Décennie numérique : l’UE appelée à réviser ses KPI
Tel que structuré, le Programme d’action pour la décennie numérique risque de favoriser les démarches en silos.
L’Association des villes et des municipalités finlandaises est de cet avis. Elle l’a exprimé en réponse à une consultation publique que la Commission européenne a récemment organisée. En ligne de mire, le réexamen dudit programme, à réaliser au plus tard le 30 juin 2026.
Une centaine de réponses ont été reçues. Nous en évoquons ici quelques-unes qui proposent d’ajouter, de supprimer ou de remodeler des objectifs et/ou les indicateurs associés, sur les quatre « points cardinaux » du programme. À savoir les infrastructures, les compétences, la numérisation des services publics et la transformation numérique des entreprises.
1 – Sur les infrastructures
Le gouvernement tchèque recommande que les indicateurs relatifs à la connectivité tiennent compte des réalités géographiques et économiques. L’École polytechnique de Milan en fait autant. Elle privilégie un indicateur de « reach universel » indépendant du mix technologique.
Ne pas zapper la connectivité indoor
Du côté de la Wi-Fi Alliance, on appelle à inclure une mesure des performances du Wi-Fi indoor. Même chose chez l’association professionnelle FTTH Council Europe, qui pousse aussi pour l’introduction d’indicateurs d’extinction des réseaux cuivre.
Penser à la résilience des réseaux…
Europacable (association des fabricants de fils et câbles européens) invite à inclure des indicateurs sur la résilience des réseaux : redondance, taux de pannes, délais de remise en service.
… et aux consommateurs
À l’instar du BEUC (Bureau européen des unions de consommateurs), ecta (association d’opérateurs télécoms « alternatifs ») souhaite voir apparaître des indicateurs concernant la variété des offres commerciales. Elle demande aussi de suivre le prix moyen des offres les plus populaires, année par année, en comparant avec les États-Unis, le Japon et la Corée.
Démontrer l’allégement du fardeau administratif
ecta promeut aussi des indicateurs spécifiques à la 5G autonome. Et d’autres reflétant l’allégement effectif du fardeau administratif : capacité à vendre des services numériques à travers l’UE, délai de mise en service des datacenters, des câbles sous-marins et des réseaux FTTH.
L’EWIA (association professionnelle de TowerCo) est dans le même esprit. Elle souhaite des indicateurs couvrant les procédures d’autorisation (durée entre demande et octroi) comme la disponibilité des terrains et bâtiments publics pour le déploiement d’infrastructures de communications électroniques. Pour ce qui est du CISPE (association de fournisseurs cloud), il suggère l’objectif de réduire de moitié entre 2020 et 2030 les délais d’autorisation pour les datacenters et les raccordements au réseau électrique.
Mieux mesurer les dépendances
L’Associazione Italiana Internet Provider (principale association italienne de FAI) axe sa contribution sur la souveraineté. Elle juge les objectifs actuels trop génériques pour refléter les dépendances à des clouds non européens. Il convient, estime-t-elle, d’évaluer la part de workloads traités par des acteurs européens et la proportion de datacenters que ces derniers contrôlent. Autre remarque : l’objectif de 10 000 nœuds edge « climatiquement neutres » ne correspond plus aux besoins du marché et des territoires, vu la consommation énergétique de l’IA et la concentration des capacités dans les mains de quelques fournisseurs.
Évaluer la « capacité IA » de l’Europe
Cisco aimerait que le Programme pour la décennie numérique permette de mesurer si l’Europe est capable de déployer des workloads IA à grande échelle. Pour cela, suggère-t-il, il faut des indicateurs reflétant par exemple la part des ressources de calcul optimisées.
2 – Sur les compétences
L’un des objectifs du Programme pour la décennie numérique est de développer des compétences numériques de base chez 80 % des 16-74 ans.
Suivre le taux d’insertion
L’AMETIC (association du secteur IT en Espagne) recommande de le conserver, parallèlement à l’objectif de former 20 millions de spécialistes TIC. Mais conseille d’y ajouter un prisme « qualité » (taux d’emploi à 6 et 12 mois après formation) et « équité » (taux de femmes et de plus de 45 ans).
Être plus explicite sur l’IA et la cyber
All Digital (réseau de centres de compétences numériques) appelle à une évaluation plus fine de ce « critère des 80 % », par tranches d’âge. Il invite également à intégrer plus explicitement les dimensions IA et cyber, ainsi que le bien-être numérique.
FTTH Council Europe exhorte quant à lui à porter l’objectif à 100 %. Motif : une question de cohérence avec l’ambition de numériser 100 % des services publics essentiels.
Mesurer la connaissance des stacks européennes
La Gesellschaft für Informatik (association allemande d’informaticiens) valide l’objectif de former 20 millions de professionnels. Elle aimerait toutefois qu’au moins 60 % de ces professionnels aient une expertise avancée sur des piles européennes ou open source. Et que le même taux d’entreprises développent des compétences internes en souveraineté numérique. Par exemple avec des postes de Chief Sovereignty Officer.
Assouplir la définition du « spécialiste des TIC »
La présidence du Conseil des ministres italien considère, en écho à l’École polytechnique de Milan, qu’il est nécessaire de collecter des données à fréquence annuelle, et non pas tous les deux ans. Il prône aussi une définition plus souple des « spécialistes des TIC », afin qu’elle n’exclue pas les professionnels « hybrides » ou en cours de spécialisation.
S’intéresser aux certifications sur l’open source
L’Institut économique polonais souhaiterait que soit calculée la proportion de ces spécialistes certifiés sur des systèmes open source. L’ISC2 (International Information System Security Certification Consortium), que soit introduit un objectif de 300 000 professionnels cyber supplémentaires formés d’ici à 2030.
Quand les formations accentuent les dépendances
L’European DIGITAL SME Alliance (communauté de PME du numérique) s’arrête sur les formations. Elle regrette que ces dernères se fassent surtout sur des plates-formes non européennes ; et qu’elles préparent à des technologies essentiellement non européennes.
3 – Sur la numérisation des services publics
L’European DIGITAL SME Alliance se prononce aussi sur la numérisation des services publics. Elle souhaite qu’à l’horizon 2030, 60 % de la valeur de la commande publique aille à des fournisseurs européens. La Gesellschaft für Informatik va plus loin, fixant l’objectif à 70 %. L’Associazione Italiana Internet Provider propose de viser des paliers : 20 % en 2028, 50 % en 2031, 100 % en 2035.
Penser accessibilité
La CERMI CV (association représentative de la société civile dans la Communauté valencienne, en Espagne) suggère de passer d’une logique de disponibilité des services publics à leur accessibilité. Elle souhaite que 100 % des services essentiels (« santé, justice, administration, éducation ») respectent la norme EN 301459 à l’horizon 2030.
L’École polytechnique de Milan souhaiterait des données plus granulaires sur la numérisation de la justice et de l’éducation. Elle recommande de passer d’une logique d’évaluation « client mystère » à une collecte de données administratives à grande échelle ou à des sondages utilisateurs.
Décliner les objectifs au niveau local…
La VNG (association de municipalités néerlandaises) aimerait que l’UE structure les objectifs du programme par niveaux d’administration. Les responsabilités pourraient alors être clarifiées et la contribution des autorités locales, favorisée.
… et la souveraineté aussi
L’Institut économique polonais milite pour une mesure de la souveraineté au niveau local, chaque année dans un secteur différent. Sur le volet santé, il invite à dépasser la notion de disponibilité des données pour évaluer le déploiement d’outils prédictifs, dans une perspective de médecine préventive.
4 – Sur la transformation numérique des entreprises
L’un des objectifs du Programme pour la décennie numérique est d’atteindre 75 % d’entreprises utilisant le cloud, l’IA ou le big data.
Donner une place au multicloud
L’Open Cloud Coalition le trouve imprécis. Elle considère notamment qu’il faudrait mesurer la capacité à faire du multicloud. Et par là même l’ampleur des verrouillages fournisseur.
Le CISPE aussi souhaite un indicateur plus précis : au moins 75 % des charges de travail dans le cloud par exemple. Et au moins 50 % sur des infrastructures et services souverains. Ainsi qu’au moins 90 % des PME utilisant des « services cloud de base » (e-mail, stockage, collaboration).
Suivre les licornes de la naissance à l’exit
Dans la lignée de sa proposition sur la part des fournisseurs européens dans la commande publique, La Gesellschaft für Informatik souhaiterait qu’au moins 60 % des usages cloud des entreprises se basent sur des plates-formes européennes ou open source. Elle suggère aussi de mesurer le taux de licornes nées sur des stacks européennes.
L’Institut économique polonais recommande pour sa part de s’intéresser au taux de start-up et de scale-up qui réalisent leur exit en Europe. Un indicateur qu’il juge plus pertinent que l’objectif visant à doubler le nombre de ces licornes pour démontrer la capacité à créer un environnement favorable à l’innovation.
Jauger la maturité cyber au déploiement d’architectures « modernes »
Les objectifs du programme ont été définis avant la vague GenAI, fait remarquer Crowdstrike. L’éditeur invite à les mettre à jour… pour consacrer la sécurité « augmentée par IA » comme un élément critique de l’écosystème numérique. Pour matérialiser l’objectif d’une maturité cyber de base dans les organisations publiques et privées, il conseille de mesurer l’adoption d’architectures « modernes » (zero trust, MDR…) et le déploiement des SOC transfrontaliers. Tout en intégrant des sous-objectifs : couverture EDR, déploiement de SIEM next-gen, renseignement continu sur les menaces dans les secteurs critiques, etc.
Illustration générée par IA
The post Décennie numérique : l’UE appelée à réviser ses KPI appeared first on Silicon.fr.
