était un moment hyper fort pour nous, et pour toute une communauté. »

À ce moment-là, elle ne s’en rendait pas compte, mais en y repensant, elle réalise que c’était une équipe très connotée. « C’était l’époque “black, blanc, beur”, bla-bla-bla. » Un phénomène que le sociologue de sport Michel Caillat a très bien résumé  : « Après l’hystérie collective du 12 juillet, la presse dans son ensemble et un grand nombre d’intellectuels saluent sans mesure la victoire de l’équipe black-blanc-beur, l’intégration réussie et la nation reconciliée. » Selon lui, cet engouement et cette mise en avant de la « diversité » était en réalité plutôt mauvais signe, cette victoire ayant été ultra-célébrée dans l’objectif de faire face à la montée de l’extrême droite. Ou comment on tente de résoudre par le sport et la symbolique ce que le champ du politique et du social est incapable de faire.

Selon Yasmine, Zidane aussi a payé le prix de l’intégration. Quand on y pense, le simple fait qu’il porte le maillot français mais rende les Algérien·nes si fier·es, est déroutant. « Zidane, quand il marque, il marque pour la France, et nous, on est content·es qu’il soit français. »

Le succès de Zidane auprès des Français·es sera d’ailleurs remis en question suite à son fameux coup de boule sur Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006. Là, le mythe zidanien et la beauté de la diversité ont pris un coup. « C’est un peu tout le problème du “bon” arabe et du “mauvais” arabe », dit Yasmine. 

Au-delà de sa propre déconstruction et de celle de son public, La Fracture a rendu sa famille fière, et lui a permis de panser un peu ses plaies. « Beaucoup de monde de ma famille l’a vue et ce qui s’est passé a été assez beau, dit-elle. Dans ces familles-là on ne parle pas, et ça a permis de sortir des trucs un peu nécrosés sans parler. » Sa mère, ses tantes et sa grand-mère sont reparties en Algérie l’année dernière pour la première fois depuis 40 ans. « Elles sont retournées dans leur village, où ma mère est née, c’était chouette de vivre ça à distance, explique Yasmine. J'aime bien de me raconter que c’est grâce au spectacle aussi qu’elles ont réussi à le faire. »

J’ai assisté à la performance de Yasmine le 18 octobre, alors que Gaza était déjà sous les bombes d’Israël. Dans ce contexte, Yasmine et son équipe ont décidé de rédiger un texte que Yasmine a lu à la fin du spectacle, faisant le pont entre la guerre d’Algérie et la Palestine, et rappelant que ce spectacle est « profondément anticolonialiste, et nous condamnons et condamnerons toute forme de colonisation passée, présente, future. »

L’histoire se répète. La colonisation de la Palestine aussi, qu’elle connaisse ou non un jour une fin, laissera des traces profondes sur des générations et des générations.

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Fabriquer un appareil photo avec les armes de la police

17 novembre 2023 à 07:23

En sortant de l’hôtel de police de Bordeaux le 3 mai 2019, Steven Monteau en a la confirmation : l’appareil photo qu’il est venu récupérer sort de l’ordinaire. « La légende dit qu’il a fait le tour des bureaux de l’établissement avant de m’être restitué », s’amuse-t-il à raconter.  

Pourtant, deux jours plus tôt, quand il a voulu s’en servir lors du défilé girondin du 1er mai, les policiers lui sont littéralement tombés dessus. L’appareil a été éventré et saisi ; Steven, interpellé. « C’est vrai qu’il ressemble à une bombe… vu qu’il est fabriqué avec les leurs », reconnaît le photographe. Plus précisément, l’engin est entièrement composé de grenades policières. Seule la lentille, en plastique, déroge au défi de son créateur. « L’obturateur est issu de la cuillère d’une grenade GLI-F4, l’objectif est un palet de grenade lacrymogène », jargonne Steven, devenu malgré lui spécialiste de l'armement policier français. « La chambre photographique et les deux leviers d'entraînement de la pellicule viennent de grenades lacrymogènes et de leurs propulseurs DPR, qui se placent normalement dans les lance-grenades Cougar. » 

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La création reste expérimentale, sans parler des traces que les coups de matraque ont laissé sur l’appareil : les fuites de lumières sont nombreuses, l’utilisation de la pellicule est anarchique et le déclencheur n’est pas très fiable. Logiquement, les photos retranscrivent ce côté brut. Elles présentent notamment un vignettage très important – les coins sont assombris, en d’autres termes. Steven voit dans cet effet artistique une continuité de l’ambiance manif : « C’est similaire à ce qui arrive en plissant les yeux dans un nuage de fumée. » Malgré son existence chaotique, et plus de quatre ans après sa naissance, l’appareil photo fonctionne toujours, désormais protégé des errements policiers par un boîtier en carton siglé « PRESS ». 

Il y a cinq ans, le mouvement social des Gilets jaunes débutait en France. Autour des ronds-points du pays, se regroupent des citoyen·nes mécontent·es de la hausse des prix et en lutte contre les inégalités du système capitaliste. « Malgré la mauvaise réputation dressée par certains médias, j’avais jamais ressenti autant d’humanité et d’espoir pour un futur plus juste », estime aujourd'hui Steven.

Pour faire connaître leurs revendications au plus près des lieux de pouvoir, les Gilets jaunes décident rapidement de défiler dans les centres-villes des métropoles. Celles-ci deviennent un lieu d’affrontements entre manifestant·es et policier·es. Ces dernier·es balancent massivement sur les contestataires tout un arsenal de grenades lors des « actes », chaque week-end. « Avec des ami·es, on s’est mis à tout ramasser, dans le but de nous informer sur ces armes qui jonchaient les rues de la ville », retrace Steven. Présent dans les cortèges bordelais, il voit des Gilets jaunes être gravement blessé·es par ces dangereux objets volants. Une première idée germe : décorer un sapin de Noël avec les munitions récoltées puis le vendre aux enchères pour financer les frais de santé et de justice des éclopé·es. « En France, on te mutile mais on te prend bien en charge », lui avait fait remarquer son ami Antoine Boudinet, dont la main a été arrachée en décembre 2018 par une grenade GLI-F4 – contenant 26 grammes de TNT, son utilisation a été interdite en 2020 en France. L'initiative n'aboutira pas, mais l’idée y est.

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Un autre manifestant perdra d’ailleurs l’usage de son œil durant ces actes. « Ça nous a particulièrement troublés, remet Steven. On plaçait le projectile au niveau de notre arcade sourcilière pour s’imaginer ce qu’un impact à haute vitesse pouvait faire. C’est ça qui m’a donné l’idée d’utiliser la balle comme un viseur d’appareil photo. » S’en suivent quelques heures de bidouille au début de l’année 2019, pour donner naissance à la caméra. « Oeil pour oeil », formule-t-il, en précisant que les photos sont « un retour à l’envoyeur ». 

Voyant là l’occasion de « créer de l’art avec les engins de contrôle de la population », Steven se sert depuis de son outil pour documenter les luttes sociales, à sa façon : « On dit que les photojournalistes se doivent d’être impartiaux. Personnellement, je veux témoigner de ce qu’il se passe tout en faisant partie du mouvement. » Cette prise à partie militante l’éloigne des codes du métier, et l’histoire de l’appareil photo est aussi celle de la radicalisation de ses idées. Peu politisé avant les Gilets jaunes, il essayait de « faire sans le système », en animant notamment Le Volcan, un espace créatif collectif bordelais, centré autour du réemploi et de l’économie circulaire. Steven assume désormais de lutter « contre le système ». 

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Ses photos, diffusées sur Instagram et lors d’une exposition au Volcan en mai 2019 pour les six mois des Gilets jaunes, l’ont d’ailleurs fait connaître de militant·es plus radicaux qui l’autorisent alors à les photographier. Et si ce qu’il fixe sur la pellicule est généralement violent symboliquement, matériellement ou physiquement, il souhaiterait maintenant s’écarter des codes du riot porn : « Je veux montrer la beauté de la démocratie directe et de ses créations. » 

Physiquement parlant, il fera les frais de son positionnement artistique : le 23 mars dernier, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites à Paris, il reçoit un coup de matraque sur la tête. Diagnostic : traumatisme crânien. Une mésaventure qui donnera du grain à moudre à ses collègues, qui le surnomment « Fiché S ». 

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Technicien-régisseur dans un établissement bordelais d’art contemporain, Steven aimerait que son travail photographique puisse interpeller au-delà de la sphère des convaincu·es. Il s’imagine en passerelle entre le monde du militantisme et celui plus imperméable de l’art, parfois dédaigneux vis-à-vis des mouvements sociaux et particulièrement des Gilets jaunes. « Beaucoup de gens pas particulièrement militants ont été accrochés par mon travail, avant de s'interroger sur les armes dont disposent les flics. » Une réussite, selon lui, qui se veut lanceur d’alerte sur « le glissement autoritaire qui s’opère en France ». 

Steven continue aussi d’alimenter la mémoire des Gilets jaunes. Pour les cinq ans du mouvement, le 17 novembre, il a prévu de placarder dans Bordeaux des photos-souvenirs des manifestations.

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Après la gueule de bois, qu’est devenue la génération Skins party ?

15 novembre 2023 à 12:35

Été 2010. J’ai 15 ans, une connaissance a profité de l’absence de ses parents pour nous ouvrir les portes de sa maison. La vision trouble, j’erre dans le jardin vêtue d’un short en jean déchiré, de Converse en fin de vie et d’une chemise ouverte sur un t-shirt Eleven Paris. Une ou deux personnes m’ont surnommée Effy à cause de mon épais trait d’eye liner, inspiré de façon évidente du personnage campé par Kaya Scodelario – à moins que ce ne soit pour la démarche hésitante après quelques verres de vodka. L’époque est à la série Skins et par extension, aux soirées caractéristiques du show britannique : les Skins parties et autres imitations peu ou prou affichées de ces soirées où tournent les alcools forts, les langues et quelques bongs.

Quinze ans après cette ruée adolescente vers la débauche, quel regard porte la génération Skins sur ces soirées marquées par une urgence de vivre et d’expérimenter ?

« L’esprit Skins party, on le retrouvait dans des soirées où on était pas vraiment invité·es, on arrivait chacun avec une bouteille et puis c'était open bar, résume Antonin, 28 ans. Y’avait des ébats dans les champs, les gens cassaient des trucs… Le but c’était de faire n’importe quoi. » Inspirés par Chris, Tony, Michelle et Cassie – puis Cook, Freddie, Emily, etc. – lui et ses amis respectent des codes tacites : boire uniquement de l’alcool pur, fumer vite les joints, faire des soufflettes… Le lendemain, le black out ou les égratignures sont synonymes de soirée agitée et d’histoires à raconter. Antonin est à la fin de ses années collège lorsqu’il découvre la série, sortie en 2007 au Royaume-Uni. Les teen séries vivent leur âge d’or depuis une décennie déjà quand Skins vient rafraîchir le genre avec des personnages issus de classes moyennes qui vivent une sexualité affichée et consomment à outrance drogues et alcool face caméra. Finissant de dépeindre une bande d’adolescent·es avides de liberté, l’esthétique pop trash à base de vomi, de soutifs fluos et de comas éthyliques s’accompagne d’une B.O. devenue iconique mêlant post-indie, électro-punk et dubstep.

Avant Projet X et Euphoria, la déferlante d’une bande de jeunes à Bristol

« Contrairement à la très grande majorité des productions teen, Skins décide de mettre au coeur de chaque épisode une recette jusqu'alors existante certes, mais systématiquement présentée de façon timide, élusive : sexe, drogue et rock'n roll », replace Célia Sauvage, chercheuse en cinéma-audiovisuel et co-autrice de l’ouvrage Les Teen Movies. « La sexualité est verbalisée en long, large et en travers bien avant Sex Education, et la nudité est très présente. La série semble assumer enfin les débauches et les travers de l'adolescence en apparence en évitant l'aspect leçon de vie politiquement correcte de beaucoup de séries américaines. » Quelques années avant que Projet X ne pousse à l’extrême le curseur de la fête chaotique, Skins impacte de manière inédite toute une génération d’ados. « La bande musicale de Skins a joué un rôle majeur dans l’envie de transposer le mode de vie des personnages dans la vraie vie, détaille la chercheuse. Encore aujourd’hui, c’est l’une des rares séries teen à avoir autant inspiré de goûts musicaux et ramené les jeunes vers les concerts de rock. Mais c’est la seule à avoir inspiré des soirées à thèmes, avec les fameuses “Skins party”. »

En Moselle, une quinzaine d’années en arrière, Camille débarque dans ses premières soirées. Influencée par les personnages de Skins, elle se rêve en Effy sous champis lorsqu’elle danse alcoolisée dans des champs. « On écoutait les mêmes musiques et ça me décomplexait, j’essayais de danser comme Effy dans cet épisode où elle danse au milieu de la piste, elle fait n’importe quoi et elle en a rien à foutre », raconte-t-elle. Les fins de soirées explosives et nébuleuses sont gage de réussite : « Il suffisait qu’une personne soit mal et commence à pleurer et ça partait dans tous les sens. Y’avait des drames sentimentaux, quelqu’un qui partait seul·e dans la forêt et qu’il fallait retrouver… » Alimentés par des états de conscience altérée, les drames se jouent sur fond de paysage périurbain assombri par la nuit. Quand le calme retombe et qu’il ne reste que des cadavres de bouteilles, Camille et ses ami·es s’installent parfois devant la télé pour mater religieusement un épisode de Skins et prolonger la fête tout en rechargeant leur imaginaire à rêves.

Le potentiel glam’ de la gerbe

Avec son esthétique crue et ses personnages auxquels on peut s’identifier, la production britannique donne matière à rêver d’émancipation, d’amitié en bande, de façons de vivre la musique ou la sexualité… « Mes parents étaient surprotecteurs voire un peu autoritaires et ils m’empêchaient de faire plein de trucs, retrace Charlotte, 30 ans. La série m’a permis de voir autre chose, de repousser les limites parentales et d’être moins raisonnable. » C’est aussi cette prise de liberté qui fait fantasmer Antonin à l’époque : il n’est plus un enfant mais pas encore adulte, et s’autorise consciemment à flirter avec les limites. « Notre rapport à la fête était très orienté arrachage de tronche, avec une maladresse juvénile évidente, se souvient-il. On trouvait quelque chose de glam’ au fait de finir par terre à se vomir les un·es sur les autres, et je me trouvais paradoxalement classe quand je me voyais de l’extérieur en train de tituber. »

Les excès débordent d’ailleurs de la sphère festive et s’invitent dans son quotidien de collégien : « À 14 ans, on arrivait en cours le matin et on sortait discrètement une flasque de vodka. C’était ridicule parce que je sortais une heure après pour vomir, mais on trouvait une forme d’élégance et d’audace à la débauche. » Dans Skins, le cool se cache dans les bas résille déchirés, les régurgitations, les codes transgressés. Les personnages, tous très beaux, ne sont pourtant pas sublimés et portent leur lot de traumas : Cassie souffre de troubles alimentaires, Effy est dépressive, Chris meurt d’une overdose… « Skins a toujours assumé explicitement la toxicité de ces comportements, notamment discutée par des personnages qui n'y adhèrent pas dans la série, appuie Célia Sauvage. Celles et ceux qui y cèdent en paient le prix fort : hôpital psychiatrique, accident et handicap permanent, décès, précarité financière… »

Dérapages non contrôlés

Autour de ses 15 ans, Lisa* vit elle aussi des soirées à 100 à l’heure. Déjà familière de l’alcool et de la cocaïne, elle trouve une validation dans des personnages comme Effy, au côté « écorchée vive ». « On faisait exprès de pas trop manger, on buvait énormément, on roulait des pelles à tout le monde, se souvient-elle. Regarder une série où les gens se droguent et couchent avec tout le monde, ça m’a rassurée quand je faisais de la daube. » Après avoir longtemps gravité dans le milieu de la nuit, elle porte désormais un regard critique sur ses soirées d’adolescente. « Ça m’arrive d’être nostalgique parce qu’on vivait des trucs de ouf, mais quand j’y repense, y’avait des dérapages. Le sexe sous drogues c’est cool, mais t’es pas forcément consentante et tu le réalises trop tard. » Depuis, Lisa a arrêté les drogues. « Parfois, pour rire, je dis que c’était des fugues dissociatives, que c’était pas vraiment moi. » Comme une fuite d’une réalité vécue de façon quasi-fictionnelle, avec elle dans le rôle principal.

Sans renier cette période de sa vie, Charlotte se souvient d’une photo prise à son insu par un photographe de boîte lors d’une soirée à thème Skins : « Je sortais avec un mec et on a passé un long moment à s’embrasser sur un canapé. Le lendemain, j’ai retrouvé une photo de nous sur Facebook où j’étais montrée dans une pose suggestive et sexualisante. Le lundi matin au lycée, tout le monde ne parlait que de ça. » Dans l’ère post #MeToo, il semble évident qu’à l’époque des soirées inspirées de Skins, l’ordre du jour était plus à la beuverie qu’au consentement, au respect ou à la conscience de l’autre, et les femmes sont souvent en première ligne de mire. Dans la première génération de la série – le show est divisé en trois générations de personnages – le personnage de Michelle est surnommé « Nib » par son copain parce que ses seins sont « hilarants ». Cassie est quant à elle missionnée pour dépuceler Sid, malgré le fait qu’elle soit particulièrement vulnérable et constamment bourrée de médocs.

Derrière l’écran aussi, des problèmes ont été soulevés. Il y a quelques années, April Pearson et Laya Lewis – Michelle et Liv dans la série – se sont exprimées sur les conditions de tournage de la série, dans le cadre d’un podcast conçu par la première. Elles disaient notamment ne pas avoir été assez protégées en tant que (très) jeunes actrices, quand il n’était pas question de body shaming ou de scènes de sexe à tourner dès le premier jour. « Comme c'est le cas pour beaucoup de victimes de traumatismes, t’y repenses plus tard et tu te dis : “Ouais, c’était merdique.” »

Le bagage de chacun·e vis-à-vis de cette période d’expérimentation à l’intensité exacerbée participe à conditionner la grille de lecture individuelle. Si Lisa se dit désormais « anti-drogues », Antonin regarde cette époque avec tendresse. « Je dis pas qu’il faut passer par là pour entrer dans l’âge adulte, mais je crois qu’il y avait une fonction initiatique que je renie pas. Je fais toujours la fête aujourd’hui et je vois mon parcours dans le milieu festif comme une ligne continue, y’a pas eu de rupture. » Bien sûr, il ne fait plus la fête à 28 ans comme il la faisait à 14. Passée la phase adolescente de glamourisation des expériences excessives et du mal-être – les montages Tumblr basés sur des citations de personnages dépressifs de la série en sont la preuve – il faut dire que le curseur du cool ne reste pas longtemps fixé sur des images de gerbe et de maquillage ruiné par des larmes.

*Le prénom a été modifié pour protéger sa vie privée.

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