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La liste politique des livres sur la Palestine, par la librairie Météores

22 janvier 2024 à 05:00

Des premières oppressions classistes du 12ème siècle aux manifestations pour le suffrage universel, la Bataille ou l’Opération matelas, le quartier des Marolles à Bruxelles a forgé son identité de haut lieu de résistance, au fort ancrage socialiste. La police y a sorti les fusils à maintes reprises au cours des derniers siècles, dans l’espoir de faire taire les différentes contestations. 

Aujourd’hui, même si le nombre important de logements sociaux évite aux Marolles de disparaître sous les projets de modernisation enclenchés par la machine capitaliste, les premières pierres de la gentrification sont posées depuis un petit temps, entre galeries d’art aux oeuvres dégueulasses et logements privés aux prix élevés – le quartier du Sablon n’est pas loin.

Dans ce qu’il reste de cet îlot historique, la librairie Météores continue de faire exister l’âme militante du quartier, au 207 de la rue Blaes, au rez-de-chaussée du bâtiment auquel est accrochée une imposante enseigne en fer « Palais du PANTALON ». « La librairie est née en septembre 2020 d’un constat : les nouveaux plans d’urbanisme faisaient disparaître les lieux dans lesquels nous pouvions encore ralentir le temps et nous voir en dehors de nos disciplines et catégories quotidiennes », dit le texte de présentation sur leur site.

La sélection des frères Sanli est composée de livres qui les animent, orientée par leurs sensibilités politiques. Entre les numéros du Pavé dans les Marolles et les premières publications de leur propre catalogue en tant qu’éditeur, des gros noms côtoient ceux plus confidentiels ou émergents, comme Alèssi Dell'Umbria, Julien Talpin, Jean-Marc Rouillan, Irene ou tienstiens

Alors que le massacre perdure en Palestine, la propagande sioniste scabreuse du gouvernement israélien est toujours poussée à la télé et sur internet à coups d’investissements colossaux. Pour contrer le bourrage de crâne, ou simplement pour vous informer mieux, vos onglets ont certainement dû se multiplier ces derniers mois, à tel point qu’il y avait peut-être trop à lire sur votre navigateur, dans la hâte et sans direction claire – tout ça pour une lecture tronçonnée des faits et enjeux dont il est question. 

Je me suis moi-même pris la tête avec des gens sur les réseaux sociaux, dont les pseudo-arguments boiteux semblaient moins refléter une bêtise pure qu’une compréhension morcelée ou déviée. Dans ces cas-là, se poser hors écran pourrait peut-être constituer un cadre plus propice à l’analyse, dans une temporalité différente (c’est un conseil appuyé à qui se reconnaîtra). En tous cas, si la flemme gagne, le livre en tant qu’objet laisse au moins la possibilité physique d’y revenir plus tard.

Pour retrouver des bases saines dans ce marasme intellectuel, on a sollicité les conseils de Renaud-Selim Sanli. Il nous a dressé une liste de quelques références importantes qui permettent d’y voir plus clair. Ses commentaires personnels sont écrits entre guillemets.

Oeuvres – Écrits politiques, théâtre, poésie et nouvelles de Mohamed Boudia  (Premiers Matins de Novembre) 

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« On connaît trop peu Mohamed Boudia, poète, dramaturge et écrivain algérien, mais surtout militant politique, qui fait le pont entre la cause algérienne et la cause palestinienne. »

Homme d’engagement, d’action et de théâtre, Boudia lie très tôt ces trois aspects de sa vie. Il fait notamment sauter à l'explosif un pipeline à Marseille, monte des pièces aux Baumettes pour sensibiliser à la cause du FLN et sortir ses pairs de l’emprisonnement psychologique, avant de littéralement s’évader et rejoindre le FPLP. Il en deviendra d’ailleurs l’un des membres les plus actifs en France et en Europe, si bien que son nom sera vite ajouté à la liste des cibles à abattre du Mossad. Après avoir fait exploser d’autres lieux en Europe et en Israël liés au sionisme (un dépôt de carburant israélien à Rotterdam, par exemple), il est finalement assassiné en 1973 à Paris, à l’âge de 41 ans.

« Ce qui est important dans ses écrits, c’est la place qu’il donne à des disciplines esthétiques, littéraires ou culturelles dans un projet révolutionnaire – ce qui nous montre aussi qu’a lieu en ce moment une extermination culturelle de la Palestine. Il pose la question majeure de la place de l’esthétique dans la révolution mais aussi dans les projets d’indépendance et de libération post-révolution. »

Je ne partirai pas – mon histoire est celle de la Palestine de Mohammad Sabaaneh (Alifbata)

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« Comme une fatalité, la BD de l’auteur palestinien Mohammad Sabaaneh est sortie en septembre 2023, soit peu de temps avant l’offensive du Hamas et l’extermination en cours opérée par l’État d’Israël. »

« Le livre raconte le caractère quasi-carcéral de la Palestine telle qu’elle existe maintenant, les déboires d’une population enfermée et, malgré tout, les beautés qui font que les habitant·es tiennent profondément à leur terre ancestrale. La BD de Sabaaneh nous montre ce refus viscéral de partir, qui concerne pourtant un peuple martyrisé sous les yeux de tous et toutes depuis 70 ans. »

Gaza (articles pour Haaretz, 2006-2009) de Gideon Lévy (La Fabrique)

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Le journaliste Gideon Lévy ne se déplace plus sans garde du corps. C’est ce qui arrive quand on fait partie des voix dissidentes les plus importantes en Israël. Il fait d’ailleurs partie de la direction d’Haaretz, le plus grand quotidien de gauche là-bas.

« C’est une voix de gauche israélienne, et qui parle de Gaza aux Israélien·nes, ainsi que des horreurs commises par Tsahal et les dirigeants ultra-nationalistes en place – des crimes de guerres, voire de crimes contre l'humanité. » 

Ce livre, publié par La Fabrique, présente des articles écrits sur Haaretz entre 2005 et 2009. « Ces articles gardent toute leur actualité et luttent contre l'indifférence des Israélien·nes mais aussi la nôtre, en miroir. C’est un rare exemple contemporain de journalisme de combat. »

Stratégie pour la libération de la Palestine du FPLP (Foreign Language Press)

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L’organisation marxiste révolutionnaire occupe une place centrale dans l’histoire de la Palestine. Mais son influence s’est considérablement dégradée au fil des dernières décennies, ce qui a laissé davantage de place et de pouvoir au Fatah et au Hamas. Malgré tout, ses militant·es continuent à porter l’espoir d’une Palestine libre à travers leur lutte.

« Peu accessible en français, la maison d’édition marxiste Foreign Language Press est la seule à avoir jusqu’ici publié et réuni en français les textes du FPLP pour une stratégie de la libération de la Palestine. Ces textes sont importants historiquement, mais aussi pour le présent, pour nous rappeler qu’il a existé et existe encore des tentatives révolutionnaires internationalistes en Palestine – comme Samidoun par exemple. »

L’affaire Georges Ibrahim Abdallah de Saïd Bouamama (Premiers Matins de Novembre)

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« Comment ne pas parler de la cause palestinienne sans parler de Georges Ibrahim Abdallah ? » Militant communiste libanais, Abdallah est l'une des figures historiques du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) et de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL). C’est avec ces groupes qu’il s’est engagé en faveur des causes palestinienne et libanaise. « [Au sein du FPLP,] il était le chef des opérations extérieures depuis la France, où il a mené plusieurs actions révolutionnaires contre l'impérialisme américain, au nom de la libération de la Palestine. »

Enfermé depuis bientôt quarante ans – ce qui en fait le plus ancien prisonnier politique d’Europe –, il multiplie les demandes de libération mais la France reste inflexible. « Pourtant, il est légalement libérable sous conditions, mais les nouvelles lois antiterroristes françaises donnent un “appui légal” au gouvernement pour empêcher sa sortie. »

« Le récit de la vie de Georges Ibrahim Abdallah, écrit par le militant marxiste antiraciste Saïd Bouamama, raconte non seulement l’histoire des luttes de la Palestine, de ses alliances et de la répression internationale, mais aussi du prix à payer quand on lutte pour une Palestine libre. »

Le film Fedayin, le combat de Georges Ibrahim Abdallah raconte aussi son parcours. 

Derrière les fronts – Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation de la Dr. Samah Jabr (Premiers Matins de Novembre)

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La Dr. Samah Jabr est une figure majeure dans le domaine de la psychiatrie. Après avoir obtenu son diplôme de médecine générale, elle se spécialise dans différents pays du monde, avant d’être nommée responsable de l'Unité de santé mentale au ministère palestinien de la Santé. Elle pratique en Cisjordanie et articule notamment son activité autour des dommages psychologiques provoqués par l’occupation israélienne. 

« Dans la lignée de Frantz Fanon qui analysait les séquelles médicales et psychiatriques sur les personnes colonisées à partir de sa pratique en Algérie, elle montre très clairement les impacts psychiques des politiques ethnocides et coloniales de l’État d’Israël. La détresse psychique est aussi une politique délibérément contre-révolutionnaire, puisqu’elle mène à l'abattement ou à une intériorisation de la violence qui se déchaîne contre soi plutôt que dans une optique d’indépendance. »

Le livre, publié chez Premiers Matins de Novembre, compile certains textes rédigés par la Dr. Jabr depuis 2003. « Très clairement dans l’optique d’une libération et une indépendance de la Palestine, elle cherche dans ses chroniques la possibilité d’une paix avec les Israélien·nes, sans pour autant trouver un acteur crédible avec qui dialoguer. Elle rappelle notamment que la gauche laïque israélienne est une gauche qui n’a pas hésité à s’allier historiquement à la bourgeoisie impérialiste. »

Le documentaire Derrière les fronts : résistances et résiliences en Palestine d’Alexandra Dols présente aussi son travail.

Prisonnier de Jérusalem – Un détenu politique en Palestine occupée de Salah Hamouri (Libertalia) 

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Ses multiples arrestations par les services de sécurité israéliens au cours des deux dernières décennies rendent considérablement dense la page Wikipédia de l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri. « Il a été détenu plus de dix ans dans les prisons israéliennes pour des faits qu'il n'aurait pas commis. En 2022, il a été inculpé par un tribunal militaire puis sous détention administrative, donc sans réel jugement, avant d’être déporté en France sans possibilité de retour. »

La révolution captive de Nahla Abdo (Blast)

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« Un slogan circule actuellement concernant les otages israélien·nes : “Bring them back home”. La demande est légitime à l’égard du pouvoir sioniste en Israël, mais il faudrait aussi pouvoir rappeler tou·tes les palestinien·nes retenu·es sans procès dans les prisons israéliennes aussi – dont des mineur·es. » 

Depuis 1967, 40% d’hommes palestiniens auraient été incarcérés par Israël à un moment de leur vie. À la mi-décembre 2023, on parlait de près de 7 000 Palestinien·nes détenu·es dans les geôles israéliennes – dont plus de 2 000 sans inculpation ni procès, pour qui la détention est renouvelée tous les six mois, sur plusieurs années parfois. En ce qui concerne les mineur·es d’âge, les autorités israéliennes procèdent chaque années à l’arrestation de pas moins de 700 enfants et ados.

« Ces politiques d’incarcérations sont aussi une atteinte grave aux droits des femmes. Pourquoi exclure la cause palestinienne de la cause féministe quand tant de femmes sont incarcérées quotidiennement ? Ou encore quand les conditions mêmes de l’occupation israélienne – ou de ses politiques d’anéantissement actuelles – leur refusent tous les droits élémentaires ? »

Nahla Abo a elle aussi connu la prison. Dans son livre La révolution captive, la sociologue palestinienne montre, sur base d’enquêtes de terrain, que les femmes palestiniennes combattent depuis près d’un siècle le colonialisme et sont toujours actives dans la révolution pour la libération de la Palestine. Pour ces raisons, des milliers d’entre elles ont été emprisonnées par Israël – dans des conditions inhumaines et sans procès. 

« Ça va à l’encontre d’un discours dominant orientaliste et islamophobe qui les cantonneraient à être “les femmes des terroristes”. Elles sont considérées en Palestine comme des prisonnières politiques aux mêmes égards que les hommes palestiniens. Les tortures sexuelles font partie des outils de domination de l’armée israélienne qui contrôlent les prisons politiques. L’autrice revient aussi de manière salutaire et historique sur la place des femmes dans les différents moments de soulèvement et d’Intifada. »

Boycott, Désinvestissement, Sanctions d’Omar Barghouti (La Fabrique)

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Originaire d’une famille palestinienne de Jordanie, Omar Barghouti est le cofondateur de la campagne BDS (le mouvement est aussi présent en Belgique, notamment à l’ULB). Dans son analyse, le militant analyse la colonisation israélienne sur le modèle de l'apartheid en Afrique du Sud. « De manière complémentaire aux luttes de libération, Barghouti propose une voie pacifique, non-violente et internationale contre les colonies israéliennes et leurs soutiens institutionnels : celui du Boycott, du Désinvestissement et des Sanctions économiques, politiques, culturelles et institutionnelles. »

Avec BDS, il s’agit d’affaiblir les acteurs israéliens qui soutiennent les colonies – des universités aux entreprises –, mais aussi de peser sur l’économie des entreprises internationales, entre autres, « pour que celles-ci se désengagent progressivement de leurs politiques de soutien au projet de colonisation en Palestine ». « Ces derniers mois, on a pu voir McDonald’s, Zara, Starbucks ou encore Carrefour subir d’importantes pertes en raison de leurs politiques économiques pro-Israël. »

Les Blancs, les Juifs et nous – Vers une politique de l'amour révolutionnaire d’Houria Bouteldja (La Fabrique)

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Si le livre prend le ton polémique de l’essai, on a rarement vu une telle levée de boucliers, voire de campagne de dénigrement, à l’encontre de Houria Bouteldja, à gauche comme à droite. « Pourtant ce que l’autrice tente ici était tant nécessaire qu’attendu : il faut comprendre le champ politique blanc comme une pyramide d’oppressions qui se nouent l’une à l’autre à travers les questions raciales. »

« Pour Bouteldja, historiquement, les Juif·ves ne sont pas blanc·hes, mais à travers l’instrumentalisation blanche de la guerre entre Israël et la Palestine, un écart politique risque de se creuser entre indigènes issu·es des colonies et les groupes politiques juifs. Par cette instrumentalisation blanche, les pouvoirs en place tentent de faire régner l’idée selon laquelle l’antisémitisme serait le fait principalement des populations arabo-musulmanes. Cette instrumentalisation permet en retour d’opprimer davantage les populations arabo-musulmanes, sans pour autant s’attaquer aux racines de l’antisémitisme profondément occidentales.* »

« À la suite d’autres militant·es pro-palestinien·ne, elle rappelle l’importance de la libération palestinienne pour les peuples du Sud global. La question de la libération de la Palestine reste une question politique structurant le champ blanc ou du Nord global, c’est ce qu’elle appelle : “la preuve par la Palestine”. Il suffit de voir les pays en faveur de la plainte de l’Afrique du Sud à la Cour internationale de justice qui condamne Israël de génocide. Pas un seul pays du Nord global ne soutient la résolution. »

Israël, Palestine – L'égalité ou rien d'Edward Saïd (La Fabrique)

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« On connaît le célèbre théoricien palestinien Edward Saïd pour L’orientalisme, dont le sous-titre explicite donne le contenu : L’Orient créé par l’Occident. Ce qu’on sait parfois moins, c’est que cet intellectuel “en exil” était aussi un fervent défenseur de la cause de sa terre et de son pays. Très influencé par la proposition de Walter Benjamin selon laquelle “il n’existe aucune preuve de civilisation qui ne soit en même temps une preuve de barbarie”, Saïd va combattre sans relâche les fantasmes culturels coloniaux et leurs impacts politiques concrets. »

En 1979, un an après avoir publié L'Orientalisme – qui est d’ailleurs encore considéré comme l’un des textes majeurs des études postcoloniales –, Saïd écrit un autre ouvrage important, The question of Palestine. En 1995, il écrit Peace and its Discontents: Essays on Palestine in the Middle East Peace Process

« Y’a encore trop peu de ses livres qui sont disponibles en français. L’ouvrage publié par La Fabrique reprend les articles de presse de Saïd en faveur de la cause palestinienne et ses liens avec les réseaux palestiniens – notamment des textes écrits à la suite des accords d’Oslo. C’est l’un des premiers livres sur la Palestine publié par La Fabrique, qui est l’un des éditeurs en France qui a le plus déblayé la voie pour une critique radicale des politiques israéliennes et de ses soutiens. »

À travers les murs – L'architecture de la nouvelle guerre urbaine d’Eyal Weizman (La Fabrique)

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« Dans la lignée de travaux qui nous montrent que l’architecture est un art de la guerre coloniale, ce livre explique comment l’armée d’occupation israélienne à pu repenser ses stratégies militaires à partir d’une expertise architecturale des territoires occupés de Palestine. »

En gros, la quatrième de couverture explique qu’en 2002, l’armée israélienne a adopté une tactique inédite pour son offensive militaire : passer à travers les murs et les planchers, à l’intérieur des immeubles, au lieu d’arpenter les rues, en extérieur. On parle de  « géométrie inversée » ou même de « tournant postmoderne » dans la guerre en milieu urbain. « Ce qu’il y a d’autant plus étonnant, c’est l’utilisation très libre et détachée de philosophies contemporaines – comme Debord, Deleuze et Guattari – par Tsahal pour penser leurs nouvelles politiques de d’occupation et d’interventions militaires criminelles en Palestine. »

L’architecte israélien Eyal Weizman est l’un des fondateurs de Forensic Architecture, un groupe de recherche multidisciplinaire qui enquête sur des cas de violence d’État et de violations de droits humains. Le laboratoire utilise des techniques et des technologies architecturales comme des logiciels de reconstruction, d’outils statistiques, d’analyses météorologiques ou acoustiques, entre autres, pour recouper une variété de sources de preuves. « Ils et elles ont notamment pu travailler sur les homicides volontaires de Frontex en Méditerranée – qui laisse littéralement mourir des centaines de personnes quotidiennement, en les laissant couler. »

La politique du bulldozer – La ruine palestinienne comme projet israélien de Léopold Lambert (B2)

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Léopold Lambert est aussi architecte, en plus d’être le fondateur et rédacteur-en-chef de The Funambulist, une revue critique et décoloniale d’architecture.

« Son premier ouvrage traite, de manière complémentaire au livre de Weizman, des politiques de destruction architecturale d’Israël en Palestine occupée. Par un aller-retour entre architecture sioniste et destruction de la Palestine, il nous montre aussi que la politique de bombardements et de destruction n’est pas gratuite ou non-réfléchie, en témoigne les arguments répétés d’Israël selon lesquels les Palestinien·nes utilisent leurs bâtiments civils et maisons comme des bases militaires, comme des boucliers pour les forces armées. Ces arguments permettraient de créer des “bases légales” à la destruction massive de Gaza. »

Dans ce court essai – 72 pages –, Lambert revient sur l’histoire des destructions répétées dans l’histoire de la Palestine occupée. Le « bulldozer » du titre fait référence à Ariel Sharon, dont c’était l’un des surnoms – au hasard, « Roi d'Israël » en était un autre. « Lambert analyse la destruction de la Palestine comme le cœur d’une politique architecturale contre-insurrectionnelle, qui laisse la population face à des territoires dévastés, parfois toxiques, qu'elle doit à chaque fois tenter de reconstruire. Cette politique des débris participe aussi d’une impossibilité d’une politique palestinienne sur le long cours. »

La résistance des bijoux – Contre les géographies coloniales d’Ariella Aïsha Azoulay (Rot Bot Krik)

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En fouillant dans des documents personnels quand son père meurt, Ariella Azoulay découvre que sa grand-mère portait le prénom Aïcha. La théoricienne et essayiste franco-israélienne met alors tout en œuvre pour retracer l’histoire fragmentée de sa famille et la déployer à travers des catalogues de bijoux et des archives. En résulte son livre, un format hybride entre autobiographie et théorie politique. 

« C’est un livre publié par les excellentes nouvelles Éditions Ròt-Bò-Krik [fondées en 2021, NDLR]. Il nous fait circuler entre différentes matérialités politiques, historiques et esthétiques coloniales. C’est à partir de sa propre histoire, et plus particulièrement des bijoux de sa mère, que Arielle Aïsha Azoulay défait les nœuds coloniaux intriqués entre l’intime et le familial, entre l’intime et le colonial – qui fera l’intersection entre deux histoires encore trop refoulées : celle de l’Algérie colonisée par la France et celle de la Palestine colonisée par Israël. »

« Elle nous montre, grâce aux bijoux laissés par sa mère, que les histoires d’un monde juif-musulman peuvent encore avoir une force, loin d’une volonté de pure séparation ethnique. Elle évoque aussi une séparation entre les objets traditionnels – on pense aussi aux musées – et les personnes qui les vivent ou qui en vivent, puisque l’autrice a aussi pour volonté de réveiller une mémoire musculaire recouverte par l’impérialisme : celle de sa famille juive joaillère. »

Sumud, La portée internationale de la résistance palestinienne (Antidote)

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« On est toujours heureux quand des ouvrages internationalistes paraissent depuis la Belgique. Antidote fait ici un travail en deux ouvrages : le premier, Une philosophie palestinienne de la confrontation dans les prisons coloniales, rappelle les politiques de confrontations des prisonnier·es politiques palestinien·nes en milieu carcéral israélien. Le deuxième, La portée internationale de la résistance palestinienne, rappelle l’importance de la cause palestinienne dans les luttes internationalistes et anti-impérialistes. On y retrouve des témoignages et textes de militant·es à travers le monde, dont par exemple l’importance de la Palestine pour l'extrême gauche japonaise. »


« Dans cet article, on a fait le choix de ne proposer que certains ouvrages sur et pour la cause palestinienne, étant donné l’urgence dans laquelle on se trouve. Aussi, il nous faudra rappeler l’importante production littéraire palestinienne : il n’y pas de génocide sans génocide culturel. À ce titre, on doit saluer la récente Anthologies de la poésie palestinienne, dirigée par Abdellatif Laâbi, qui nous rappelle sa vivacité et les espoirs de libération qu’elle porte en elle. Palestine vivra. »


*« En renforçant l’idée que la critique du sionisme est un acte d’antisémitisme, les pouvoirs occidentaux, dont la France, forcent une identité du peuple juif à l’État d’Israël. Or, il existe des multiplicités de traditions juives, dont certaines ont toujours été antisionistes. Voir, à ce sujet, Antisionisme, une histoire juive (Syllepse, 2023) ou encore Histoire générale du Bund (L’échapppée, 2022). »

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Bruxelles se rassemblera chaque soir jusqu’au cessez-le-feu en Palestine

17 janvier 2024 à 13:48

D’abord tenu à la Bourse, puis à la Gare Centrale, ça fait maintenant 92 jours qu’un rassemblement pour la Palestine a lieu quotidiennement à Bruxelles. Chaque soir à 18h, des personnes se réunissent pour crier ensemble « Free, free Palestine », « Boycott Israël » ou encore, depuis peu, « Go, go South Africa ». 

Malgré le froid, la présence – parfois violente – de la police, et la fatigue émotionnelle et physique qui s’installe, les gens sont toujours là. Beaucoup se connaissent à présent. Il y a notamment le collectif Caddy for Palestine, dont les membres ont décidé, dans l’urgence, de se rendre utiles en offrant chaque soir des boissons chaudes et autres douceurs aux manifestant·es. Et à force, les visages et voix des personnes qui prennent régulièrement le micro pour crier et chanter leur espoir en une Palestine libre deviennent familiers. C’est comme si vous les connaissiez. 

J’ai approché trois de ces visages, Shaker Abu Fouda (30 ans), Mohamed Elmasry (32 ans) et Tahsin Zaki (60 ans). Omar Karem était souvent présent également, mais moins depuis qu’il a entamé une grève de la faim le 31 décembre à l’ULB. Force et soutien à lui. 

Tahsin Zaki, qui a étudié le marketing et le journalisme, travaille depuis plus de vingt ans pour la cause palestinienne, plus précisément dans la section Jeunesse de la Communauté Palestinienne en Belgique et au Luxembourg depuis 2009. Juste avant le rassemblement enneigé du 15 janvier à la Gare Centrale – le 91ème – il m’a invitée à l’abri, dans sa voiture remplie de drapeaux palestiniens et de matos de manifestation, pour me raconter son histoire, ses revendications et ce qui l’aide à tenir.

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Tahsin Zaki, le 16 novembre 2023

VICE : Tu viens d’où en Palestine ?
Tahsin
: Mon père et ma mère sont né·es à Akkā, mais ont été expulsé·es en 1948. Je suis un réfugié palestinien du Liban. Akkā est une ville palestinienne très ancienne et historique, mais les Israélien·nes l'appellent aujourd’hui Akko [son nom en hébreu, NDLR]. 

Tes parents font partie des Palestinien·nes déplacé·es durant la Nakba ?
Oui. Ma mère avait 9 ans et mon père 17. En 1948, pendant la guerre, on leur a dit : « Partez trois ou quatre jours dans un pays voisin – la Jordanie, le Liban ou la Syrie – et vous reviendrez quand on sera libéré·es. » 

Mon père s'est marié avec ma mère, on est sept dans la famille. J'ai un frère et une sœur qui vivent maintenant aux États-Unis. Mais deux de mes frères ont été tués lors de l'invasion [israélienne] de 1982 au Liban. 

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14 novembre 2023

T’es déjà allé en Palestine ?
Jamais. Tu vois comme le monde est injuste ? Je peux même pas me rendre en Palestine. Si j'y vais maintenant, je risque d'être arrêté, vu que je suis très actif en Belgique depuis 2001. Je suis l'un des principaux acteurs de la communauté palestinienne ici. Mes frères, mes sœurs et moi-même sommes né·es au Liban. Certain·es d’entre nous ont visité la Palestine, mais pas moi.

T’as encore de la famille là-bas ?
Oui, bien sûr. Mon père a quitté la Palestine avec certain·es de ses frères et sœurs, mais sa sœur aînée, qui était déjà mariée, voulait y rester. Elle est morte d’un cancer entre-temps, mais ses enfants sont toujours là. 

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16 novembre 2023

Vous vous rassemblez tous les soirs depuis 91 jours. Comment ça a commencé ?
Tout a commencé après le bombardement de l'hôpital Al Maamadani, le 17 octobre. On s’est appelé·es sur Whatsapp – on était un groupe d'environ 20 personnes. On s’est retrouvé·es à la Gare de l'Ouest pour parler avec le PTB qui nous a dit : « Allons à la Bourse. On va vous protéger. »

On s’est donc rassemblé·es là-bas, après dix jours d'invasion, et s’est fait une promesse : on n’arrêtera pas avant le cessez-le-feu et la fin du génocide. Au moins un cessez-le-feu permanent.

Ça doit être épuisant à la longue.
La communauté palestinienne est présente dans toute l'Europe et on est en contact avec les mouvements palestiniens d'autres villes. Mais [à ma connaissance], on est les seul·es à le faire tous les jours. Ça fait aujourd'hui 91 jours qu’on est dans la rue, sans interruption. 

Ça nous est arrivé de faire trois manifestations en une journée. Une fois, on a manifesté à la Place du Luxembourg de 14h à 16h, puis à Molenbeek de 16h30 à 17h30, et puis ici à 18h. Hier encore, on a manifesté sur la Place de l’Albertine jusqu'à 16h, puis on est venu·es ici pour une heure de plus. T’imagines…

On continuera. Tant que tout ça dure et qu'il n'y a pas de cessez-le-feu permanent, on continuera. 

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Shaker Abu Fouda, le 14 novembre 2023

Pourquoi avoir bougé de la Bourse à la Gare Centrale ?
On aurait préféré rester à la Bourse, mais on a dû partir à cause du marché de Noël. Maintenant, on est de retour à la Bourse les vendredis soirs, mais les autres jours c’est à la Gare Centrale. Notre but ici est de montrer aux gens qui entrent et sortent de la gare que la Palestine est vivante, que la Palestine ne mourra jamais. Que la Palestine n'est pas orpheline. On essaye aussi d'éduquer les gens, de leur permettre de faire des recherches et de réfléchir. 

Pendant les rassemblements, je me contente pas de chanter ; je m'occupe aussi de la sécurité. J'essaie de protéger tout le monde de la police, pour que notre dossier reste vierge et qu’on puisse demander davantage aux autorités. On voudrait rapprocher ce rassemblement du Parlement européen, et alterner : un soir ici, un soir devant le Parlement.

On apprécie la position adoptée par la Belgique sur Gaza et la Palestine, mais on voudrait qu'elle aille plus loin. Bruxelles est la capitale de l'Europe et la Belgique prend la présidence du Conseil de l'Union pour six mois. Et il faut qu’il se passe quelque chose durant ces six mois ! 

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Mohamed Elmasry, le 14 novembre 2023

Tu peux me parler de l’importance de la musique et des chants dans les rassemblements ?
On joue beaucoup de musique nationale. C'est pas juste de la musique ; c'est de la musique révolutionnaire. On soutient la résistance, et on n’en a pas honte. C’est important de le dire. C’est important de crier, oui. Quelqu'un·e pourrait passer par là et entendre « Israël, criminel », se demander pourquoi, et ensuite faire des recherches. 

De quoi parle la chanson Yoya, que j'ai entendue à chaque manifestation ?
« Yoya » veut simplement dire « Oui, oui ». La chanson dit : « Samedi, ils ont cassé notre maison et bombardé notre ville/ Ils ont tué nos enfants, pourquoi on devrait se taire ?/ Juste pour avoir du pain, pour la nourriture ? Pourquoi on devrait se taire ?/ Ce sont de mauvais pères, qui nous les a amenés ici ? »

Cette dernière phrase fait référence au Royaume-Uni, aux États-Unis et à l'Europe : ils sont tous coupables. Ce sont eux qui nous les ont amené·es.

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9 décembre 2023

C’est quoi votre plan d’action si on obtient enfin un cessez-le-feu ?
Pour l'instant, l'agression prend tout notre temps et énergie. Mais on a déjà un comité dédié au boycott prêt à agir dès qu'il y aura un cessez-le-feu. On est en contact avec des étudiant·es universitaires et on discute des moyens de boycotter Israël sur le plan économique et éducatif.

Concrètement, on sait quels supermarchés vendent des produits israéliens et on compte les cibler. On donnera de l'argent à des équipes spéciales pour qu'elles puissent remplir leur caddie de toutes sortes de produits israéliens. Ensuite, une fois les produits scannés à la caisse, cette personne demandera au staff de lui lire l'origine du produit. Quand on lui dira : « C’est fabriqué en Israël », elle répondra qu'elle ne veut rien de ses courses et laissera tout là. Comme ça se produira plusieurs fois par jour, le staff devra le signaler aux managers. Et tu penses qu'iels feront quoi ?

Après le cessez-le-feu, tu vois quelles solutions pour la paix en Palestine ?
Je suis pas favorable à la solution à deux États. Pourquoi ? Parce que toute la révolution palestinienne depuis 1948, lorsque la Palestine a été occupée, et lorsque l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a été créée en 1965, c'était pour le droit au retour. Or, si on a une solution à deux États, on ne pourra pas revenir. Mais on aimerait vivre avec le peuple juif qui veut vivre avec nous. Je suis personnellement prêt à embrasser la tête des Israélien·nes qui veulent vivre avec nous, peu importe s'iels sont juif·ves et que je suis musulman. Ma sœur a épousé un Palestinien chrétien. Les Palestinien·nes musulman·es, chrétien·nes et juif·ves peuvent s'aimer. La paix est possible, mais elle doit se baser sur l'égalité, la justice et le droit au retour. S'il n'y a pas de droit au retour, il n'y a pas de solution pour la Palestine. 

Quand elle était jeune, ma mère avait une voisine juive qui nous achetait du fromage. Elle était comme une sœur pour elle. Beaucoup de juif·ves et musulman·es vivaient en paix en Palestine avant l'arrivée des sionistes. Le sionisme est un projet capitaliste qui vise à voler les ressources. Pourquoi tu penses que Gaza est visée ? Pour ses ressources, son gaz, et son accès stratégique à la mer.

Peut-être que je voudrais pas retourner en Palestine. Peut-être que je voudrais vivre en Belgique ou finir mes vieux jours en Espagne. Mais je veux avoir le droit de retourner dans mon pays parce que c'est ma terre. 

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16 novembre 2023
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16 novembre 2023
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7 janvier 2024
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Caddy for Palestine le 16 novembre 2023
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14 novembre 2023
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7 janvier 2024
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Caddy for Palestine le 7 janvier 2024
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9 décembre 2023
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L’arrêt du cul

15 janvier 2024 à 08:36

Marie, Céline et Stéphanie* sont retraitées du travail du sexe. Les trois femmes ont connu des parcours divers, d’une pratique survoltée, ponctuelle, à une vie rythmée de passes quotidiennes. Si le travail du sexe s’arrête, ses acquis, eux, restent. Comme la liberté d’envoyer bouler les préceptes qui régissent l’existence, le corps, surtout celui des femmes.

Le temps coule à flots 

Marie a 65 ans. Elle habite dans la capitale, à Molenbeek. Son salon est décoré d’un papier peint baroque modernisé. Un chandelier noir laqué illumine la pièce. Une cigarette se consume dans ses mains vieillies. Elle se remémore ses 30 ans de travail du sexe. « Une fois, je me suis arrêtée devant une vitrine pour regarder une fille. On aurait dit une poupée. » En 1974, elle a 17 ans et se rend régulièrement à la gare des Guillemins par la rue Varin. Elle longe les façades aux carrées surélevées qui peuplent le quartier liégeois. Son fiancé lui explique le ballet qui s’y joue, en quoi consiste le travail « des putes ». Vingt ans plus tard, elle est au chômage et travaille au noir la nuit dans un restaurant. Et quand elle sort en boîte, elle fréquente « ces femmes-là ». C’est à une d’elles, devenue son amie, qu’elle demandera de lui louer son premier salon « pour essayer, voir si ça [lui] plaît ». 

Depuis toute petite, Stéphanie a un talent pour l’enseignement. Elle est professeure de biologie*. Son ton doux et imperturbable trahit le reflet d’une vocation. Pourtant, elle n’exerce plus pour le moment. Parce que « c’est super mal payé et c’est super stressant ». C’est pendant sa dernière année d’études, alors qu’elle finit d’écrire son mémoire, que Stéphanie se trouve un job étudiant dans un bar à champagne près de l’avenue Louise, à Bruxelles. Il n’y a pas de chambres, c’est un de ces endroits où les hommes viennent boire et regarder les filles danser. Après toute une débâcle d’argent et de garçons, elle a besoin de fonds. Elle a 27 ans à l’époque et s’est toujours dit que si, un jour, elle en avait besoin, « en cas de dernier recours », elle pouvait utiliser son corps et sa sexualité pour générer de l’argent. 

De l’argent, c’est précisément ce qu’il manque aussi à Céline quand elle arrive en Belgique dans les années 2010. À 23 ans, elle n’a pas droit au chômage ni au CPAS. Et puis, surtout, elle va très mal. L’anxiété sociale dont elle souffre l’empêche de travailler, le monde lui est « ultra violent ». Céline voudrait se reposer. Elle essaie les ménages mais l’angoisse continue de l’habiter. Un jour, alors qu’elle travaille, on lui propose de l’argent en échange de services sexuels. « C’est comme si tout me ramenait à ça à un moment donné. » Céline prend ces sollicitations comme un signe de la vie et se met à reçevoir chez elle. « Je me suis retrouvée avec 300 euros, ça me paraissait énorme de gagner ça en une journée. J’étais comme sur un petit nuage. Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire de ma vie », explique-t-elle l’air amer. En peu de temps, Céline se fait beaucoup d’argent. Elle peut se reposer, prendre du temps pour elle. « J’ai pu y voir plus clair grâce à ça, parce qu’on vit dans une société où tout va très vite, on n’a pas le temps de se poser. »

Après près d’un an à travailler dans le bar à champagne, Stéphanie aussi décide de franchir la prochaine étape du continuum du travail du sexe. Après avoir consulté les petites annonces, elle envoie ses photos à un couple propriétaire d’un bar pourvu de chambres à Liège*. « J’avais besoin de me faire plus d’argent et j’avais pas ce problème de coucher avec des gens sans sentiments. » Là, elle s’installe dans une des pièces réservées aux filles.

Céline, de son côté, se coupe du monde. En étant travailleuse du sexe (TDS), elle s'enferme dans une bulle où le réel ne peut plus l'atteindre, où elle ne parvient plus à ressentir les choses. Ce qui devait être la solution à tous ses problèmes finit par l'enserrer et l'angoisser, tant elle dépend de son revenu et de sa propre capacité à exercer tous les jours. « Je ne sentais plus mes maux de corps tellement j’étais dissociée. » 

Céline et Stéphanie observent toutes deux le temps se liquéfier.

De jour comme de nuit 

Juchée sur des escarpins Guess encore neufs, Marie, la cinquantaine passée, va et vient dans sa carrée insalubre de 40m² de la rue Linné, à Bruxelles. Elle attend les clients, parfois pendant plusieurs heures. Son volet est ouvert depuis 9h30, les clients peuvent venir à tout moment de la journée. À 36 ans, quand elle a commencé, les vieux hommes défilaient. « J’étais jeune, j’étais belle. On croit que ça va durer toute la vie. » L’ère internet et son âge lui ont ouvert un nouveau type de clients, des jeunes pour la plupart. Il reste aussi les habitués, ceux qui ont vieilli avec elle. En les attendant, elle fait des mots croisés.

À l’époque où elle travaillait dans le bar de l’avenue Louise, Stéphanie était payée pour « boire, boire, boire ». Elle consomme de la drogue, sort beaucoup et boit encore plus. Elle travaille sur des périodes courtes mais intenses, où la fête ne s’arrête jamais. À Liège, l’alcool et la drogue l’aident à avoir des relations sexuelles avec les clients. L’ambiance festive occulte la vie qui déraille et la famille qui s’alarme. 

Céline aussi boit beaucoup, même avant ses rendez-vous. « J’avais un rythme effréné. » Elle travaille chez elle de 10 à 19 heures et, en plus de ça, intègre une agence d’escorts qui la fait travailler la nuit, dans des hôtels et chez des particuliers partout en Belgique. « Je voyageais beaucoup, j’avais pas d’attaches, et ça m’allait. » La liberté est totale, mais l’isolement et l’excès guettent. « J’arrivais pas à m’arrêter. » Elle craint de manquer d’argent, amasse des sommes astronomiques dont elle ne sait que faire. « Là, t’arrives dans une spirale. »

Stéphanie aussi dépense son argent dans tous les sens, et dissimule son cash des autres filles du bordel. « On survit, on survit, on survit. » Après trois mois en province, elle décide de se barrer. Elle postule comme prof de biologie aux quatre coins du monde, est embauchée en Corée du Sud, continue de boire jusqu’à toucher le fond, commence un traitement et puis se sèvre. À Séoul, Stéphanie s’essaie au sexcam mais s’ennuie très vite. Des caméras la filment, les clients activent des sextoys à distance. L’approche culturelle du sexe en général ne l’amuse pas. Elle reste six ans dans la capitale, où elle enseigne, apprend à nouer des habits traditionnels, à parler coréen et à jouer du janggu.

Reprendre le pouvoir 

Après six ans de tempête, Céline rencontre son copain. « Au fur et à mesure du temps, tu te guéris [des angoisses], t’apprends. » Le TDS lui a montré comment poser des limites. « Maintenant, je connais la valeur du sexe, je ne ferai plus sans envie ou sans avoir de retour. Le sexe social, j’arrête. » 

Quand elle pense au nombre d’hommes avec qui elle a couché sans vraiment le désirer, parce que le date se passait bien et que le mec était gentil, ou qu’il était « trop tard » pour faire marche arrière et qu’expliquer qu’elle ne voulait pas pouvait s’avérer plus laborieux que l’acte lui-même, Stéphanie ne s’étonne pas d’en avoir fait un gagne-pain. 

Marie aussi, au regard de sa carrière, a tiré des enseignements sur le sexe. Elle trouve que ce qu’il faut retenir, c’est de « ne pas faire l’amour pour faire plaisir ». À bien des regards, comme l’explique Céline, elles ont « repris le pouvoir », appris à refuser : refuser d’avoir peur des hommes, refuser d’être vulnérables face à eux, refuser les normes sexistes, refuser l’exploitation, refuser de sacraliser le rapport au corps, embrasser d’être une pute ; s’appartenir enfin. 

À son retour de Corée du Sud, Stéphanie a voulu explorer le milieu associatif bruxellois. Elle a vu passer une annonce, encore une. Elle travaille désormais chez Utsopi, « un groupe d'auto-support, porté par et pour les TDS » cofondé par Marie. Elle est chargée de projet au quartier nord. Son binôme et elle effectuent des maraudes rue d’Aerschot et dans les carrées du coin. Elles parlent aux filles, essaient de socialiser, de créer du lien et distribuent des préservatifs et du gel. 

« C’est comme un syndicat du travailleur·ses du sexe », résume Céline. L’année où elle rejoint Utsopi, le travail ne manque pas. La petite équipe attend les résultats des pourparlers qui doivent mener à la fin de la criminalisation du travail du sexe et qui feraient de la Belgique le deuxième pays au monde à décriminaliser l’activité. La décision favorable tombe le 18 mars 2022 et, avec elle, une nouvelle ère, une ampleur nouvelle pour l’association. Depuis, l’effort communautaire suit son cours. Aussi, le conseil des ministres va approuver le 23 juin 2023 un projet de loi permettant aux TDS de bénéficier d’un contrat de travail, et des droits qui vont avec. Une évolution inédite, qui n’aurait pas vu le jour sans les efforts des premier·es concerné·es. Des subsides permettent aussi de payer les nouvelles arrivées, comme Stéphanie, malgré la situation toujours relativement précaire d’Utsopi.

En jouant avec le serpent doré qui sinue sur son annulaire, Céline décrit le quotidien d’une patiente révolte. Elle raconte son envie d’apprendre et de lutter pour ses droits en tant que TDS. Le travail du sexe et la défense des droits de ceux et celles qui ne le choisissent pas lui apparaissent politique. 

« Je continuerai à militer, tant que je pourrai, tant que j’aurai la force », assure de son côté Marie, de sa voix rauque. « Et je ferai en sorte que les TDS soient reconnu·es. » Son travail consiste davantage à s’assurer que la lutte soit entendue dans les milieux politiques, culturels, juridiques et militants. Elle dialogue avec les abolitionnistes, en prenant soin de rembarrer les voix qui se disent féministes tout en disant aux femmes ce qu’elles peuvent faire ou ne pas faire de leur corps. Ses interventions lui apportent quelquefois des emmerdes. Elle a parfois eu peur, comme cette fois, deux jours après avoir représenté Utsopi au procès de la proxénète Mama Leather, où elle a découvert la tête coupée d’un pigeon sur sa vitrine de la rue Linné. « C’est pour ça qu’il n’y a pas mon nom sur la sonnette de mon appartement. » Marie ne se laissera pas intimider pour autant, ni par les oiseaux sans tête, ni par les féministes sans tête.

Un beau matin 

Stéphanie boit son café, posé sur une nappe à fleurs blanches brodées, et contemple une boîte à chaussures un peu chiffonnée, rangée dans l’armoire d’en face. Cette boîte, c’est celle d’une paire de talons aiguilles, ses chaussures de travail à l’époque. « C’est drôle, les vêtements, je les gardais pas tout le temps ; mais mes talons, toujours. » Pas loin, une photo d’elle en habit traditionnel coréen est posée parmi d’autres bibelots sur une étagère. Stéphanie vit seule dans cet appartement de Forest*, où elle a grandi. Ses parents ne savent rien de son temps passé dans les bars à champagne, les bordels ou les compagnies de sexcams coréennes. « Je leur dirai jamais », pose-t-elle. La veille, Stéphanie a fait une autre maraude au quartier nord pour aller discuter avec des jeunes filles. Elle les trouve pro, sobres derrière leur vitrine ; elle dit qu’elles « ressemblent à des poupées ». « J’ai quand même pas mal de tendresse pour mon passé, remet-elle. J’ai appris plein de trucs. » 

La carrière de Marie a pris fin le 13 décembre 2021, à 8 heures du matin. Ce jour-là, elle est expulsée de sa carrée par son propriétaire, mécontent de sa plainte pour proxénétisme aggravé et conditions de travail insalubres. L’interdiction du travail du sexe sous Covid et les 1 200 euros par mois exigés pour un 40m²  inondé ont eu raison de la patience de Marie. À 65 ans, elle ne se voyait pourtant pas arrêter les passes. « C’est une retraite qu’on m’a imposée et que je vis très très mal. » C’est la peur du vide, mais aussi les menaces répétées du ministre de Saint-Josse, Emir Kir, de fermer le quartier rouge qui la poussent à co-fonder Utsopi en 2015. « Je regrette pas d’avoir fait ce boulot pendant 30 ans. » Le travail du sexe, Marie en a fait une profession, un métier qu’elle a choisi il y a bien longtemps. Sa retraite y est dédiée, à l’image d’une grande partie de sa vie.

Céline a « corporellement quitté le travail du sexe », mais son quotidien chez Utsopi ne la détache pas de ce milieu. « C’est comme pour n’importe quel métier : t’en garde un souvenir, des compétences, un sentiment bon ou mauvais, qui influe sur la suite. » S’il fallait tout recommencer, Céline le ferait quand même. Pour gagner de l’argent s’il venait à manquer, pour être seule dirigeante de sa propre vie. Et si le besoin ne revient jamais, Utsopi lui apportera le confort d’une accalmie définitive. Chez elle, le sentiment est mitigé, c’est un mélange aqueux de soulagement et de liberté perdue. 

*Pour préserver l’anonymat des personnes concernées, certains noms et lieux ont été modifiés. L'ancienne profession de Stéphanie a également été modifié.

Depuis la rédaction de cet article en 2022 et suite à des désaccords au sein de la direction, Marie et Céline ont quitté Utsopi. La co-fondatrice dénonce un manque d’investissement « pour les femmes précaires, les sans papiers et contre les réseaux ». D’après elle, « il y a une glamourisation [au sein de la direction] de la prostitution. Il n’y a plus de distinction entre les TDS qui font se métier par choix et celles qui le font par contrainte. » Ce manque de distinction est le résultat, selon elle, du fait que les directeur·ices « ne connaissent pas la réalité de terrain ».

D’après Alter Echos – dans son article Utsopi : succès et crises d’une organisation « par et pour » les TDS – ces dernier·es mettraient en effet plutôt l’accent sur d’autres enjeux, comme le féminisme et l’identité sexuelle. « Un manque de cohérence dans les valeurs est dénoncé. (…) la question du leadership d’une organisation “par et pour” les travailleurs et travailleuses du sexe reste posée. Faut-il soi-même en être pour diriger une organisation comme Utsopi ? Certaines le pensent. »

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Les lettres de suicide sont des œuvres littéraires à part entière

11 janvier 2024 à 08:50

C’est dans un bar punk de Kreuzberg, entre la Sprée et le Landwehrkanal, que je rencontre Vincent Platini en avril 2023. L’universitaire français, qui a gardé le look de ses années skinhead, est une vieille connaissance de mon pote qui fête son anniversaire ce soir-là. Entre une tote oma – spécialité locale à base de bouillie de boudin noir évoquant la merde ou le cadavre en décomposition, d’où le nom – et une grosse bière teutonne, on parle littérature.

Du temps de mes études, j’avais travaillé sur le nazisme et la littérature des limites : inceste, expériences sado-maso, etc. Lui, avec son doctorat en littérature comparée, avait écrit sur le polar sous le troisième Reich (Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich), traduit un essai sur la drogue et le nazisme (L’extase totale : le IIIe Reich, les Allemands et la drogue) et s’apprêtait à sortir un livre sur les lettres de suicide (Écrits fantômes : Lettres de Suicide (1700 – 1948)). C’est à l’occasion de cette sortie que je l’ai rencontré.

VICE : Qu’est ce qui fait qu’on se réveille un matin en se disant : « Je vais écrire un livre sur les lettres de suicide » ? Vincent Platini : Ce genre de projet, ça se décide pas en se levant un beau matin. Ça se mûrit comme un panaris. Une copine m’a rappelé que j’en parlais déjà il y une dizaine d’années. Parmi les éléments moteurs, je pourrais évoquer le souvenir des Lettres persanes [de Montesquieu, NDLR] : le dernier message est une lettre de suicide qui fait voler en éclats le mensonge du roman. Un personnage qui se taisait jusque-là prend soudain la parole et, en quelques lignes, c’est tout l’édifice qui s’écroule. J’aime ce genre de détonation, l’écriture à coup de flingue.

Mais, plus encore, ce qui m’a intéressé, c’est que les lettres de suicide sont des objets quotidiens – on en écrit tous les jours, tout le monde sait plus ou moins à quoi ça ressemble – et cependant on refuse de les voir. Quasiment aucune étude dessus. On les considère pas comme de la littérature et, même après la sortie du bouquin, beaucoup de gens détournent le regard. Toi-même, tu poserais pas cette question si j’avais pondu une énième thèse sur Proust – entreprise pourtant autrement plus hasardeuse. C’est quoi le problème avec le suicide, pour qu’on refuse à ce point de lire ces lettres ? Bref, comme pour mon travail sur les polars du IIIe Reich, j’ai été attiré par un objet flagrant mais occulté.

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Joseph G., 9 décembre 1929, Alger.

**Pourquoi avoir choisi la période 1700 - 1948 pour ton corpus ?
**On a été plusieurs à décider : moi et les archives. Y’a en outre des raisons pratiques, méthodologiques et éthiques. J’ai opté pour une étude sur 250 ans pour montrer les changements du rapport à la mort et à l’écriture. Y’a pas une essence de la lettre de suicide, mais d’incessantes transformations formelles. Ensuite, il fallait retrouver des lettres de première main, si je puis dire. Si on écrit depuis des siècles pour dire qu’on se tue, j’ai trouvé aucune lettre dans les archives avant 1700 – même si elles doivent exister quelque part. De toute façon, c’était suffisamment de boulot de les dégoter sur cette période, entre les différents fonds de la justice criminelle, des commissariats de police, des journaux.

En revanche, au milieu du 20e siècle, elles sont rassemblées dans les « affaires classées sans suite » et leur nombre explose : plusieurs centaines chaque année rien que pour la ville de Paris. J’allais me noyer. Fallait donc s’arrêter en 1948. Enfin, il s’agissait de garder une distance avec les suicidé·es. Il était hors de question de blesser des proches qui vivent encore et dans l’ensemble, je voulais traiter ces lettres avec tout le respect possible, je voulais surtout pas faire un cabinet de curiosités. Prendre 75 ans de recul semblait suffisant. Et puis, incidemment, c’est aussi le laps de temps pour que tombent les droits d’auteur. Or, je considère ces pièces comme des œuvres littéraires à part entière.

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Brem, dit Birner, 28 avril 1789, Paris.

**Le livre se divise en dix sous-ensembles…
**Il y avait plusieurs écueils à éviter. Je voulais faire ni un ouvrage d’historien ni de sociologue, et encore moins de médecin. Autrement dit, pas de classement selon des périodes historiques ou le profil des suicidé·es ou, pire, selon le motif supposé de leur acte. Je devais faire entendre leurs voix pour elles-mêmes. J’ai donc choisi de les agencer selon le type de scripteurs ou scriptrice qu’elles donnaient à voir, comment les suicidé·es se déterminaient et se représentaient : comme des sujets amoureux, ou politiques, ou malades, etc. – sachant que bien souvent, on se détermine contre quelque chose : la tyrannie, la famille…

Ces parties, je les ai nommées des « cercles ». Les chapitres auraient été clos, tandis que les cercles se croisent : un suicide peut être à la fois amoureux et politique. À l’intérieur de chaque cercle, j’ai inséré des « bulles » qui font un gros plan sur des documents qui ne sont pas forcément des lettres mais qui révèlent quelque chose du rapport au suicide à une certaine époque. J’ai trouvé par exemple l’Album des suicides d’un pharmacien au 19e siècle, qui dessinait à la main les cadavres retrouvés dans les cellules d’une prison. Enfin, j’ai ajouté une postface où j’explique mes choix, l’histoire et les problématiques de cette forme littéraire. Il fallait que ça termine le recueil : je voulais pas prédéterminer les textes, écraser leur sens avec une préface qui dirait d’emblée comment les lire.

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Joseph Pernot, suicidé dans sa cellule de la prison de Mazas le 12 octobre 1852.

**Tu peux nous parler de la façon dont la société appréhende la question du suicide à travers l’histoire ?
**Jusqu’à la fin du 18e siècle, le suicide est considéré comme un crime. Crime contre Dieu, crime de lèse-majesté. La justice n’est pas tendre avec ceux qui commettent un « homicide de soi » : quand un cadavre est suspecté, on le garde au frais, on lui fait un procès et on supplicie le macchabée. « Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes », note Montesquieu. Le seul avantage, c’est que les lettres sont parfois conservées dans les pièces du procès, vu qu’elles sont des preuves à charge.

Au cours du 18e siècle, la perception du suicide change. Les morts sont plus à plaindre qu’à condamner. En 1791, le suicide est décriminalisé. Les enquêtes de police conservent les lettres mais cette fois parce qu’elles sont des preuves à décharge pour les proches. Les suicidé·es écrivent désormais « N’accusez personne de ma mort », justement parce ce n’est plus un crime de se tuer. Ça peut être vu comme un acte de résistance politique – y’en un paquet durant la Révolution – mais aussi des symptômes d’une maladie mentale, ou l’acte d’une âme trop sensible, celle d’un artiste maudit.

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Eugène E., 3 juin 1939, Saint-Victor-de-Buthon (Eure-et-Loir).

**C’est quoi les motifs récurrents qui poussent les gens à « mettre le point final » ?
**Ça, c’est très variable et assez boiteux. Y’a des motifs comme la misère, la souffrance physique, le chagrin amoureux, le sentiment de déclassement. Mais, d’une part, les mêmes mots désignent des objets différents : la « perte de l’honneur », par exemple, n’est pas la même pour un homme ou une femme. D’autre part, ce sont des motifs allégués. L’enquête de police peut démentir ces déclarations. Les suicidé·es mentent très souvent dans leurs lettres. Certain·es se donnent comme des victimes de leur trop grande générosité alors qu’ils étaient des escrocs. D’autres écrivent qu’ils vont se tuer, alors qu’ils cherchent seulement à berner la police qui les poursuit.

Dans l’ensemble, il faut se méfier de la prétendue intention de l’auteur·ice. On s’en fout un peu. Le plus intéressant est de voir comment fonctionne le texte, les effets qu’il produit.

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Jacques-Nicolas L., 27 juin 1911, Paris.

**Toujours à propos de point, tu m’as dit qu’il y avait eu débat avec tes éditeurs pour mettre des points médians dans l’édition et que t’avais refusé l’écriture inclusive. Avec ça, t’as pas l’impression d’éclipser celles qui se sont tuées ?
**Tout doux bijou. C’est un mauvais procès d’intention. Mais ta question permet d’aborder des aspects importants. Les éditeurs avaient proposé d’intituler le recueil « Lettres de suicidé·e·s » et de tout accorder à l’avenant. Ça marchait pas. D’une part, ça aurait mis l’accent sur la personne des scripteurs et scriptrices, pas sur les textes. On a préféré « Lettres de suicides » car, au 19e siècle, le mot désignait aussi bien l’acte que le mort qui en résulte. C’est ce qui m’intéressait : comment on se fait à travers le suicide. D’autre part, je voulais conserver un français standard pour faire contraste avec les lettres qui, elles, sont reproduites dans leur graphie d’origine, parfois écrites en phonétique. Ça permet de faire sentir les jeux de mots possibles, les ambiguïtés d’une « faute » d’orthographe, mais aussi de laisser résonner des accents populaires oubliés. Avant de se tuer dans une rue de Paris, une femme écrit à son amant à la fin du 18e siècle : « Set engale je fine ma vie a te piere je te pardon de tou le peine te tue ma couse tue a fait mon maleure tache de feire le bonneure de notre que tu aime meu que moy. »

Pour l’invisibilisation, on repassera : toute la démarche est de rendre audibles ces voix fantômes. La part de lettres écrites par les hommes est beaucoup plus importante parce que statistiquement les hommes se tuent plus. J’allais pas inventer des lettres de femmes. En revanche, elles ont été parfois éclipsées par les rapports de police, les journaux, voire par leur « amant » lors des suicides en couple. J’ai donc utilisé l’écriture inclusive à deux endroits stratégiques dans le bouquin. Relis bien. Ça donne à imaginer, en creux, toutes les suicidées passées sous silence.

**T’as fait le choix de compiler des lettres d’hommes et de femmes lambdas plutôt que de grands noms de l’histoire. Pourquoi ?
**Tout d’abord pour ne pas éclipser les textes par l’aura de l’écrivain. Si j’avais pris les lettres d’écrivain·es célèbres comme Montherlant, Gary et consorts, on aurait les aurait lues à l’aune de leur œuvre – déjà qu’on lit leur œuvre avec leur suicide en ligne de mire. En fait, on aurait accordé de l’intérêt à ces lettres pour des raisons biographiques et non pas esthétiques. Ma démarche est inverse. Il s’agit de montrer la puissance de ces papiers raturés, mal écrits. Ce sont pas des « belles lettres », c’est de la littérature. Des hommes et des femmes obscur·es, qui se sont fait piétiner par l’existence et qui n’avaient pas vocation à être écrivain·es, ont quand même pris la plume au dernier moment pour se dire eux-mêmes. Ça se fait au détour d’une phrase, tantôt brillante, tantôt affligeante : « Je n’ai de ressource que dans mon désespoir », écrit un percepteur d’impôts en 1819 avant de se tirer une balle.

Les suicidé·es savent que leurs mots, justement parce qu’ils sont dans une situation d’écriture particulière, sont chargés d’une puissance exceptionnelle. Toutes les formules banales des lettres prennent un nouveau sens : les politesses, les salutations ou le simple fait de signer son message d’adieu. « Je finis en disant mon nom », écrit une modeste cuisinière en 1790. Ces gens lambdas, comme tu dis, n’attendent pas qu’on leur donne la parole, ils la prennent, ils se font un nom.

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Jean P., écolier de 13 ans, se tue d'une balle de gros calibre en 1947.

**Tu parles aussi de la lettre de suicide comme d’une œuvre de soi.
**C’est le nœud de mon travail. Pour la faire courte : je considère que le suicide permet parfois de se changer soi-même, de se faire sujet de sa propre existence, de balancer en l’air les relations de pouvoir qui nous déterminent et de se façonner un rapport de soi à soi. C’est en gros ce que Foucault appelle une subjectivation. On prépare sa fin plus ou moins longuement, parfois avec soin, parfois brutalement, parfois avec cérémonie, avec des outils. La lettre en fait partie. Elle participe à la mise en scène que le sujet se choisit. Ça peut donner lieu à des tableaux frappants : en 1816 à Avignon, un rempailleur de chaises se déguise en Christ et se tue après s’être installé sur une croix. Sa lettre s’adresse à Dieu mais à qui destine-t-il ce spectacle si ce n’est aux hommes qui le trouveront ? Un autre, en 1871, pend un chien, une poule et se pend lui-même à côté, avec ce simple mot : « Je veux qu’on me goudronne. » Bref, le suicidé se confectionne une image posthume, il se sculpte lui-même en s’écrivant selon des formules choisies, en se couchant sur un papier particulier – des grandes pages, des billets minuscules, des supports plus inattendus –, en décorant encore sa lettre qui apparaît comme un masque mortuaire. Il confère une esthétique à ses derniers instants. C’est pas de la théorie fumeuse, c’est très concret.

Je tenais à rendre la matérialité des textes par des indications précises, trois différentes typographies et une soixantaine de photographies. Tu te rends compte que des personnes sachant à peine écrire se donnent la peine de tracer quelques mots : « C’est pour moi une grande consolation de pouvoir me rendre ce témoignage au moment suprême », résume en 1860 une femme inconnue dont on n’a jamais retrouvé le corps. Les lettres permettent de reprendre sa mort en main, parfois de se réinventer. C’est ce que j’appelle un optimisme de l’écriture.

**Certaines lettres de suicide sont cocasses, d’autres presque humoristiques…
**Oui, y’en a pas mal. Composer ce recueil n’a pas été déprimant. Certaines personnes veulent laisser une image joyeuse ou narquoise. D’autres sont comiques parce que leurs derniers mots contrastent avec la solennité attendue d’un tel moment. Plus largement, les lettres ne sont pas monocordes, elles peuvent être drôles et violentes, à crever de rire. J’ai reproduit un exemple frappant. Sur une lettre du 1er avril 1947, le suicidé dessine un poisson d’avril souriant et note en dessous : « J’espère que le remords te suffira. »

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Jean L. 1er avril 1947, Paris : « … ni fleurs ni couronnes. J’espère que le remord te suffiras. (sic) »

**T’as remarqué une évolution ou des constances dans les méthodes utilisées pour abréger son existence ?
**Ça, c’est plutôt du ressort de l’histoire ou de l’anthropologie. Je m’y suis intéressé quand ça influençait la mise en scène du suicide ou l’écriture de la lettre. Se pendre, par exemple, permet une certaine disposition de la pièce – mais c’est une méthode connotée négativement puisque Judas s’est tué comme ça. Les armes blanches ou à feu sont privilégiées par les soldats ou les policiers, qui aiment se tuer en uniforme. On en trouve des traces sur le papier, quand celui-ci est taché de sang. Un autre mode qui revient de plus en plus est l’intoxication, que ce soit par ingestion d’un poison ou par asphyxie au charbon, et plus tard au gaz : certains en profitent pour noter leur agonie minute par minute en des lettres que l’on peut qualifier de cardiogrammes. Enfin, y’a la noyade. La lettre est posée là où on a sauté le pas. C’est pas elle qui est envoyée par la poste, c’est le corps qui continue de voyager.

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« Je suis Palestinien, queer, et j’existe »

9 janvier 2024 à 09:28

Une nouvelle année commence et rien ne change de la mer au Jourdain… Alors qu’Israël ne cache plus ses intentions de déporter les Palestinien·nes hors d’une bande de Gaza en ruines, près de deux millions de personnes sont aujourd’hui livrées à la famine, au froid et aux maladies, alors que les bombardements – qui ont déjà tué près de 23 000 personnes en trois mois – se poursuivent. Un constat aggravé par la menace d’un embrasement régional à la suite d’une frappe israélienne sur Beyrouth le 2 janvier. Poursuivi pour crimes de guerre par l’Afrique du Sud, l’État d’Israël comparaîtra devant la Cour internationale de justice les 10 et 11 janvier prochains pour répondre aux accusations de génocide et d’épuration ethnique dont il fait l’objet.

Dans ce contexte de plus en plus tendu, les foules continuent de se mobiliser pour demander un cessez-le-feu immédiat et permanent à l’instar du mouvement #Countdown2Ceasefire qui portait les couleurs de la Palestine dans le monde entier à l’occasion du nouvel an. À Paris, la jeunesse palestinienne en exil est aux avant-postes pour lutter contre ce qu’elle décrit comme « l’effacement » de sa culture et de son identité. Essentialisé·es, réduit·es à de tristes statistiques et trop rarement invité·es à s’exprimer, les Palestinien·nes résistent par le simple fait d’exister et sont de plus en plus nombreux·ses à prendre le micro pour partager leurs récits et rappeler que le « peuple palestinien » ne se résume pas qu’à des chiffres.

Installé à Paris depuis une dizaine d’années, Hamza Abuhamdia est né en 1988 à Amman, en Jordanie, de deux parents Palestiniens en exil. Son père, Maysara Abuhamdia, un célèbre résistant, était connu dans toute la Palestine pour son implication au sein du PLO, l’Organisation de libération de la Palestine. Traqué par l’armée israélienne, il est emprisonné à deux reprises avant d’être condamné à l’exil en Jordanie. Enfermé pour la troisième fois en 2002, il meurt derrière les barreaux onze ans plus tard des complications d’un cancer.

Très jeune, Hamza se démarque déjà de ses frères par son tempérament créatif et une queerness affirmée qui nourrira plus tard ses fantasmes parisiens et son goût pour la provocation. Avant le 7 octobre, il n’avait d’ailleurs jamais trop su de quelle façon s’introduire aux autres : quelle part de son identité était acceptable aux yeux du monde ? Celle de fils de résistant palestinien ou de l’Arabe queer un tantinet bourgeois qui arpente les bars du centre-ville d’Amman ? Ou encore, l’artiste en exil fantasmé par une scène parisienne qui peine encore à déconstruire son white-saviorism ? Depuis trois mois, les choses lui semblent plus claires : « Aujourd’hui, je me sens obligé de rappeler que je suis Palestinien, queer, et que j’existe. »

Face à l’instrumentalisation des luttes LGBTQI+ par Israël pour justifier son génocide – des soldats brandissaient en novembre dernier le Rainbow flag sur les ruines de Gaza – la communauté queer palestinienne s’est engagée plus franchement pour affirmer son soutien à la résistance. En novembre, le collectif Queers in Palestine publiait une tribune dans laquelle il affirmait : « Nous refusons les tactiques coloniales et impérialistes qui visent à nous aliéner de notre société sur la base de nos vécus queers. (…) Il n’y a aucune libération queer qui puisse être acquise par la colonisation, et aucune solidarité queer ne peut être favorisée si elle reste aveugle face aux structures racialisées, capitalistes, fascistes et impériales qui nous dominent. »

J’ai discuté avec Hamza, qui nous ouvre les portes de son intimité pour poser ses propres mots sur une identité que le monde ne cesse de vouloir définir à sa place. Moins contradictoire qu’il n’y paraît, il raconte avec humour et émotion une histoire dont le fil rouge n’est autre que celui d’une profonde quête de liberté, et dont la véracité contredit tous les préjugés racistes qui collent encore à la Palestine.

VICE : Tes parents viennent d’où en Palestine ? Hamza : Mes parents viennent tous les deux de Al Khalil, ou Hébron, en Cisjordanie. Dès les années 1960, mon père s’est engagé dans la résistance palestinienne. Il a été fait prisonnier par le gouvernement israélien avant d’être libéré à la condition qu’il parte vivre en exil. Il était interdit de territoire à travers toute la Palestine, et s’est donc installé à Amman où je suis né et j’ai grandi. À l’époque, j’avais que très peu de conscience de ses combats politiques, il voulait nous protéger de tout ça. On peut plus ou moins dire que j’ai été élevé dans une bulle.

Ma mère, c’est comique… Elle vient d’un milieu relativement bourgeois, avec un capital social, un nom de famille, une éducation et du succès. Sa famille était propriétaire d’un hammam, son père avait deux femmes et 17 enfants… C’était vraiment le bordel, mais ma tante aînée a quand même été l’une des premières femmes d’Al Khalil à faire ses études à la fac ! Ma mère a grandi dans ces contradictions : entre bourgeoisie et tradition, entre les nuits de Beyrouth, Damas et Jérusalem.

Quel souvenir tu gardes de ton éducation ? 
Mon père nous a élevés dans la science et la culture. On regardait des documentaires, des émissions sur la nature, les Looney Tunes, Tom & Jerry… Il faisait des blagues, des imitations… Enfin, quand il était présent, donc c’était pas souvent.

**À quel âge t’as pris conscience que Al Khalil/Hébron était sous occupation ?
**Dès ma première visite ! Dès que tu rentres, tu vois que ça : des soldats, des barbelés… J’en parlais avec un ami qui vient d’Al Khalil aussi et j’ai réalisé à quel point le cerveau nous fait oublier des détails pour cacher les traumatismes. Dans les années 90, y’avait pas encore de détecteurs de métaux. Donc y’avait des salles dans lesquelles toutes les Palestiniennes et tous les Palestiniens devaient se déshabiller face aux soldats avant d’entrer en Palestine. Tout le monde ! J’avais effacé ces souvenirs de ma mémoire… C’est quand il m’en a parlé que les images me sont revenues.

Chaque fois que je pense à la Palestine, y’a toujours cette image militaire qui me vient en tête. Cette vallée du Jourdain… c’est bizarre. On dirait un chantier permanent. C’est triste parce que c’est une très belle région. Malheureusement, tu peux pas échapper à l’armée en Cisjordanie. Et tu sais que tu peux pas aller partout. Tu montes dans le bus et tu vas en ville ; entre les deux y’a pas d’interactions : juste une autoroute vide, des colonies, un mur et les postes de contrôle de l’armée sur les montagnes. On voyait rien de tout ça en Jordanie. En tant qu’architecte, ces paramètres m’interpellent.

**T’avais le temps de te faire des amis quand tu voyageais à Al Khalil ?
**Pas du tout, c’était vraiment famille-famille. J’étais le petit chouchou de ma mère. C’était une femme très sociale, cultivée… Elle voulait s’installer à Beyrouth quand elle était jeune avant qu’on la marie à mon père. J’ai un peu dû porter avec elle cette colère et cette frustration. Elle se plaignait souvent de mon père auprès de moi… Nos rapports contredisaient les normes de genre traditionnelles : une relation presque mère-fille, tu vois. On avait notre complicité, nos clins d'œil que personne d’autre ne comprenait ; et tout le monde m’appelait la petite Zaïra parce que j’étais sa copie conforme.

**T’as toujours eu la sensation d’être « différent » ?
**J’ai connu que ça ! Mes parents me traitaient pas du tout de la même façon que mes autres frères. Il leur arrivait parfois de les gronder violemment ; moi rarement.

**Tu veux dire que tes parents t’ont traité avec plus de délicatesse parce que c’était toi ?
**C’est facile de le dire comme ça, et c’est quelque chose qu’on m’a reproché au sein de ma famille, mais quand les gens demandaient à ma mère pourquoi elle se comportait comme ça avec moi elle répondait : « C’est Hamza, voilà ! » J’étais sa complice, son amie, sa confidente, son âme sœur presque…

**Et comment ça se passait avec ton père ?
**Je crois que je lui faisais un peu peur… Il évitait de rentrer dans ma bulle parce que j’étais team woman et que je me moquais de la culture macho toxique. C’était un peu ma mère et moi contre les garçons, tout le temps. À l’adolescence, j’ai commencé à avoir envie de m’intégrer parmi les garçons mais j’étais tellement loin : j’avais passé ma vie à suivre les nanas partout. Ça m’a pris des années avant de pouvoir construire des relations saines avec des mecs cis. Aujourd’hui, c’est l’inverse : je m’amuse souvent du fait que j’arrive pas à pécho parce que je traîne qu’avec des mecs cis et hétérosexuels.

**Quelle relation t’entretiens avec tes parents aujourd’hui ?
**Ben… aucune. Mon père est décédé y’a dix ans – paix à son âme – et ma mère vit toujours à Amman mais on se parle pas depuis mon coming-out. J’ai essayé de lui parler mais ça finit toujours par évoquer les enfers ou la mort, parce qu’elle est très conservatrice. Ce qu’elle a du mal à accepter, en vrai, c’est que les gens soient au courant.

**Qu’est-ce qu’il s’est passé avec ton père ?
**Écoute, je peux pas le cacher ça ne sert à rien… Si tu tapes son nom sur Wikipedia, tu vas trouver. Il est mort dans une prison israélienne d’un cancer qu’ils n’ont pas voulu se donner la peine de soigner. Il a été emprisonné en 2002, quatre ans après avoir fêté son retour après la deuxième Intifada… J’ai pas tous les morceaux de l’histoire, j’ai dû faire des recherches et j’avoue que j’essaie de passer à autre chose, mais je suis fier de mon père : c’était quelqu’un de bien et son histoire m’inspire.

**Tu te considères comme un réfugié ?
**Hmm… C’est pas le bon mot, légalement je suis né Jordanien. En revanche, quand j’avais 4 ou 5 ans, je me souviens avoir réalisé que j’étais Palestinien et que je venais d’un pays sous occupation militaire. On va me détester pour avoir dit ça, mais ça a été un moment désagréable pour moi. Déjà très jeune, j’avais la flemme de m’imposer cette réalité que j’ai pas choisie. Après tout, on est des êtres humains. On cherche le plaisir, le confort… J’étais un enfant comme ça : je voulais manger de bons gâteaux et porter de beaux vêtements. Ma mère a nourri ce rapport à la beauté et à la consommation en me demandant très jeune mon avis sur tel tissu ou telle pièce de décoration. C’est que plus tard que j’ai compris que c’était aussi ça la bourgeoisie : le privilège d’avoir le temps d’aller se procurer le beau. Tu réalises en grandissant que tout le monde n’a pas cette chance.

**Et les relations avec ta famille à Amman, c’était comment ?
**C’était pas top. Je les trouvais « pas cool », conservateurs… Quand j’y pense, je reproduisais une forme de mépris social : je considérais qu’ils étaient pas à ma hauteur parce qu’ils parlaient pas anglais, par exemple. La vérité c’est que j’ai essayé de mener ma vie de telle sorte que tout ça n’ait aucune emprise sur moi. Je voulais être plus malin. Mais avec la dépression, le travail et les milieux sociaux que j’ai traversés, j’ai compris que le bon chemin c’est celui qui passe à travers le déni, la colère et le deuil… Jusqu’à l'acceptation, ou la concession.

Donc à 28 ans t’as décidé de venir t’installer en France. Comment ça s’est passé ? J’avais déjà pris cette décision depuis longtemps, c’est juste que j’ai enfin eu la possibilité de le faire à 28 ans. J’avais envie de m’émanciper de cette ambiance bourgeoise, détachée et anglophone d’Amman. Le français m’a tenté très jeune parce que ça rentrait dans cet esprit fou-fou auquel je m’identifiais quand j’habitais encore à Amman. J’allais souvent à l’Institut Français d’Amman où y’avait des bande dessinées avec de la nudité, des livres qui abordaient des sujets tabous, des portes ouvertes loin de l’éducation islamique que j’avais reçue à l’école.

**Quelle place occupait la religion dans ton éducation ?
**C’est un peu schizophrénique en vrai. Mes parents étaient croyants mais politiquement laïcs. Ils buvaient pas d’alcool mais ma mère portait pas le voile, et la mixité des genres était la norme, tu vois… J’entendais surtout parler d’Islam à l’école, et je dois dire que je comprends pas pourquoi, à un âge où on devrait apprendre la figuration, la poésie et le jeu, l’école puisse tant chercher à nous formater. J’avais envie d’apprendre à jouer de la musique moi !

**Toi-même tu te considères croyant ?
**Non, je suis très cartésien. Je regarde la religion d’un œil sociologique, anthropologique : comment les êtres humains se sont forgés et ont tenté de combler les vides. Mais je crois pas à l’absolue bonté de la nature : tout est relatif. C’est dans mes lectures que je façonne mon opinion, au travers de l’humanisme ou de l’écologie… Tout ce qu’il y a d’humaniste dans l’Islam, j’y crois comme à une métaphore. J’ai eu une relation conflictuelle avec la foi, et je sais même pas où j’en suis aujourd’hui. À force de lire, je me rends compte que le Coran c’est d’abord de la littérature. Je suis pas certain de l’importance qu’on devrait encore accorder à des bouquins qui ont été écrits y’a si longtemps. Je préfère lire des textes plus contemporains qui défendent les mêmes valeurs – mais ce sont peut-être mes études dans une école religieuse qui m’ont aussi gavé de tout ça : c’est presque un traumatisme.

**Est-ce qu’il t’est arrivé d’en vouloir à ta famille après ton coming-out ?
**En vrai, j’ai du mal à être fâché contre ma famille parce que je crois qu’ils avaient ni l’espace ni la santé mentale nécessaire pour faire le tri et se souvenir de ce qu’on est vraiment, avant d’être une femme, un homme, un Palestinien ou une Palestinienne. J’ai eu la chance de ne pas grandir avec des menottes, et j’en suis reconnaissant.

Comment t’as réagi en voyant des soldats israéliens brandir le drapeau LGBT à Gaza après avoir rasé la ville ? C’est évidemment horrible. De la folie… mais j’étais pas du tout surpris. L’histoire de ce drapeau reste une histoire occidentale, blanche et, disons-le, capitaliste.

**Culturellement, tu te situes où toi ?
**Quand je fais le calcul, la plupart des films, livres ou musiques dans lesquels j’ai baigné venaient de l’Occident. L’arabe était beaucoup moins présent, même en vivant à Amman. Y’a une bourgeoisie arabe qui s’est un peu éloignée de sa culture, il faut le dire. Ce qui est drôle c’est qu’il y avait une fascination pour les films égyptiens ou la musique libanaise, mais jamais aucun débat autour. Le film est en noir et blanc, les femmes sont belles, elles montrent un peu de peau mais elles sont classes ! Même quand elles incarnent un rôle de travailleuse du sexe, elles restent toujours distinguées.

Je me souviens, petit j’avais voulu regarder la série Lizzie McGuire. Ma grand-mère s’y était opposée, pourtant c’est un truc d’ados évangéliques coincés qui montre rien du tout. Elle avait pris la télécommande pour mettre à la place un film égyptien qui racontait l’histoire d’une vendeuse de charme des années 50, qui chope un mec riche et devient sa maîtresse. Une histoire à l’eau de rose bien sneaky mais, pour cette femme musulmane de 80 ans, ça c’était OK ! Par contre Lizzie c’était haram. J’ai encore du mal à en saisir les raisons aujourd’hui.

**De quelle façon tu penses que les Français·es perçoivent ta culture d’origine ?
**Malheureusement, le cliché du sauvage de cité et des femmes voilées qui mangent pas de porc imprègne encore beaucoup trop les esprits. Il faut arrêter de stigmatiser et diaboliser les gens.

**Certaines personnes disent qu’on devrait pas soutenir la Palestine si on est queer. T’as trouvé ta place au sein du militantisme palestinien ?
**Bien sûr, mais c’est en assumant la personne que je suis que j’ai pu le faire. Il a fallu assumer mes privilèges, mes souffrances, mes ressources et ma santé mentale. Ensuite, comme au théâtre, il faut trouver sa place : c’est quoi le rôle qui me convient en ce moment ?

**Tu connais beaucoup d’autres Palestinien·nes LGBTQI+ ?
**J’en connais. Pas beaucoup mais y’en a. Y’a l’asso Al Qaws, par exemple. Je crois que c’est pas facile compte tenu du contexte et de la religion, mais en vérité j’ai jamais vécu en Palestine. C’est que la perception d’un exilé, et je peux me tromper. En vérité, j’ai jamais eu d’informations concrètes sur des crimes d’honneur commis en Palestine à l’encontre de femmes ou de personnes queer.

Comment tu te sens depuis le 7 octobre ? Au début j’ai eu une sensation de déjà-vu, puis j’ai très vite réalisé qu’il se passait quelque chose de différent. Un événement si imprévu et dramatique que tu perds contact avec la réalité. Tu te demandes vraiment si c’est réel ou si c’est encore un film.

**T’as pensé quoi de la mobilisation en solidarité avec la Palestine à Paris ?
**Ça fait un peu princesse mais j’ai été déçu… Je m’attendais à mieux de la part des Français·es. Plus de gens, plus d’énergie.

**Qu’est-ce qu’elle incarne la jeunesse palestinienne aujourd’hui selon toi ?
**Je dois dire que je suis fier d’être Palestinien. On est une minorité qui existe en dehors du système, donc capable de l’observer de l’extérieur. Les voix palestiniennes qui s’élèvent aujourd’hui sont tellement déconstruites, qu’on arrive peu à peu à cette cohabitation des idées. Tu sais, j’aimerais dire quelque chose ici : les personnes par lesquelles je me suis senti le mieux accepté ont souvent été des femmes qui portaient le hijab. De la même façon, j’ai rencontré des hommes hétéro cis qui m’ont traité avec plus de respect que l’ont fait d’autres mecs gays.

C’était quoi leur problème avec toi ? Je crois qu’il y a beaucoup de personnes traumatisées dans la communauté LGBTQI+ qui ont ce réflexe de rejet. Comme s’il fallait projeter sur leurs semblables la haine dont ils ont fait l’objet. Y’a du racisme dans une partie de la communauté gay blanche quadra et bourgeoise. Beaucoup de gays sont aussi transphobes, et il faut le dire. Que tu sois attiré que par la virilité, je comprends. Mais pourquoi mépriser les personnes qui revendiquent leur genre ou leur fluidité ?

**En Europe, on a tendance à pointer du doigt le Moyen-Orient au sujet des droits LGBTQI+. T’en penses quoi, toi qui a vécu dans ces deux régions du monde ?
**Je peux parler que de mon expérience : en Jordanie, l’homosexualité n’est pas pénalisée. Légalement, y’a rien mais socialement c’est autre chose. Encore une fois, j’ai eu la chance d’être relativement accepté par ma famille. On en revient à cette notion de privilèges vu que mes oncles, tantes, cousins et cousines ont voyagé dans le monde entier et lu beaucoup de livres. La LGBTphobie européenne et la LGBTphobie arabe sont juste différentes, mais y’en a pas une pire que l’autre selon moi.

**Est-ce que t’as de l’espoir aujourd’hui pour la Palestine et les Palestinien·nes ?
**Oui. Et cet espoir se superpose à celui que j’éprouve pour la communauté queer, les femmes, l’écologie… J’ai l’impression que le monde prend conscience des priorités mais je suis peut-être dans ma bulle. Est-ce que je suis vraiment légitime pour répondre à cette question ?

**Je sais pas… Je me demande juste quel est ton sentiment personnel face à tout ça.
**J’essaie de comprendre ce qui me rend heureux. Comme un animal qui cherche à éviter la souffrance. Mais il faut d’abord l’identifier parce qu’on est parfois dedans sans le savoir. Qu’est-ce qui va me faire me sentir le plus mal : parler de la Palestine, des droits humains et du féminisme, ou mettre tous mes sentiments en bouteille ? J’observe les gens et, de ce que j’en ai vu, j’ai pas envie de suivre ceux qui ont choisi la deuxième solution. Leur mode de vie, leur santé, leurs relations avec eux-mêmes, les autres et l’argent me dépriment. J’ai essayé mais ça n’a pas marché…

**Qu’est-ce qui te rend heureux dans la vie ?
**Vivre mon essence de la façon la plus authentique possible. Comme un muscle dont tu testes la résistance : quel est le poids le plus lourd que je peux porter ? C’est là que j’apprends à danser avec tout ça. J’aime sentir et goûter le bon. J’aime aussi bouger. Cette histoire du corps : la libération, le mouvement. À Paris, je m’épanouis du simple fait de ne pas avoir à utiliser une voiture. Le corps humain est fait pour courir, nager, grimper… Je peux pas rester assis comme ça, ça fait mal au dos. Je suis scientifique : le sport, la liberté, le cycle de la vie, baiser, manger… s’exprimer. C’est pour ça que j’aime parfois dire des injures : il faut laisser les corps s’exprimer, zebbi !

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Sur les rails, en action avec les graffeurs de métros chiliens

8 janvier 2024 à 08:37

Depuis quelques années, je documente la scène du graffiti sur métro à travers le monde. Ce travail documentaire m’a amené à voyager pas mal et rencontrer beaucoup de gens, de partout. J’ai toujours été fasciné par la pluralité sociale dans ce milieu, ce mélange qui ne suit pas les codes sociaux de base. 

Fin 2022, je me suis rendu au Chili dans le cadre d’un autre projet documentaire et j’ai profité de l’occasion pour envoyer un message à LKS quand je suis arrivé à Santiago. LKS est graffeur. Je l’avais rencontré en 2019 et on avait tenté une action qui n’avait malheureusement pas abouti. Il me donne rendez-vous à une sortie de métro, loin du centre. 

Sur place, j’attends quelques minutes, avant de le voir arriver dans une voiture grise cabossée, fenêtres ouvertes, trap chilienne à fond. Il me dit qu’on passe d’abord chez lui et qu’on rejoindra ses potes ensuite.

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On arrive dans les hauteurs de la Renca, une partie malfamée au nord-ouest de la capitale. Le quartier est surplombé par une grande colline, le point culminant de la ville. Comme à Hollywood, de grandes lettres blanches rendent visibles de loin le nom de la commune. 

Chez LKS, je rencontre ses parents, sa copine et sa petite sœur. Il m’offre un cadre avec à l’intérieur une photo qu’il a prise durant une action. Il me montre aussi quelques vidéos de ce qu’il fait avec ses crews, HOY et OTEK. Rien sur internet, rien sur les réseaux, seuls les impressions et les fichiers circulent. Si le graffiti reste un monde fermé, les transmissions hors-ligne n’empêchent pas les infos de tourner rapidement. On est toujours au courant de qui fait quoi, quand et où. Les rumeurs et les nouvelles vont vite… Certaines vidéos que LKS me montre présentent des enchaînements d’archives plus folles les unes que les autres : des whole-cars, des end-to-end et des panels à tout va. 

On reprend la voiture et on fonce vers la ville. On débarque dans un parc où on rejoint un groupe d’une dizaine de personnes, son crew et ses potes. Il y a Puas, Geko, Terk, Vinz ou encore Sena, un gars d’une grande gentillesse, un graffeur très motivé. Les joints tournent, ça vide des canettes. Ils me parlent du graffiti comme d’autres parlent de leur travail. C’est presque une raison de vivre pour certains de la bande. 

Quand je lui demande ce qui l’anime dans le graffiti, Puas me répond : « Pour moi, c’est la meilleure chose me soit arrivée. Ce qui me plaît le plus, c’est peindre ; le simple geste de balancer de la peinture. Et puis, contrairement à ce que les gens pensent, ça t’amène pas forcément à de mauvaises choses. C’est juste que si tu sais pas te satisfaire de ce que t’as, si tu veux toujours plus grand, plus fou, plus difficile, comme certains junkies du graff’, alors ça se finira par la case prison… » LKS embarque : « La dernière fois, la police est arrivée. On a tous dû partir en courant. Je me suis d’abord caché sous une voiture, avant de me réfugier dans la cour d’une maison. Mais les flics ont fini par attraper l’un d’entre nous. On a été lui apporter à manger et des vêtements au commissariat puis on l’a attendu. Il est sorti le lendemain après sa comparution immédiate. On a fêté ça et on a bien rigolé. Tu vois, au final, c’est rien de grave. On n’est pas des méchants, c’est de la peinture… »

Ils m’expliquent qu’au bout du parc, il y a une aération qu’ils ont déjà découpée. Quand le moment viendra, on descendra 50 mètres plus bas, sous terre, via un ancien escalier de secours, pour atteindre une station de métro. Une rame y dort. Ils m’assurent que la lumière est bonne pour mes photos.

Un peu plus tard, un des gars revient de la station et nous dit que c’est bon, la sécu a bougé. On écarte la plaque de métal découpée, on glisse dans le trou et on arrive dans la cage d’escalier. On descend plusieurs étages avant d’enfin arriver dans le tunnel. Dans une obscurité presque totale, on avance sur les rails sans un bruit pour rejoindre la station. On marque des pauses régulières. On observe, on écoute. Tout est lent, précis.

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En 30 minutes, on arrive face au métro, un monstre de métal impressionnant. On se fait un petit selfie avec LKS pour le souvenir. L’observation continue. Mais après quelques minutes, on bat en retraite. On a été repérés et la sécu est informée de notre présence. Ce ne sera pas pour ce soir. 

On sort comme des rats invisibles. La soirée s’achève avec une bouffe et quelques canettes, et on se donne rendez-vous le lendemain soir. LKS me raccompagne chez mon ami Pancho, chez qui je dors, dans le quartier San Joaquin.

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Le lendemain, la nuit n’est pas encore tombée quand on tente un autre spot, dans un autre quartier. Avec Geko, LKS et Puas, on prévoit d’entrer dans la cabine du conducteur après le démarrage – celle à l’arrière, non occupée. Une fois à l’intérieur, on a seulement quelques secondes pour mettre des morceaux de tape sur les détecteurs de mouvement. Il faudra ensuite attendre le moment où le métro nous aura emmenés vers des wagons prêts à être peints. 

Deux tentatives et quelques heures plus tard, c’est un nouvel échec qu’on doit encaisser. Un des gars de la sécu ne bougeait pas, là où on est arrivés, ce qui a avorté d’avance toutes nos chances d’accéder à la rame. Je commence alors à comprendre la difficulté de ce système. L’autre soir, ils me racontaient qu’ils pouvaient attendre des semaines avant de pouvoir exécuter une action, qu’il fallait avoir les crocs si on voulait peindre. Cette obsession et cette patience ajoutent encore plus de prestige à leur pratique. Le défi est grand, la récompense le sera aussi. 

Troisième jour, je retrouve Geko à la sortie d’une bouche de métro dans un quartier bien craignos. Le problème c’est que moi, avec mon faciès d’Européen blond aux yeux bleus, ça ne passe pas. Ici, ma tête rappelle juste l’image du « yankee », du « gringo », l’Américain de base, parfois mal aimé dans ce pays où beaucoup entretiennent une relation délicate avec les États-Unis. J’abaisse ma casquette, remonte ma capuche et me contente de ne pas attirer l’attention, tout en mesurant la chance que j’ai de découvrir des zones loin des lieux touristiques grâce à mes potes graffeurs, comme ce marché en bord de route tenu par des Vénézuélien·nes. Geko me raconte d’ailleurs qu’un autre crew a été impliqué dans une fusillade ici-même il y a quelques semaines – je me souviens avoir vu passer ça sur les réseaux. 

Les autres finissent par arriver, LKS, sa copine et Vinz. On boit un coup, avant de partir en équipe pour checker un spot, celui du premier jour. Le métro est dans le tunnel, juste après la station. Si la sécu ne sort pas, c’est mort… Autour de nous, deux gars rôdent. Geko me dit que ce sont deux Péruviens et m’ordonne de ramasser des pierres, de les garder dans mes mains et surtout de rester proche de lui. Ils finissent par partir, après avoir effectué plusieurs aller-retours suspicieux. Malgré les heures d’attente, on ne voit pas la sécurité sortir de la station, ce qui anéantit une fois de plus nos plans d’intrusion… Une défaite, encore. On reprend la caisse et on rejoint les autres sur une place. Ça vide encore des canettes, toujours sur de la trap chilienne.

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Je dois bientôt partir pour l’Argentine et il ne me reste que peu de temps à Santiago. LKS m’assure que je vais finir par réussir à photographier au moins une action. Avec Geko et Puas, ils proposent une palanca si jamais aucun plan d’intrusion ne fonctionne. En gros, ça consiste à tirer le frein d’urgence du métro entre deux stations, avec les passager·es à bord, en otage, avant de descendre sur les voies pour ensuite sortir les bombes et peindre la rame. On le ferait depuis la cabine opposée à celle du conducteur. Risqué, rapide et court, dangereux et légalement plus conséquent. C’est le plan B. 

Ce plan B va finalement être considéré deux jours plus tard, après un quatrième échec. C’est le seul qui soit réaliste avant que je parte pour Buenos Aires. On marche jusqu’au métro après avoir garé la voiture. Je comprends que les voies sont en extérieur, au milieu de l’autoroute qui passe de part et d’autre. Le trafic est dense, les grilles sont hautes. On attend le métro sur le quai, masque Covid et casquette baissée. À peine monté, LKS ouvre directement la cabine à l’arrière. On rentre tous dedans, sous les regards interrogatifs des passager·es. LKS chronomètre précisément le temps, avant de donner le signal à Puas, lequel s’exécute et tire le frein d’urgence. Le métro s’arrête brusquement et, trois secondes plus tard, on saute à l’extérieur. Geko trace les lettres avec une aisance et une rapidité impressionnantes. Les deux autres font le remplissage. Les passager·es ouvrent les vitres, ça crie, j’entends des menaces, mais on reste concentrés. Je recule un peu pour avoir une vision d’ensemble. L’image est incroyable.

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En moins de quatre minutes, c’est fini. LKS m’ordonne de le suivre pendant qu’il ferme son sac. Il me dit de faire attention avant de traverser l’autre voie, un métro peut toujours arriver dans l’autre sens. Il vaut veiller à ne pas toucher le troisième rail aussi, celui légèrement en hauteur, où passe l'électricité. 800 volts, ça ne pardonne pas. On grimpe passe par-dessus la grille, avant de se retrouver sur l’autoroute, où ça klaxonne dans tous les sens. En traversant la première bande, j’entends des pneus crisser devant moi.

La mission n’est pas terminée. On continue à courir pour rejoindre au plus vite la voiture. On enlève les cagoules et les gants alors que LKS démarre en trombe. Il veut qu’on aille retrouver le métro en circu, qu’on le prenne en photo quand il passe en station. LKS roule comme un dératé, brûle tous les feux rouges, refuse les priorités. Ça gueule dans la voiture, euphoriques mais stressés à l’idée de n’avoir encore aucune photo du métro en circulation. 

Finalement, on devine que le métro est directement envoyé au hangar. On s’y rend à vive allure. Ils se changent machinalement après s’être garés, pour ne pas se faire prendre. Tout est toujours précis, méticuleux. On arrive aux portes du dépôt et, après seulement quelques petites minutes d'attente, on voit le métro passer. LKS, Puas et Geko filment à travers la grille. 

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Une fois le métro dans le hangar, on se casse. Le reste de l’après-midi va consister à fêter ça. De mon côté, je suis conscient que je viens de documenter l’une des plus belles scènes auxquelles il m’ait été donné d’assister.

Quelques semaines après avoir quitté le Chili, j’apprends la mort de Sena. Il est malheureusement décédé durant une action. C’était un des mecs les plus actifs du crew, un excellent tatoueur. Et puis surtout, un gars avec un grand cœur. Cette nouvelle m’a renvoyé à de vieux souvenirs… J’ai moi aussi perdu des amis et des connaissances dans le graffiti au cours de ces dix dernières années.

En hommage à Sena, en hommage à ces âmes disparues dans cette conquête de l’inutile.

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Ce qu’il nous reste d’Ulrike Meinhof

5 janvier 2024 à 05:30

La documentation existante couvre bien souvent de façon fragmentée la longue histoire de la Fraction armée rouge (RAF) et l’implication d’Ulrike Meinhof dans l’activisme armé – les actions du groupe se sont étalées sur près de trois décennies quand même. Concernant Meinhof tout particulièrement, son engagement est souvent raconté dans les ouvrages, podcasts, films et autres documentaires selon la même trame narrative : celle d’une journaliste talentueuse qui a un jour dépassé les limites de la légalité en embrassant la lutte armée révolutionnaire, avant de mourir en prison. Pourtant, l’expérience et le vécu de la cofondatrice et figure majeure de l’organisation de guérilla urbaine ont bien plus à nous offrir.

Avec Ulrike Meinhof – Flingue, conscience et collectif, l’ancien membre de la RAF Ron Augustin pallie ce manque. Le livre, publié avec Jean-Marc Rouillan aux éditions Premiers Matins de Novembre (PMN), présente des textes inédits ou retravaillés en français, dont des lettres rédigées en prison ou une interview parue dans les colonnes du magazine Der Spiegel.

On a parlé avec Ron de l’époque où ces textes ont été écrits, des livres existants sur Meinhof et de ce que son ex-camarade de lutte nous laisse comme héritage.

VICE : C'est quoi le contexte social au moment où tu rejoins la RAF ?
Ron Augustin :
La lutte armée a fait irruption un peu partout dans les centres capitalistes au début des années 1970, après un long processus dont l’aboutissement était tout à fait en phase avec le temps. Quelques années avant l’intensification de la guerre au Vietnam, on a vu l’émergence d’un mouvement de contestation qui, en conséquence, était une des répercussions de la décolonisation et de ses bouleversements, dans une ambiance de propagande anticommuniste et de violences policières. Ce mouvement, confronté à l’aliénation débilisante des sociétés de consommation dans les métropoles occidentales, s’orientait surtout autour des luttes des Afro-Americain·es contre l’apartheid aux États-Unis et des luttes de libération dans les anciennes colonies. Cuba et l’Algérie en tête. 

Le pacifisme des années 1950 laissait place à une contre-culture puissante et à une « nouvelle gauche » internationaliste, plus militante et de plus en plus éloignée des courants traditionnels. En Allemagne, cette gauche s’attaquait surtout aux structures autoritaires dans les institutions. Elle organisait des campagnes contre les projets de loi d’urgence, contre l’OTAN, contre l’appareil judiciaire, contre la presse monopoliste des éditions Springer, contre les conditions de vie dans le domaine de ce qu’on appelle la « reproduction » du travail, et pour des structures autonomes et émancipatives. À partir de 1966, à l’apogée de la guerre du Vietnam, les premières structures clandestines se sont mises en place dans toute l’Europe pour aider les soldats américains à déserter et à s’évader. C’était du concret. En plus, la lutte du peuple vietnamien nous faisait entrevoir la possibilité de transformer la faiblesse en force. C’est là qu’il y a eu les premières prises en considération plus conséquentes de la mise en place des structures clandestines qui permettront l’organisation de la résistance contre les appareils de guerre et de propagande du système capitaliste. C’était une conséquence logique quand on se mettait en quête d’une politique et des actions qui ne pourraient plus se faire récupérer par le système en tant qu’impulsions à sa propre modernisation.

Et Ulrike Meinhof en est où dans son parcours à ce moment-là ?
Ulrike a toujours été une militante avant d’être quoi que ce soit d’autre. Quand, à 25 ans, elle interrompt ses études, justement pour se consacrer entièrement à ses activités politiques, elle milite déjà depuis quelques années contre le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, l’armement nucléaire, et la politique de pacification et d’étouffement de la social-démocratie allemande. Pour elle, écrire ne fait que partie du combat. Et de plus en plus à contre-cœur en tant que journaliste. À la rédaction du journal Konkret, elle ne tient que cinq ans. Pas plus au Parti communiste d’ailleurs. Qu’elle continue à écrire, c’est que c’est ça qu’elle sait faire le mieux, à ce moment-là, mais elle cherche toujours à faire plus. Elle s’implique à fond dans des recherches pour ses documentaires mais surtout aussi dans des discussions internationales sur l’organisation de la lutte anti-impérialiste. 

Ses analyses, dans plusieurs revues, à la radio, à la télévision, sont essentielles pour l’auto-compréhension de la gauche radicale qui, en 1966, s’était formellement constituée en « opposition extraparlementaire », l’APO. Ulrike en fait partie, s’engage dans l’organisation de campagnes et de manifestations, participe à l’occupation d’un bâtiment par des jeunes de banlieue. Dès 1967, elle ne cesse d’insister sur « la nécessité de s’interroger sur l’efficacité d’actions oppositionnelles ». Dans la RAF, dont elle a été l’une des fondatrices, elle est la personne avec la plus longue expérience politique dans les luttes des années 1950 et 1960.

Quelles étaient vos relations avec elle ?
Les camarades qui ont travaillé sur l’édition du livre ont, à un moment ou un autre, eu une histoire commune avec elle dans la RAF et en prison. Quelques-unes travaillaient avec elle auparavant. Moi, j’ai d’abord connu d’autres gens quand j’ai rejoint la RAF. Dans la clandestinité, je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois en personne. La plupart du temps on était relativement compartimenté·es et dans différentes villes, on communiquait par intermédiaires et par téléphone. Avant, je ne vivais pas en Allemagne mais je connaissais ses articles. Plus tard, sa sœur Wienke, amie proche jusqu’à sa mort en 2017, nous a beaucoup appris sur leur parcours politique. 

Quand j’ai été arrêté en 1973, un an après Ulrike et quelques autres, j’ai rejoint la partie de la lutte qui était déterminée par les procès et les conditions de détention. On était isolé·es les un·es des autres, mais on avait un système de communication, « l’info » – des lettres photocopiées et envoyées dans les différentes prisons par courrier d’avocat·es – qui nous permettait de nous réapproprier un processus collectif en menant des discussions intenses et de s’organiser pour défendre notre intégrité en taule. C’est de ce processus que sont issus les textes choisis pour le livre, et c’est exactement ce processus qu’on voulait mettre en évidence à travers les textes d’Ulrike.

C’est vrai que souvent, on parle davantage de ses textes pour Konkret, qui datent d’avant son engagement au sein de la RAF. Un livre paru récemment se concentre justement là-dessus. D’ailleurs, t'en a pensé quoi des livres publiés sur Meinhof ou la RAF ? Il y a aussi eu un documentaire français sur le groupe. 
Ce que tous les livres sur le sujet ont en commun, c’est qu’ils n’ont qu’une notion linéaire et simpliste de l’histoire, laissant de côté le fait fondamental du capitalisme et des luttes qu’il engendre tout naturellement à l’époque de l’impérialisme occidental. Ce qu’ils suggèrent, c’est qu’il n’y aurait pas eu de lutte armée si les flics avaient été moins violents, les médias moins manipulateurs, l’État plus tolérant, l’histoire de l’Allemagne moins fasciste et ceci et cela… Tout ça avec cette fausse fascination pour des événements isolés qui dédaigne la complexité des aspects internationalistes et culturels des années qui précèdent ces événements et leur implications politiques par la suite. 

Le documentaire de Périot [Une jeunesse allemande, NDLR], sur un ton plutôt chauvin et en concurrence avec ses collègues allemands, va dans le même sens – bien que les images qu’il a arrachées aux archives sont super, évidemment. Le fait qu’on ne trouve rien de fiable sur l’histoire de la RAF en français – et très peu en allemand également – relève évidemment aussi de notre propre responsabilité. Je compte bien y remédier un peu bientôt. 

Comment ?
Ça fait un moment que je travaille sur un livre retraçant l’histoire de la RAF, basé sur mes expériences et des discussions avec ceux et celles qui en ont fait partie.

Pour en revenir aux références existantes, c’est ce constat de relecture simpliste qui a déclenché l’envie de publier le livre aux éditions PMN ?
Les militantes et militants qui ont un intérêt particulier pour la personne d’Ulrike Meinhof et ses textes ne trouvent rien sur la période où elle était avec nous dans la clandestinité et en prison. Tout ce qu’on trouve en français, c’est un tas de romans pitoyables et des pièces de théâtre dont la plupart avec l’infâme suggestion d’authenticité en l’utilisant à la première personne. Renégats, repentis et dissociés à l’appui, elle est toujours portraitée de la même manière : la journaliste brillante et frustrée issue de la gauche caviar qui a fait l’erreur de se faire séduire par un couple à la Bonnie et Clyde, qui en plus l’auraient poussée au suicide.

Il existe une sélection de ses articles de journaliste, toujours captivants et intéressants pour comprendre la politique allemande et internationale de l’époque, mais rien qui donnerait ne fût-ce qu’un aperçu de la personne qu’elle était, réellement. Avec les textes qu’on vient de publier, on veut la présenter comme celle qu’elle était les dernières années de sa vie, dans la RAF et dans le collectif en prison. Et à travers ces textes, le collectif qui lui tenait à cœur et pour lequel elle s’est battue sans relâche.

Selon toi, porter le focus sur ses articles, plus que sur n’importe quel autre aspect de sa vie, dessert la lecture qu’on peut faire de sa véritable ambition révolutionnaire ? J’ai effectivement l’impression qu’on cherche surtout à forger un truc romantique chez elle, comme si elle était davantage une figure à fantasmer qu’une militante qui portait un projet politique…
C’est une manière de suggérer des contradictions fondamentales entre sa carrière de journaliste et ses activités politiques, entre sa vie « privée » et son entrée dans la clandestinité, entre la théorie et la pratique, entre elle et les autres membres de la RAF. Pour la classe dans laquelle elle est née, pour les cercles de journalistes et d’intellos bourgeois, il est inconcevable qu’une des leurs ait été une combattante communiste, qu’une des leurs ait rejoint cette bande de terroristes. D’où cette tentative toujours présente de la ramener dans la vieille classe contre laquelle elle n’a pas arrêté de se battre. En gros, c’est le genre de colportage où une certaine gauche opportuniste et d’autres petits-bourgeois rejoignent les stéréotypes de la guerre psychologique contre nous par les appareils d’État.

Qu’est-ce qu’on pourrait retenir d’elle comme « héritage » ? 
Il est clair que son parcours est exemplaire, elle est une de celles et ceux qui ont initié la lutte armée dans les métropoles occidentales. Pour nous, en plus de nos relations personnelles, elle reste une des personnes les plus importantes dans le développement de la guérilla urbaine et de notre résistance en prison. Néanmoins, elle se serait opposée à être mise en avant par rapport à d’autres. Le fait de publier cette sélection de textes, on l'a seulement fait pour démontrer la signification qu’avait pour elle le groupe dont elle faisait partie et le combat mené ensemble.

Pourquoi lire ces textes est encore nécessaire aujourd’hui ?
Ce n’est pas dans des catégories pareilles qu’on réfléchit, nous. Pour ceux et celles qui cherchent à se battre, qui cherchent dans le noir, qui se documentent avec un esprit ouvert et la rage au cœur, les témoignages et analyses des luttes de la deuxième moitié du siècle passé restent utiles. Avec la collection Au bout du fusil que Jean-Marc et moi avons mis sur pied avec les Éditions PMN, on met à disposition des petits recueils de textes concis qui, à nos yeux, sont pertinents. Tout en fournissant, à chaque fois, des repères contextuels et des pistes bibliographiques plus loin. On a constaté que, depuis quelques années, il y a de nouveau un intérêt particulier pour des textes authentiques qui documentent ces expériences. 

Après des écrits issus des luttes tricontinentales et maintenant Ulrike, on pense publier, entre autres, des recueils de textes sur les luttes en Amérique du Nord et en Palestine. Un sur le mouvement du Black Power, non seulement en tant que précurseur des Black Panthers mais aussi parce que c’est ce mouvement qui a initié la campagne contre le service militaire qui obligeait les soldats américains à se faire tuer au Vietnam. Et certainement un ou deux avec des voix palestiniennes de l’époque, quand l’aile révolutionnaire et internationaliste était encore le noyau dominant de la résistance palestinienne.

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Sous-traitance et maltraitances : la douleur des travailleuses du nettoyage

2 janvier 2024 à 13:52

En Belgique, le secteur du nettoyage emploie près de 200 000 travailleur·ses, dont une majorité de femmes et de personnes d’origine étrangère. Selon Magali Verdier, chargée de travail avec les travailleur·ses migrant·es de la CSC (Confédération des syndicats chrétiens), il y aurait plus de 100 000 personnes sans-papiers résidant en Belgique et travaillant dans l'économie informelle, dont des milliers travailleraient dans le secteur du nettoyage.

Evelyne est une ancienne femme de chambre. Sans-papiers au moment de son interview, elle fait partie du comité de la CSC et de la Ligue des travailleuses domestiques de la CSC. Elle nous parle de la sous-traitance et des maltraitances mais aussi de son militantisme, qu’elle a embrassé au sein de la Ligue.

Ce témoignage fait partie de la série de podcast Clean my Rights, réalisée par Lou Lampaert, Nadia Vossen et Juliette Cordemans. 

Je suis arrivée dans le nettoyage par hasard. Quand je dis nettoyage, c’est femme de chambre dans les hôtels. À cette époque-là, en 2020, je vivais à Bruxelles et je travaillais dans un hôtel à Rochefort, dans la province de Namur. J’étais employée par une grande entreprise de nettoyage, en sous-traitance.

Parfois, quand je repartais [du travail] le soir, on me disait qu’il y aurait 80 chambres à nettoyer le jour d’après. Et puis quand j’arrivais le lendemain, y’en avait finalement 150 – alors que le nombre de travailleuses est déterminé la veille, en fonction desdites « 80 chambres ». Donc, t’imagines, faire trois chambres en une heure… C’était impossible. J’ai coutume de dire que le nettoyage, c’est le plus grand des sports : tu te mets à genoux, tu t’abaisses, tu te mets à quatre pattes pour faire les lits… En plus, dans cet hôtel-là, y’avait des lits superposés. 

J’ai arrêté de travailler en tant que femme de chambre, mais j’en garde encore des douleurs. J’ai consulté beaucoup de médecins, que ce soit pour ma jambe, mon poignet ou ma gorge. Aujourd’hui encore, par exemple, je tousse, à cause des produits de nettoyage qu’on utilisait. 

Imaginez-vous, ces filles commencent à 9 heures : elles partent à 5 heures de chez elles, et quand elles rentrent le soir, à 23 heures, elles doivent encore s’occuper de leur mari, de leurs enfants… Les femmes sont terriblement épuisées. Elles pleurent. Y’a pas un jour sans voir une femme, dans un coin, en train de pleurer. Souvent, tu dois laisser ton travail de côté pour prendre les collègues dans tes bras. Y’a beaucoup, beaucoup de stress. Derrière toi, y’a le directeur de l’hôtel, l’adjoint du directeur, la gouvernante, l’inspectrice de l’entreprise de nettoyage, tout ce monde qui te répète : « On veut les chambres, on veut les chambres ! » Donc tu travailles, mais tu travailles pas bien, parce que tu cours, tu cours et tu cours. 

Les gros problèmes que j’ai eu avec le sous-traitant, c’est le manque de matériel, le manque de respect et le manque de salaire, car on reste souvent impayées. Beaucoup de travailleuses se plaignent des sous-traitants parce que la plupart des entreprises de sous-traitance emploient des personnes vulnérables, comme les sans-papiers. Donc, les patron·nes se permettent tout. 

Les patrons payent au nombre de chambres. Et le nombre de chambres à nettoyer varie en fonction des jours. Puis, les patrons payent avec l’argent qu’ils ont sur eux et parfois, ils ne payent même pas. Il faut savoir que normalement, une femme de chambre, lorsqu’elle est déclarée, touche 13 euros et quelques de l’heure. Mais les femmes de chambre non déclarées – c’est-à-dire la majorité d’entre elles – sont payées au nombre de chambres. Ça dépend de l'hôtel, de la tête de l’inspecteur·ice et de la tête du sous-traitant. Dans notre cas, le sous-traitant nous disait simplement : « Vous êtes payées 10 euros pour trois chambres », sachant qu’on devait faire trois chambres en une heure. Je crois que pour la plus grosse journée que j’ai faite, je ne sais même pas si j’ai atteint les 50 euros… 

Normalement, quand tu commences à travailler, on te demande ta pièce d’identité pour te faire un contrat. Eux, ils te demandent rien. Ils te disent: « Tu commences quand à travailler ? » Moi, j’ai eu mon job via le bouche-à-oreille. Les gens avec qui je travaillais [à Bruxelles] m’ont dit qu’un hôtel ouvrait à Rochefort. « Appelle untel. » Et tu commences à travailler, mais tu sais même pas pour qui tu travailles. Ils font quelques contrats à certaines d’entre nous, mais ce sont des contrats de deux ou trois heures seulement, au cas où il y a un contrôle – alors qu’elles travaillent de 6 à 22 heures. C’est n’importe quoi. 

C’est simple, toutes les femmes de chambre sont étrangères. Personnellement, dans tous les endroits où j’ai travaillé, j’ai jamais rencontré une femme de chambre belge. Si t’en vois une, c’est la patronne. Parmi les filles qui travaillent dans les hôtels, beaucoup viennent de l’Europe de l’Est. Elles, ce sont des machines. Ces femmes-là arrivent au travail le matin, elles disent pas un mot. Les seules pauses qu’elles prennent, c’est pour fumer leur cigarette. Elles devraient être valorisées, et pourtant c’est loin d’être le cas. Ce sont elles qui sont violées. C’est les filles d’Europe de l'Est qui subissent le plus de ces violences au travail, au sein des hôtels en tout cas. 

Un jour, j’ai tout cassé. Dans une chambre, j’ai tout balancé. Après, je suis tombée dans les pommes. Je me suis retrouvée par terre et les personnes autour de moi me versaient de l’eau dessus. J’étais pas la seule dans ce cas. Moi-même, j’ai versé de l’eau sur beaucoup de mes collègues. 

Ce sont des femmes qui n’ont pas le choix. Elles se disent toujours : « Je préfère avoir 10 euros pour acheter du lait à mes enfants que d’avoir rien du tout. » Elles souffrent en cachette, et pourtant elles reviennent le lendemain. Certaines ne reviennent pas… Mais beaucoup reviennent. 

Je sais pas comment décrire ce monde-là. C’est un monde que j’ai découvert… et qui me rebelle énormément. Et je me demande comment on peut vivre dans un monde où les gens ne voient pas cette réalité. 

Un jour, pour avoir la paye du mois, on est allées devant la maison du sous-traitant. Ce jour-là, en quittant l’hôtel à Rochefort, moi et toutes les filles dans la voiture, on a dit au chauffeur : « Tu nous ramènes pas à la gare. » On lui a demandé s'il savait où le sous-traitant habitait, et il nous a dit que oui. Alors on lui a dit : « Tu te gares devant chez lui et tu l’appelles » C’est ce qu’il a fait. Il a appelé le sous-traitant et lui a dit : « Je suis avec toutes les filles, elles disent que si tu les payes pas, elles travaillent pas demain. » 

Ici, les patrons ont tous les pouvoirs. Les personnes sans-papiers ou sans contrat qui sont embauchées ne peuvent pas se plaindre. Moi, j’ai eu le courage de porter plainte, mais les autres ont refusé, par peur, tout simplement. On a coutume de dire que tu pars en tant que victime et que tu reviens comme détenue ou bien tu te retrouves en centre fermé. C’est exactement ça. 

Un jour, y’a eu une manifestation. En marchant, je me disais « Evelyne, t’as souvent vu ça à la télé, aujourd’hui t’y es ! » Il faut savoir que je suis casanière, donc avant, je voyais les manifestations au JT, et c’était tout. Je me disais que je pourrais aller assister aux trucs antiracistes, à telle action… mais j’étais dans mon canapé, en disant ça ! Et là, pour une fois, j’étais sur place. J’étais tout devant, je tenais la banderole, les pancartes. J’étais trop contente. Je me suis dit que c’était le début de quelque chose, et ça été le début de quelque chose ! Ce jour-là, tout a changé pour moi. 

C’est comme ça que j’ai rencontré la Ligue des travailleuses domestiques de la CSC. La ligue, c’est un groupe de femmes travailleuses domestiques qui se battent pour leurs droits, et qui essayent de trouver des solutions à leurs conditions de travail et à l’exploitation qu’elles subissent au travail. La ligue des travailleuses domestiques, c’est un peu la ligue des travailleuses exploitées. 

L’impact que la Ligue a eu dans ma vie, c’est de me faire rencontrer des chouettes femmes. Parce que toutes ces femmes-là sont belles. Et puis, ça m'a donné un but, un grand but. Les rencontrer m’a fait devenir une autre femme, et m’a fait comprendre que l’union fait la force. C’est une évidence : toute seule, tu peux rien faire. 

Si on devait retenir une chose, c’est celle-ci : quel que soit le travail qu’on te donne, la personne qui t’emploie doit te donner les moyens pour bien exercer ton travail. Et elle doit te payer à la fin. Te donner une assurance, parce qu’il y a des accidents tous les jours. Payer ton salaire, parce que même quand y’a la souffrance, quand y’a le dur labeur, quand t’es bien payé·e à la fin, « ça essuie ton front », comme on dit chez moi. 

Evelyne et ses camarades de la Ligue continuent de se mobiliser pour faire entendre leurs voix et faire respecter leurs droits. Leur lutte vise à améliorer leurs conditions de travail et de vie, mais également à visibiliser leur métier, indispensable dans notre société. 

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Au fond de la nuit polaire russe

27 décembre 2023 à 06:30

L’idée était simple : vivre la nuit polaire russe avec celles et ceux qui la vivent au quotidien. Ce récit, c’est l’histoire d’une rencontre entre un photographe et les résident·es de la nuit russe. Il évoque également le futur incertain de la Russie au travers du prisme de la nuit.

Je me suis rendu à Mourmansk entre septembre 2021 et février 2022, c’est une grande ville au-delà du cercle polaire, qui vit une grande partie de l’année dans l’obscurité. Au cours de trois mois de voyage, j’ai été invité dans de nombreux appartements datant de l’ère soviétique pour passer la nuit avec les habitant·es de la ville. Mon intention n’était pas de documenter la façon dont les gens affrontent l’obscurité, mais plutôt de considérer la nuit comme une porte d’entrée pour explorer ce pays inconnu.

L’obscurité devient une façon de voir, à la fois littéral et métaphorique. Littéral d’abord : la nuit agit comme un filtre, dissimulant certaines choses tout en en révélant d’autres. Ainsi, le paysage urbain, marqué par les imposants édifices de l’ère soviétique et la toundra arctique, se réduit à un simple élément de décor. En revanche, ce qui est éclairé se présente, à mes yeux, comme essentiel : l’intimité de celles et ceux qui m’ont accueilli pour la nuit.

Métaphoriquement ensuite : l’obscurité de la nuit devient une confrontation indirecte avec la réalité de la Russie et son futur incertain. L’invasion de l’Ukraine m’a obligé à adopter également cette nouvelle grille de lecture dans mon travail.

Cette immersion dans la nuit de Mourmansk n’a pas pour prétention de dévoiler quelque chose sur « la Russie », mais plutôt de susciter, à travers des photos prises dans des recoins d’appartements, la rencontre avec quelques Russes. La nuit est une manière de voir, un filtre. Une façon d’évoquer les rêves et mystères de ces individus rencontrés à la veille d’un conflit.

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Finalement, je veux quand même des enfants

20 décembre 2023 à 10:06

Fauché·es, surdiplômé·es, traumatisé·es : les millennials constituent la première génération qui s’en sort moins bien que ses parents. Pas surprenant que tellement de jeunes adultes décident de renoncer à la parentalité, quand on pense à l’avenir qu’on s’apprête à léguer aux futures générations qui, après tout, n’ont pas demandé à être là. L’être humain détruit la Terre, peine à se détacher des logiques capitalistes, continue de voter extrême droite et se tape dessus pour déterminer qui pisse le plus loin. Quel genre d’adulte responsable se permettrait de donner la vie à un petit bébé tout mignon et innocent, tout ça pour plus tard l’obliger de livrer de la bouffe grasse le soir en plus de son temps plein payé 6 euros de l’heure dans l’espoir de pouvoir payer le loyer de 4 000 balles de sa chambre de bonne ? Pas moi. Enfin… on verra. 

La vérité, c’est que c’est un peu facile d’avoir des idées arrêtées, d’accepter la défaite avec cynisme et de se dédouaner de ses responsabilités. Autour de moi, quelques personnes ont fini par se remettre en question, voire changer d’avis : elles ont fait un ou plusieurs enfants, ou sont en plein effort de conception. Je leur ai demandé pourquoi. J’ai peur de me laisser convaincre, mais je suis prête à prendre le risque : faites péter les arguments.

Alexandra (32 ans), mère d’un enfant

VICE : Quelle a été la relation avec ton désir d’enfant au cours de ta vie ?
Alexandra :
Depuis toute petite, je rêvais d’avoir des enfants avant mes 30 ans. Puis en grandissant, j’ai pris connaissance de la réalité de ce que c’est d’avoir une famille, en plus de tout ce qui entoure la vie d'adulte et ses responsabilités. J’étais de plus en plus soucieuse de notre environnement, des enjeux liés au réchauffement climatique. L'éco-anxiété et l'anxiété généralisée, ça m’a beaucoup freinée : mettre un enfant au monde pour lui faire vivre les inégalités, le racisme, la folie du capitalisme, les guerres, la violence, alors que moi, perso, j’ai déjà du mal… Est-ce que ça avait vraiment du sens ? En parallèle, je ressentais de plus en plus la pression de la société d’entrer dans un moule, de suivre des étapes de vie prémâchées… et je me suis demandé si vraiment moi, Alex, je voulais des enfants ou si c’était juste que tout le monde voulait que j’en aie. 

Quel regard tu portais sur les gens qui faisaient le choix d’avoir des enfants ?
Honnêtement, je les ai souvent jugés, mais c’était surtout par rapport à leur discours sur la fatigue, sur combien la vie en tant que parent est compliquée et difficile. Je les sentais coincés, obligés de vivre une parentalité qui était prescrite, d’une certaine façon.

Qu’est-ce qui t’a finalement fait changer d’avis ?
J’avais eu beaucoup de conversations avec des gens hésitants ou blasés. Des gens qui, comme moi, avaient peur de notre monde actuel et futur. Puis un jour, j’ai entendu la phrase « Parfois, il suffit d’une seule personne pour changer les choses » et ça a résonné en moi. Évidemment, j'ai pas la prétention de dire que mon enfant changera le monde, mais j’aime à croire que si on est beaucoup à voir les choses de cette façon, on se donne une vraie chance d’avoir un impact sur le futur de l’humanité. Quand ce changement de mentalité s’est opéré, j’ai pu prendre le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment, sans céder à la pression externe. Avec mon mec, on a beaucoup discuté de comment on voulait vivre, de comment on se voyait élever un enfant, et on a décidé de se lancer, à notre façon.

Et maintenant que vous êtes parents. Tu penses avoir fait le bon choix ? 
Je t’avoue que ça m’est arrivé de me poser la question. Parfois, je trouve ça extrêmement difficile, mais j’apprends à gérer mes émotions, à relever les défis un jour à la fois, en faisant de mon mieux. 

Loïc (33 ans), père d’un enfant

VICE : Qu’est-ce qui te rebutait dans l’idée de faire des enfants ?
Loïc :
Je trouvais ça super égoïste comme démarche. Notre planète est déjà surpeuplée et le coût écologique d’un être humain dans un pays comme la Belgique – ou la France, d’où je viens – est catastrophique. Pour moi, c’était clair : hors de question de contribuer à ça, jamais de la vie.

Pourtant, t’es récemment devenu père. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
Je suis en couple depuis six ans avec une personne qui voulait vraiment avoir un enfant. Sa conviction m’a poussé à la réflexion : je me suis penché plus en profondeur sur ce qui pèse dans le coût écologique d'une vie humaine et sur la place du droit de concevoir dans tout ça. J’en suis petit à petit arrivé à cette conclusion : si y’a que les gens de droite, ceux qui conduisent des SUV, mangent de la viande trois fois par semaine et regardent TPMP qui continuent à faire des enfants, la situation ne va faire qu’empirer. On sait d’autre part que l’humanité devrait atteindre son pic de population autour de 2060 et que le réchauffement climatique va engendrer des déplacements de population. Ça veut aussi dire qu’il faudra des gens prêt·es à accueillir les réfugié·es climatiques. D'un point de vue plus radical, dans un monde idéal, je trouve que faire un enfant, ça devrait se mériter. 

Si je comprends  bien, tu vois ta parentalité comme une espèce de devoir civique ?
C’est un peu ça, oui. On a choisi de faire un enfant, mais on s’est surtout engagé·es à assumer le rôle de parent de façon responsable et consciente. L’éducation de notre fille, pour nous, ça dépasse son petit monde à elle, ses propres intérêts. On veut lui inculquer une vision macro de l’environnement et de ses enjeux, lui apprendre ce qu’est le développement durable. On veut l’élever de la façon la plus déconstruite possible sur les questions de genre, de race, etc., pour l’équiper dans le monde complexe dont elle fait partie. On commencera par lui raconter ses origines berbères, espagnoles et polonaises. Et elle aura assez de lecture dans notre bibliothèque pour se pencher sur ces sujets quand elle en aura l'âge et l'envie. 

Dit comme ça, tu m’as presque convaincue… mais t’as pas peur qu’elle se rebelle contre « vos » idées et qu’elle parte vers l’autre extrême, juste pour vous faire chier ? 
On lui laissera toujours le choix de vivre sa vie. Notre rôle en tant que parents, c'est de lui transmettre des valeurs de solidarité et d’éco-responsabilité. Parce que tout part de là : quelle place t’accordes à autrui, à ses besoins et à ses difficultés, ainsi qu'au développement durable et à des problématiques macro, plutôt qu'à ton propre confort et celui des quelques personnes qui t'entourent ? On doit pouvoir avoir confiance en notre éducation pour qu’elle en fasse ce qui lui semble juste quand elle aura atteint l’âge adulte.

Anastasia (38 ans), mère de deux enfants

VICE : Avant de changer d’avis, est-ce que t’as toujours été certaine de ne pas vouloir d’enfants ?
Anastasia :
Mon désir de maternité n’a jamais été hyper présent. Ce qui m’attirait, c’était de découvrir le monde, voyager… Pas vraiment une vie compatible avec des enfants.

Si tu t’auto-analyses, tu penses que ça venait d’où, cette absence de désir de parentalité ?
J’ai eu une enfance assez atypique, pleine de rebondissements et d’instabilité. J’ai grandi à Sotchi, en Russie, jusqu’à mes 8 ans, où j’ai déménagé en Belgique. Ma mère est restée en Russie et c’est ma sœur aînée qui a pris la charge de continuer mon éducation. Cette configuration m’a obligée à devenir adulte très vite. En vieillissant, je me suis posé  certaines questions : est-ce que je vais être capable d’élever des enfants, en ayant eu un parcours si chaotique ? Est-ce que je vais pouvoir être une bonne mère, alors que ma relation avec la mienne est si difficile ? Sans parler des éléments externes comme les guerres, les maladies, la corruption, l’individualisme et tous les autres -ismes qui pourrissent le monde… Avoir des enfants, j’ai toujours associé ça à une sorte de sentiment d’extrême responsabilité : est-ce que c’est bien sage d’amener un bébé dans un monde où moi-même, femme adulte, je rencontre encore tellement de difficultés ?

En tant que femme « en âge de procréer » (beurk) qui fait le choix de ne pas le faire, j’imagine que t’as dû te prendre pas mal de commentaires, non ?
Oui, surtout que j’avais une relation stable avec mon partenaire. Dans la culture d’où je viens, les femmes ont des enfants relativement jeunes, entre 20 et 26 ans. Quand j’avais cet âge-là, je retournais encore régulièrement à Sotchi et on me faisait souvent des remarques. Plus je vieillissais, plus les questions se faisaient pressantes, et moins elles étaient subtiles. Après mes 30 ans, à chaque fois que je l’avais au téléphone, ma mère me demandait quand j’allais m’y mettre, parce que « quel sens aurait ma vie, sinon ? » Malgré tout, j’étais heureuse de mon choix et épanouie dans ma vie sans enfants.

Pourtant, t’as fini par craquer… Comment on passe d’une idée aussi déterminée à « mère de deux enfants » ?
Dans mon cas, je pense que c’est quand les gens ont fini par me foutre la paix que j’ai commencé à revisiter ma décision. Vers mes 31 ans, j’ai ressenti le besoin de me poser un peu. Je venais de passer des années à voyager constamment pour le taf et je me rendais compte que ça aussi, c’était devenu une routine. Mon partenaire, lui, avait toujours exprimé le désir d’avoir des enfants ; à cette époque, on a eu beaucoup de conversations à ce sujet, et j’étais très hésitante. Il m’a pas mis la pression, et je pense que ça m’a donné la place d’y réfléchir à mon propre tempo.

Et ? Heureuse ?
Très. J’ai pas de regrets, même si parfois c’est beaucoup à gérer et que j’ai envie de claquer la porte. 

Est-ce que le fait de devenir mère t’a obligée à laisser tomber certains principes ou rêves auxquels tu tenais ?
J’en n’ai pas vraiment l'impression. Ça a surtout chamboulé ma façon de penser et mes perspectives. Avant, j’avais tendance à avoir des opinions très radicales ; aujourd’hui je suis plus nuancée, moins centrée sur moi-même. De façon générale, je ne passe plus autant de temps à ruminer mes petits problèmes perso, parce que j’ai besoin de mon temps et de mon énergie pour m’occuper de deux êtres humains qui dépendent de moi. Mon rôle de parent m’a appris à lâcher prise et à apprécier les choses simples – je sais, c’est super cliché, mais c’est tellement vrai !

Malheureusement, le monde est toujours aussi pourri qu’il y a quelques années, si pas plus. Comment est-ce que t’arrives à concilier ça avec le fait d’avoir des enfants ?
Là aussi, mes perspectives ont changé. Là où avant, je m’attardais sur une vision pessimiste et cynique du monde, aujourd’hui je me sens surtout responsable d’élever des enfants qui soient conscient·es de tout ça et prêt·es à en découdre. C’est mon rôle de les protéger, de les équiper, de leur donner les outils pour comprendre l’environnement dans lequel iels grandissent. 

Laurent* (34 ans), en train d’essayer pour un premier bébé

VICE : Qu’est-ce qui te rebutait jusqu’à maintenant, dans l’idée d’avoir des enfants ?
Laurent :
Mon doute venait surtout de la responsabilité d’amener un enfant dans le monde tout pété dans lequel on vit. Pendant longtemps, je me demandais si c'était pas complètement irresponsable de faire des enfants. Je me sentais coupable et un peu égoïste d’en vouloir. Puis l’été dernier, j’ai passé quelque temps dans une retraite spirituelle un peu hippie mais aussi très chill, et terre à terre. Durant cette retraite, j’ai réalisé que le réchauffement climatique, les inégalités et tous les autres problèmes, c’est pas la faute des enfants. C’est pas eux le problème, c’est les adultes. Autour de la même période, ma sœur a eu un bébé et mon point de vue a petit à petit évolué : j’ai commencé à voir les enfants comme un espoir pour le futur. Déjà aujourd'hui, dans les mouvements pour le climat, ce sont les jeunes générations qu’on trouve en tête, qui sont les plus déterminées à faire changer les choses. Je crois vraiment qu’il y a d’autres façons de vivre que celle à laquelle on s’est habitué. Et même si ce sera pas facile, je pense qu’il faut continuer à croire en un avenir meilleur, ne pas laisser tomber, et prendre nos responsabilités en tant que (futur·es) parents.

Et en ce moment, vous êtes en train d’essayer de concevoir alors.
Ouais ! Une à une, toutes les raisons qui nous faisaient douter ont fini par tomber. Puis l’envie d’avoir des enfants s’est faite de plus en plus sentir aussi. Et donc là, on essaye, mais rien ne dit que ça va marcher. Si ça se fait pas, je pense que je serai déçu, mais je suis aussi convaincu qu’on aura une vie très cool et pleine de sens et d’amour, même sans enfants.

Est-ce que le fait de te projeter concrètement en père de famille a changé quelque chose dans ta façon d’être ?
Oui et non. Ce qui change surtout, c’est que je trouve ça plus que jamais crucial de vivre une vie qui reflète mes valeurs, de faire un job qui contribue à la société en laquelle je crois, quitte à gagner moins… Je veux pouvoir rester fidèle à moi-même, à ma notion de ce que c’est d’être quelqu’un de bien, et par extension devenir un bon exemple et un bon parent.

T’as peur de regretter un jour d’avoir changé d’avis ?
Pas vraiment. Par contre, j’ai peur de ma capacité à être père. Je veux pas faire les mêmes erreurs que mes parents et ça, ça me travaille. J’en suis à un point où j’ai réussi à processer pas mal de traumatismes de mon enfance et ça m’a demandé beaucoup de travail et d’énergie ; tant qu’à avoir des enfants, j’aimerais quand même bien m’en sortir un peu mieux, et je me rends compte que c’est plus facile à dire qu’à faire. 

Anne-Marie* (38 ans), mère de deux enfants

VICE : T’as deux enfants maintenant, mais il y avait une époque où t’envisageais pas du tout d’en avoir. C’étaient quoi, tes raisons ?
Anne-Marie :
Me marier, faire des enfants, c’est quelque chose que j’ai jamais idéalisé. Mon rêve, c’était de faire une belle carrière en tant que médecin, d’être financièrement indépendante. Je voulais être une boss, probablement parce qu'une grande partie de ma vie était hors de mon contrôle. J'ai eu une enfance assez précaire et traumatisante. J’ai toujours associé le fait d’avoir des enfants à une espèce de fardeau écrasant. Être parent, c’est assumer la responsabilité d'une autre vie, et j’avais vu tellement de façons dont ça pouvait mal tourner…

Et les gens autour de toi qui faisaient des enfants, t’en pensais quoi ?
D'un côté, j'étais jalouse de voir tellement de gens capables de faire ce choix et vivre cette vie sans être constamment terrorisés. Et en même temps, c'était pas du tout ce à quoi j’aspirais.

En tant que femme sans enfants, tu te sentais jugée, toisée ?
Je m’en foutais un peu. Je me disais que les autres n'étaient juste pas aussi intelligent·es et indépendant·es que moi. Après, même si aujourd’hui j’ai des enfants, je reste persuadée qu'une vie sans est toute aussi riche et pleine de sens.

T’avais l’air bien décidée, quand même. Qu’est-ce qui a fini par te faire virer de bord ?
Quand j'ai rencontré mon partenaire, on n'avait pas l’ambition de nous marier, ni d'avoir des enfants. Lui aussi a eu une enfance difficile, et à l’âge adulte ça se traduit chez lui par un caractère extrêmement stoïque. J’ai trouvé énormément de sécurité et de stabilité dans le fait que rien ne pouvait le faire tanguer. Je pense que c’est ce sentiment qui m'a permis d’envisager le mariage et les enfants. Cela dit, quand j’y pense, ce qui nous a fait passer à l’acte, c’est le constat que c’était le bon moment pour nous au niveau de notre carrière, combiné avec mon horloge biologique et une sorte de pression sociale.

T’as parfois l’impression d’avoir abandonné quelque chose, d’avoir perdu une partie de toi ?
Je suis une personne très sociable, une exploratrice, toujours la dernière à quitter la fête. Maintenant que je suis mère de famille, j’ai parfois l'impression qu'il y a toute une vie hors de ma portée à laquelle je ne pourrai avoir accès qu'une fois que mes enfants auront 18 ans. J’ai pas mal de FOMO, je me dis que c’est un mode de vie que je devrais explorer tant que je suis encore relativement jeune. Mais j’ai fait un choix et je l’honore : je fais tout mon possible pour donner à mes enfants une vie de rêve – celle que j’aurais voulu avoir. Mon choix m’a forcé à réfléchir en termes de stabilité, d'enracinement ; c’est quelque chose avec lequel j'ai pas grandi. Cette opportunité de guérir mes traumatismes, de briser le cycle pour les générations futures, c’est une expérience véritablement thérapeutique.

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Continuer à rendre visible le massacre à Gaza tant qu’il le faudra

18 décembre 2023 à 13:12

Ils peuvent parler de bière, de sauce pimentée ou de skate… Nos articles relatifs à la culture palestinienne ont beau toucher divers sujets, tous s’inscrivent naturellement dans le contexte de la résistance palestinienne face aux massacres et à l'oppression coloniale d'Israël.

Et quand ce sont des manifestations dont il est question, les mêmes références historiques reviennent inlassablement dans le texte, pour remettre une nouvelle fois les choses dans leur contexte. Il y a juste le nombre de victimes qui évolue – tout comme la créativité sans limites de la propagande israélienne, mais c’est une autre histoire. Alors que le lourd bilan des victimes civiles ne fait qu’augmenter, Israël et son armée s’entêtent à poursuivre le bain de sang, en dépit de l’indignation internationale, qui se montre de plus en plus alarmée. Les appels à un cessez-le-feu réitérés par le Secrétaire général des Nations Unies ou d’autres figures politiques n’empêchent pas les tirs et les bombardements de se poursuivre – en payent le prix fort les civil·es, des journalistes et même des otages israéliens ou un responsable du ministère des Affaires étrangères français.

Au rythme des mauvaises nouvelles effarantes qui tombent dans l’actualité tous les jours, les mobilisations elles aussi continuent de façon régulière – sans autre nouvelle couche à ajouter au niveau du propos, si ce n’est que la colère se fait plus forte, l’indignation plus profonde et le besoin d’occuper l’espace public et médiatique toujours plus insistant.

Les photos ci-dessous ont été prises à Bruxelles le dimanche 17 décembre 2023. Comme lors de la marche du 11 novembre un mois plus tôt, plusieurs milliers de manifestant·es – entre 27 000 et 50 000 selon les sources – ont parcouru la ville, de la Gare du Nord à la Gare du Midi.

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Militants de l'ordre établi, les cyberharceleurs défendent un projet politique

Par : Gen Ueda
18 décembre 2023 à 11:13

Une quantité innombrable de choses me donnent la nausée. Le bus bondé et bouillant quand il avance par à-coups, bien sûr. Mais aussi les révélations sur les dérives du porno, le deux poids, deux mesures qui se manifeste dans les médias quand un massacre d’État s’intensifie, les violences policières ou encore les spécialistes du « On ne peut plus rien dire ».

L’une de mes nausées les plus mémorables de ces dernières années remonte au soir où j’ai regardé le documentaire #SalePute de Florence Hainaut et Myriam Leroy – 57 minutes de profond écoeurement et autres envies de séquestration, à l’écoute des multiples témoignages insoutenables de femmes qui ont subi des actes de cyberharcèlement. Les réalisatrices – journalistes toutes les deux – ont elles-mêmes connu l’enfer des cyberviolences, et ce qu’elles ont vécu produisent évidemment des conséquences encore aujourd’hui. Si leur militantisme ne tourne pas seulement autour de ces questions, elles continuent à porter les voix, ouvrir des discussions et entretenir la flamme de la lutte. 

Il y a quelques semaines, Florence a sorti un livre, Cyberharcelée : 10 étapes pour comprendre et lutter. Dans ses pages, l’autrice dément le mythe du mal virtuel, comme la cyberviolence est trop souvent présentée, et explique en quoi ce phénomène dégage progressivement les femmes du débat démocratique à coups d’actes d’intimidation misogyne sous pseudonymes. 85% des femmes dans le monde sont touchées de près ou de loin par la cyberviolence. Avec Cyberharcelée, Florence pose un constat lourd, présente des chiffres affolants et donne les clés pour « s'en protéger, s'en défendre ou s'en remettre ».

Pendant une heure, on a discuté de plein de trucs très prenants dans un café bruxellois – mais qui n’ont rien à voir avec le livre et qui ne seront pas retranscrits ici. Puis, une fois les tasses de café vides, on a attaqué le cœur du sujet. Tour à tour, ont été évoqués la notion de consentement, le projet politique des agresseurs, les failles de la justice, celles du monde des médias et du journalisme, mais aussi les moyens d’autodéfense et les gens qui restent là, les bras croisés, à faire semblant que tout ça n’existe pas.

VICE : Selon toi, le fait qu’on associe souvent le phénomène du cyberharcèlement à l’unique raid collectif, ça dessert la lutte contre les cyberviolences ?
Florence Hainaut :
Analyser les cyberviolences uniquement sous le prisme du harcèlement de masse, c'est ne pas laisser la possibilité à toutes les autres victimes de se rendre compte que ce qu'elles vivent n'est pas normal. Personnellement, c’est avec le mouvement #Metoo que j’ai compris ce qu'était le consentement, la zone grise du consentement, etc. Pourtant, j'étais largement adulte et j'étais même en train de faire un master en étude de genres. C'est #MeToo qui m'a permis de me situer. Avant ça, je me disais : « J'ai du bol, j'ai pas été victime de viol par un inconnu donc je fais pas partie de cette catégorie [celle des victimes de violences sexuelles, NDLR]. » 

L'accumulation de toutes ces voix avec #MeToo ont permis de mieux comprendre ce qu'étaient exactement les violences sexistes et sexuelles, et c'est aussi ce que j'essaie de faire avec ce bouquin. Les histoires des cyberviolences à caractère misogyne, c'est pas seulement des raids de milliers de personnes qui te tombent dessus en te menaçant de viol, c'est aussi la diffusion d'une photo non consentie, recevoir une dickpic, avoir un mec qui t'oblige à donner ton mot de passe, qui te force la main pour que t’envoies des nudes, etc. Tout ça, c'est des cyberviolences à caractère misogyne. Le boulot des personnes qui prennent la parole et qui se font porte-paroles de ces violences, c’est de trouver un moyen de bien communiquer à ce propos, en ne fixant pas une norme au-delà de laquelle les choses ne semblent pas si importantes que ça.

Nommer les choses c’est l’inverse du victim blaming, en gros.
Les premières réponses de la société sur des affaires de cyberviolences misogynes c'est : « Qu'est ce que t’as encore fait ? », « Pourquoi t'as posté cette photo ? », « Pourquoi tu donnes toujours ton avis sur tout ? » Remettre en question le comportement de la victime, comme dans beaucoup d’autres formes de violence faites aux femmes finalement : « Qu'est ce que tu faisais en rue seule à cette heure-là ? », « Pourquoi t'as dormi avec lui ? », etc. On questionne beaucoup plus rarement les motivations et les actes de l'agresseur que ceux de la victime, et c'est un phénomène qui s'émancipe. 69% des victimes de diffusion de contenu intime non consenti sont blâmées par leur entourage ou des professionnel·les. Donc forcément, elles se taisent.

Et les agresseurs ? 
Je pense qu'ils s'en tamponnent. Leur projet de vie et leur projet politique c'est de silencier, de salir, de faire peur. Mais y’a aussi tous ceux qui ne se voient pas comme des agresseurs. Y’a un estompement de la norme sur les réseaux sociaux, qui sont aussi des lieux de radicalisation. Quand on baigne dans un climat violent et misogyne, ça influence les utilisateurs. Donc quand ils publient une petite saloperie, une petite pique, une petite remarque misogyne, ils ne voient pas ça comme une agression, mais comme un « avis » de plus, comme de la liberté d'expression.

Je pense que la majeure partie des agresseurs ne se vivent pas comme des agresseurs. Ils comprennent pas. Et finalement, c'est aussi à eux que je m'adresse dans mon livre : il pose le constat. Et ce constat est assez confortable à défendre parce que je me base sur des chiffres et des sources scientifiques. 

Comme ?
En fait, je pourrais faire semblant que j'ai pas d'avis sur la question et juste communiquer les conclusions de rapports de l'ONU et du Parlement Européen – qui ne sont pas connus pour être des bastions de misandrie. Ces études expliquent notamment que les femmes sont surreprésentées dans les victimes de cyberviolence ou que ce sont les rapports historiques de domination qui en sont la cause. On dirait des conclusions d'associations féministes mais ce sont les études les plus sérieuses de grandes institutions, en plus de toutes les organisations qui se sont penchées sur le sujet.

Ce sont les chiffres et ce genre d’études, qui m'ont vraiment aidée à sortir la tête de l'eau et à prendre de la distance par rapport aux discours culpabilisants – sur le fait que je serais problématique, clivante ou que cette violence serait le juste revers de la médaille de l'exposition médiatique. Ça m’a aidée à me dire que c’était pas moi le problème, et avoir sous mes yeux des centaines de chiffres qui prouvent que non seulement la cyberviolence misogyne est un vrai problème de société, mais en plus qu'il touche de la même manière des femmes de tous les pays, peu importe leur âge, leur métier, leurs idées.

« L'immense majorité de mes confrères journalistes qui ne bronchent pas quand on se fait déchiqueter sur les réseaux sociaux.  »

Comment on s’adresse, à travers un livre, à des agresseurs qui ne réalisent pas ce qu’ils font ?
En détaillant minutieusement ce qui représente de la cyberviolence, et en quoi on peut y participer sans s'en rendre compte vraiment. Dans le livre, j'ai fait une typologie des acteurs des cyberviolences. On y retrouve les leaders d'opinions qui créent du contenu masculiniste, qui lancent des raids de cyberharcelement, mais y’a aussi les gens qui se contentent de liker, de réagir avec un petit emoji qui sourit et ça, c'est être complètement acteur des cyberviolences. Et puis t’as aussi les gens qui observent et qui ne disent rien…

Quand un harcèlement est visible, il existe que parce qu'il y a un public. Tous les harcèlements ne se produisent pas dans la sphère publique mais quand c’est le cas, une certaine satisfaction qu'on tire de la souffrance de la victime vient des réactions du public. Si les cyberviolences perdurent, c'est parce que c'est pas puni socialement. Aujourd'hui, c'est pas encore honteux d'être un gros bully sur internet. On voit ça comme des caïds de cours de récré qui bandent les muscles et dont on a un peu peur, alors on se met de leur côté et on rigole avec eux. Tant que c'est pas puni socialement, ça va continuer. En fait, ces comportements sont presque valorisés.

C’est quoi, prendre position face à ça ?
D'abord, il faut faire attention à ne pas se mettre en danger, parce que se retrouver ciblé·e par de la cyberviolence parce qu'on veut défendre une victime de cyberviolence, ça revient à reporter le problème. Et c'est à ça qu'ils jouent aussi. Quand tu veux aider quelqu’un, tu peux prendre de ses nouvelles, lui demander si elle a besoin de quelque chose, relayer son message si elle en poste un, ne pas lui envoyer les trucs trash qui se disent sur elle… Moi j'en veux pas vraiment aux meufs – ou toute autre personne issue d’une minorité – qui observent et qui ne disent rien. J'en veux aux gens qui sont dans une position sociale où ils pourraient intervenir, siffler la fin de la récré ou juste montrer leur désaccord. Et ces gens-là, qui décident de ne pas le faire, ou qui font semblant de ne rien voir, eux font vraiment partie du problème – soit, entre autres, l'immense majorité de mes confrères journalistes qui ne bronchent pas quand on se fait déchiqueter sur les réseaux sociaux. 

Quand on a une lecture adéquate du phénomène, quand on sait ce qui est en train de se passer et qu'on décide de faire semblant de rien et de ne pas prendre position, c'est qu'on fait le choix de faire partie du problème. Le problème va beaucoup plus loin que « On dit des méchantes choses aux filles sur internet ». Le problème, c'est que ça silencie les femmes sur internet mais ça les empêche aussi de mener les carrières qu'elles voudraient mener. 

Comme dans le journalisme ?
J'ai régulièrement des étudiantes en journalisme au téléphone qui me disent de ne pas être sûres de vouloir faire ce métier par peur d'être confrontées à ça. Donc, on a des meufs qui étudient le journalisme mais qui ne veulent pas devenir journaliste à cause de cette peur de subir des cyberviolences. En d’autres termes, ça empêche les femmes d'avoir accès à leurs droits fondamentaux. Plan International a récemment fait une étude auprès de jeunes filles du monde entier pour voir quelles sont les raisons qui pourraient les empêcher de faire de la politique. Et parmi les freins qu'elles soulèvent, y’a le harcèlement et les violences subies par femmes leaders politiques et les militantes. La cyberviolence empêche des femmes de se lancer en politique. Et elle en chasse certaines de celles qui ont passé le pas.

Quand je dis que ça empêche des femmes de mener la carrière qu'elles voudraient, de militer ou même de simplement s'exprimer, même dans les médias spécialisés dans leur compétence, c'est réel, même si j'aimerais dire que c'est une dystopie un peu malsaine. Je forme des doctorantes à la prise de parole médiatique et certaines me disent : « Si on m'appelle, je crois pas que je vais le faire. » On a beaucoup d'académiques, de chercheuses, qui refusent d'être interviewées dans les médias parce qu'elles se disent qu’elles vont se faire insulter sur internet. Et même, au-delà du fait qu'elles ne participent pas aux débats démocratiques, elles ne disent pas ce qu'elles ont envie de dire. Elles se taisent. Pour avoir la paix, pour se protéger. De quelle somme de savoir sommes-nous privé·es parce que les femmes préfèrent se taire ? 

Auditoire d'université avec des étudiants et étudiantes devant un écran géant.jpg

Y’a des mécanismes propres au fonctionnement des médias qui favorisent la mise en place de ce cadre dangereux ?
Ils se sont adaptés à la manière de communiquer des réseaux sociaux. D'une interview sur plateau qui va durer 15 minutes, on va en extraire deux avec un petit titre bien accrocheur qui va faire réagir. Les médias traditionnels, sans toujours le réaliser – mais ils devraient commencer à y réfléchir –, créent toutes les conditions pour favoriser les raids de cyberviolence contre des intervenantes qui sont venues sur leur plateau, parce qu’on va choisir un petit extrait vidéo bien punchy, avec un titre bien punchy. Et après ça, la meuf se prend des vagues de merde pendant des semaines et ne retournera plus à l'antenne. 

Aujourd'hui, qu'est ce qu'on entend encore comme paroles féministes [dans les médias traditionnels] ? Quasi rien. Avant, y’en avait encore dans plusieurs émissions de la RTBF, mais plus maintenant, parce qu'on n’y va plus ! Dans la matinale de La Première, y’a eu plusieurs femmes qui ont vite arrêté parce qu’elles ne voulaient pas être soumises à ce genre de violence. Pour porter une parole militante féministe dans les médias traditionnels, il faut être très policée et correspondre à toutes les normes de la féminité. Surtout, ne pas froisser les conservateurs et ne pas remettre en question l'ordre établi. Bref, ne pas être féministe.

Tu crois que c’est des questions qui se posent de plus en plus au sein des rédactions ? 
On entend souvent des journalistes qui se plaignent que c'est difficile d'avoir des meufs en interview. OK, mais dans quelles conditions les recevez-vous ? Qu'est ce que vous mettez sur les réseaux sociaux ? À un moment donné, c'est aussi le travail des journalistes, des community managers et des médias dans l'ensemble de se demander comment on accueille une parole qui se raréfie. Quelles conditions on met en place pour limiter les répercussions négatives chez les personnes qu’on reçoit ? Pour le moment, j'ai globalement pas l'impression que cette réflexion existe. 

La machine réac’ est bien huilée…
On a souvent tendance à caricaturer les agresseurs sur internet comme des trolls, mais ces gens ont un projet politique : faire taire des voix qui portent des messages d'émancipation. Qui se fait le plus déglinguer le plus sur les réseaux sociaux ? Les militantes écolo, les femmes politiques, les féministes, les militant·es pour les droits humains, etc. Les porte-voix des messages d'émancipation, qui pourraient remettre en cause un ordre établi, sont des cibles de premier choix. Ce ne sont pas juste des trolls, ces gens sont des militants aussi. Des militants de l'ordre établi. Ils défendent un projet politique. Silencier des femmes et les empêcher de prendre part aux débats démocratiques est une volonté, pas un triste effet collatéral de la « liberté d'expression ».

Ça me fait penser à Marie Peltier [spécialiste de la Syrie et du complotisme, cyberharcelée par les réseaux d’extrême droite et masculinistes, NDLR].
L'histoire de Marie, comme celles d'autres femmes qui parlent de harcèlement, montre que parler du cyberharcèlement et cyberviolence dont on peut être victime provoque à nouveau des actes de cyberviolences. 

En tous cas, les conséquences sont bien tangibles dans le réel.
Ce qui est fantastique, c'est que la société à tendance à parler d'internet comme si c'était un monde virtuel, parallèle au nôtre, dans lequel rien n'a vraiment d'importance, comme si c'était des hologrammes qui écrivaient des messages. On a parfois tendance à oublier que les gens qui écrivent des trucs sur internet sont de vraies personnes. Ces derniers temps, y’a un type qui prononce des menaces assez claires envers moi. Et lui, il me fait peur, parce qu'il n'a plus l'air d'avoir toutes ses frites dans le même sachet. Il a l'air vraiment de croire que je suis responsable du déclin de l'humanité et il appelle à me frapper vite et fort, à me punir. 

Sur Twitter ? Tu l’as pas identifié je suppose ?
Oui, il est derrière un pseudo. Faire appel à la justice, ça prend du temps pour un résultat souvent proche de zéro. Je connais très peu de cas de cyberviolences qui ont abouti a des poursuites et encore moins des condamnations. Aller porter plainte, saisir un juge d'instruction, prendre un·e avocat·e… En pesant le pour et le contre, je me suis dit : « Pourvu que je me goure sur ce type. » Mais j'ai prévenu mes proches en leur disant que si un jour il m'arrive quelque chose, il faut s’intéresser à ce mec-là.

À défaut d’avoir beaucoup travaillé sur le sujet, au final t’as aucune emprise, aucune solution, quand certaines choses se passent…
Dans la plupart des cas, on a peu d'emprise. Et contrairement à la légende urbaine, c'est pas (seulement) à cause de l'anonymat sur Internet. Déjà, au sens strict, l'anonymat n'existe pas. Dans près de deux tiers des cas, les victimes des cyberviolences savent qui est leur agresseur. Mais même si on a affaire à un inconnu, on parle de pseudonymat : en réalité, les plateformes disposent de toutes les informations nécessaires pour remonter à l'identité des utilisateurs. C’est juste qu’elles collaborent très peu avec la justice. Et force est de constater que la justice leur demande assez peu de comptes, parce que pour qu'une affaire arrive en justice, il faut beaucoup. Ça arrive parfois, un vendredi 13. Souvent, elle est juste complètement larguée. On signale les contenus litigieux mais les plateformes estiment que ça rentre pas en contradiction avec leurs règles d'utilisation, et aller porter plainte à la police… ça sert pas à grand-chose. Le nombre de fois où les meufs sont renvoyées chez elle sans pouvoir déposer leur plainte… 

Les outils nécessaires n'ont pas encore été mis en place, ni par la police ni par la justice et ça, c'est un manque de volonté politique. J'ai vu des juges être intransigeant·es sur des questions de température de frigo dans un night shop à Saint-Gilles et se moquer ouvertement de la gueule de victimes de cyberviolence, en estimant que ça n'avait rien à faire devant un tribunal. Je pense pas que la justice puisse régler ce genre de problème mais son rôle c'est aussi de rappeler ce qu’est la norme, rappeler ce qui est acceptable ou non dans une société. Les féminicides ne se sont pas arrêtés quand la justice a condamné des auteurs et mis les bons mots sur le phénomène, mais c'est important de rappeler la norme. Et pour le moment, il n'y a pas de rappel de la norme. On en est nulle part. 

« En soi, y’a même pas besoin d'avoir une présence sur internet pour être cyberviolentée. »

T’as l’impression que la lutte contre les cyberviolences se situe en dehors des enjeux militants « en place » ? 
Aujourd'hui, y’a pas de stratégie de contre-armée. On se soutient les unes les autres, on va s'apporter du chaï latte, une épaule, un bon livre féministe, mais on n’est pas organisées comme des milieux mascu peuvent l'être. 

Parce qu’il y a cette idée de ne pas vouloir agir « comme eux » ? 
Moi, je serais pour une contre-attaque féministe qui utilise les moyens disponibles. Et les moyens disponibles, c'est pas une batte de baseball avec des clous mais c'est des meufs douées en informatique, des hackeuses, qui trouvent qui nous attaque sous pseudo, qui protègent nos comptes, etc. Mais on ne devrait pas en arriver à penser ça. Si la chaîne fonctionnait efficacement, si les plateformes ne mettaient pas en avant les contenus agressifs et clivants, si la police avait la formation nécessaire, si la justice traitait ces affaires de manière juste, on ne devrait pas en arriver à se demander comment faire de l'autodéfense. 

Mais bien sûr, y’a la volonté de quitter cette violence. Moi, j'ai quitté Facebook et Twitter parce que cette violence quotidienne me rendait morne, triste et amère. J'allais finir par devenir comme eux. Je voyais la manière dont parfois je répondais aux gens sur Twitter et je me disais : « Mon dieu meuf, t'es en train de devenir aussi agressive qu'eux. »

T’es sur quels réseaux alors ?
Sur Instagram, j'ai un compte fermé. Je m’exprime en story, et si les gens veulent me dire de la merde, ils sont obligés de passer par les messages privés. Quand quelqu'un est désagréable ou que je le sens pas, je l'enlève. Tout ça limite un peu les interactions désagréables. Mais Twitter… c’était pas possible.

Pourtant, à l’époque c’était vraiment bien…
Mais qu'est ce qu'on rigolait sur Twitter, qu'est ce que je me suis marrée ! Mais à un moment, les plateformes ont adopté un certain modèle économique et ont étudié nos manières de réagir, d'interagir, et les contenus qui provoquaient le plus d'engagement, soit les contenus clivants, ceux qui fâchent. Et ils ont manipulé les algorithmes pour que ces contenus nous soient proposés de manière spontanée. C'est ce qui va faire qu'on va commenter, partager, interagir, contester et qui fait qu'on va passer du temps sur ces plateformes. C'est leur business model. Le business model de Twitter, c'est pas notre santé mentale. Au moment de Black Lives Matters, ce que les gens disaient, postaient, leur avis, les comparaisons, etc., ça été socialement trop violent.

C’est compatible, prendre parole publiquement et moins exister sur internet ?
Complètement, mais c’est vrai qu’en ce qui me concerne ça a limité ma carrière. En tant que journaliste freelance, depuis que j’ai quitté Twitter, j'existe pas pour la moitié des médias. Mais les gens continuent de m’insulter. Il suffit de taper mon nom sur la barre de recherche Twitter pour voir que la violence envers moi ne s’est pas amenuisée. En soi, y’a même pas besoin d'avoir une présence sur internet pour être cyberviolentée. Tu peux élever des chèvres dans le Larzac et ton ex peut diffuser une photo intime de toi et te prendre des vagues de merde sur internet alors que t'as pas de présence sur les réseaux sociaux.

Il est écrit n'importe quoi sur moi sur Twitter – qui devient alors une plateforme sur laquelle j'ai pas de droit de réponse. D'ailleurs, les femmes ont de moins en moins de présence sur les réseaux sociaux. En Belgique, Twitter c'est 70% d'utilisateurs masculins [74,7% en 2020, NDLR]. Pour être une femme et survivre sur Twitter, il faut dire de la merde sur l'écriture inclusive et remettre en question la parole des victimes de violence sexuelle. Là, on peut être cooptée par la twittosphère et avoir un peu la paix. 

Television

Mon enfant ignore ce qu’est internet, mais j’avoue que j’appréhende déjà. Je trouve qu’internet a le potentiel de défoncer ce que tu peux lui apprendre, notamment ​​en ce qui concerne la notion de consentement. 
Ma mère m'a appris que « non c'était non ». Par contre, y’a un truc qu'elle m'a pas appris – et c'est important dans une logique de consentement –, c’est jusqu’où on peut dire « non ». Dans le cadre d'un acte sexuel, même s’il y a déjà eu pénétration, je peux dire « stop ». C'est jamais trop tard, on peut encore choisir. « Non » est une phrase complète. On n’a pas besoin de se justifier. C'est hyper important à apprendre aux gamines. Et pour tout, hein ; le « Fais un bisou à Tata » c’est pas possible. C'est à l’enfant de choisir d'avoir contact physique avec quelqu'un ou pas.

Il faut lui apprendre à faire totalement confiance en ses sentiments. Si elle ressent un malaise, elle n'a pas à se forcer. Souvent, les manipulateurs, les agresseurs, jouent là-dessus ; comme dans le bus, quand t'as l'impression que quelqu'un se frotte un peu mais que tu te dis : « Si ça se trouve, je me trompe. » Eux jouent sur cette ambiguïté. À partir du moment où tu sens que ça va pas, tu te fais confiance et tu te casses. Rien à foutre d'avoir l'air ridicule. C’est en ne voulant vexer personne, être polie et être une bonne fifille qu’on se met en danger. J’adore donner des conseils sur l’éducation des enfants alors que je me suis fait ligaturer les trompes !

Ça doit être horrible en tant que parent de voir ton enfant être victime de violence sexuelle et cibler la faille dans l’éducation que t’as toi-même donnée…
Quand j'ai eu l'âge de sortir, ma mère m'a toujours dit : « Si, à un moment, tu te sens pas à l'aise ou en danger, tu prends un taxi et on te rembourse. Et surtout, t’as pas à nous expliquer pourquoi. On te demandera jamais rien, aucune question. L'important c'est que tu ne te mettes pas en danger. » Ça, c’était génial.

Après… les taxis…
De toute façon, tout est un lieu de violence pour les meufs. Y’a pas de lieu où on est préservées. C'est pour ça qu'on adore les réunions en non-mixité – au grand dam des gens qui vont au Cercle gaulois en non-mixité mais qui ne supportent pas que quinze meufs parlent ensemble. 

Ouais, y’a des gens qui pleurent quand ils voient des réunions en non-mixité, alors que le sujet de ces réunions ne les a jamais intéressés, non-mixité ou pas.
Tu connais cette vieille blague féministe : « Comment faire venir des hommes à une réunion féministe ? Dire que c’est interdit aux hommes. » En fait, il faudrait juste continuer à en faire, mais ne pas les annoncer et ce serait réglé ! 

Pour en revenir à la parentalité, y’a plein de gens qui ont une fille et qui pourtant reproduisent à fond des mécanismes bien sexistes.
Moi-même j'ai de la misogynie intériorisée. Tout le monde. On vit dans un environnement misogyne, on a été éduqué avec des modèles misogynes, alors évidemment qu’on a de la misogynie intériorisée. J'aime bien tomber sur un de ces mécanismes d'ailleurs, comme ça je peux le déconstruire.

Quand on a pensé au documentaire #SalePute avec Myriam, on s'est dit qu'il fallait que ce soit un homme qui le réalise parce que nous, on ne nous écouterait pas. Finalement, on l'a réalisé nous-mêmes, on a obtenu des co-productions, tous les financements – même des ceux auxquels on ne croyait pas du tout – et on a été totalement audibles et prises au sérieux. Ça été une leçon importante aussi.

Et le truc continue de tourner vachement bien, non ?
Oui, c'est hallucinant. La durée de vie d'un documentaire, c'est quelques mois tout au plus. Mais là, ça fait presque trois ans qu'il est sorti et on continue de l'accompagner. On va à Genève dans quelques jours pour le montrer dans un festival. En réalité, et le problème va en s'aggravant, y’a trop peu de supports pour parler de cyberviolences. Y’a un film génial fait par des québecoises qui s'appelle Je vous salue salope sur le même sujet, y’a une BD, L'internet de la haine, qui est géniale aussi, mais pas grand chose d'autre. Avec Myriam, on se demande parfois si on en aura un jour marre d’en parler, mais moi j’adore !

Cet activisme, c’est un espèce de tournant que t’avais pas vu venir dans ta carrière quand t’as commencé j’imagine.
Absolument pas. J'avais pas prévu en 2023 d'être capable de passer mon droit pratique tellement je commence à connaître les arcanes de la justice, tellement j'ai des merdes avec des cyberharceleurs. Je voulais juste faire ma petite carrière de journaliste, traiter des sujets que je voulais. J'avais pas calculé que j'allais être tellement ciblée par la cyberviolence que ça allait changer le cours de ma carrière.

Mais d'un côté, c'est bien, parce que de ce qui m'est arrivé, j'ai pu en faire un truc concret, pratique. Et pas pour panser mes plaies, mais pour aider les autres. C'est une manière de recycler la merde. Après, on a tendance à valoriser les guerrières, les battantes, comme si c'était la seule réponse adéquate, mais y’en a aussi qui sortent de ça, des réseaux sociaux, et ne veulent plus en parler. Et c'est très bien aussi, chacune fait comme elle peut.

« C’est en ne voulant vexer personne, être polie et être une bonne fifille qu’on se met en danger. »

Ce truc des « battantes », ça nous ramène un peu au début de la conversation, quand on parlait de hiérarchiser les souffrances.
« C’est quoi une bonne victime, c’est quoi une mauvaise victime ? Une bonne victime arrive à en parler avec de l’humour, elle en fait quelque chose de concret, elle est créative dans la manière de recycler ses traumas… » Ça, c’est dégueulasse. Et c’est ce que j’essaye de ne pas faire. Je veux pas être la porte-parole des femmes harcelées. J'aimerais juste que les victimes ne se retrouvent pas dans la même solitude dans laquelle je me suis retrouvée – une solitude sans trouver les mots adéquats, sans une lecture du phénomène adéquate, etc. J'avais juste des gens autour de moi qui me disaient : « Fais pas attention, c'est des trolls, regarde pas. »

La violence a vraiment explosé quand j'ai commencé à présenter l'émission politique Les Décodeurs à la RTBF. C'était l'enfer. Mais si à ce moment-là j'avais eu la vision adéquate ou si quelqu'un m'avait dit : « Meuf, t’es victime d'une vague de misogynie » – parce que pour une partie de la population, voir une jeune femme présenter une émission politique c'est une faute inacceptable qu'il faut corriger – alors, j'aurais peut-être mieux vécu les choses.

Pourtant on pourrait se dire qu’à ce moment-là, t’avais déjà une certaine expérience du métier.
Oui, j’ai commencé en 2006 à la RTBF. Mais l'émission politique, ça a tout changé. Y’a une étude menée par l'Unesco sur les cyberviolences à l'encontre des femmes journalistes qui montre que 73% des femmes journalistes ont été victime de cyberviolence dans le cadre de leur métier. Dans 44% des cas, c'est quand elles traitent des questions d'égalité ou de genre : droits LGBTQIA+, violence masculine, féminisme, droit reproductif, etc. Et dans 40% des cas, c'est quand elles parlent politique – pas quand elles parlent de mode, de déco ou de prothèses d'ongles. 

Tant que j'étais dans On n'est pas des pigeons, une émission de consommation, j'avais mon lot quotidien de remarques sur mon physique, mes lunettes, etc. Mais dès que je suis passée sur l'émission politique, ça a pris une ampleur hallucinante. Une jeune femme à la tête d'une émission politique, pour beaucoup c'était une faute à corriger. Donc, on m'a corrigée comme on corrige une femme : on disait que j'avais l'air d'une actrice porno, que j'avais sucé des bites pour réussir, que j'étais une plante verte qui se targuait de pouvoir parler politique, que j'étais con à bouffer du foin, que je devais retourner dans ma cuisine. J'ai pas été la patiente zéro à la RTBF mais ça a été un tournant, qui a été utile pour d'autres après.  

C’est-à-dire ?
La RTBF, c'est le seul média en Belgique, à ma connaissance, qui a une procédure en cas de cyberviolence. Une procédure légale administrative. Y'a un psychologue, un service juridique, un cabinet d'avocat. Alors que, de ce que j'ai entendu concernant les autres médias, y’a rien de tout ça ailleurs. Pourtant il s’agit ni plus ni moins qu’une question de bien-être et sécurité au travail. C'est le minimum qu’on puisse faire. La RTBF, c’est le seul média qui a une structure mise en place, une politique de tolérance zéro face aux cyberviolences contre les journalistes – et pas seulement les journalistes sous contrat fixe. Là, je fais des piges une fois par semaine et je bénéficie aussi de ce service d'aide. Ça devrait être obligatoire dans tous les médias. Je rêve qu'un jour une journaliste se retourne contre son employeur et l'attaque pour non-respect de la sécurité au travail. 

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Dans le coeur et l’esprit des Gazaoui·es qui vivent ailleurs

18 décembre 2023 à 09:52

Plus de deux mois se sont écoulés depuis qu’Israël a déclaré la guerre au Hamas et lancé une attaque aérienne et terrestre sur la bande de Gaza. Jour après jour, le nombre de Palestinien·nes tué·es augmente, dépassant les 18 000 en seulement neuf semaines. 1,7 million de personnes, soit environ 77% de la population de Gaza, ont déjà été déplacées – un nombre encore plus élevé que lors de la Nakba de 1948.

Il est difficile de ne pas se sentir dépassé·e par la situation, même si on la suit uniquement à travers l’actualité ou sur les réseaux sociaux. Mais si vous êtes originaire de Gaza ou si vous avez des proches coincé·es là-bas, vivre ailleurs – dans une société qui n’est pas en guerre – peut sembler étrange, aliénant, carrément impossible.

On a contacté quatre Gazaoui·es qui vivent en dehors de la Palestine pour leur demander comment ils s’en sortent.

Malek Qreeqe (31 ans) vit en Belgique depuis huit ans. Quand il a entendu parler des attaques du Hamas le 7 octobre, il a immédiatement eu peur des répercussions potentielles. Malek a déjà vécu trois guerres à Gaza et sait très bien à quoi peut ressembler une réponse israélienne. « J'ai arrêté d'aller travailler pendant une semaine parce que mes pensées étaient paralysées, dit-il. J’avais peur pour ma famille, d’autant plus que je viens du quartier de Shejaiya, connu pour ses nombreux martyr·es. »

Il peut sembler inhabituel au public occidental d’entendre le mot « martyr·e » au lieu de « victime ». Dans les médias occidentaux, le terme est souvent associé aux attentats suicides. Pour les arabophones, il est utilisé en réalité de manière plus large pour désigner les personnes qui ont donné leur vie pour une cause. Les Palestinien·nes, en particulier, qualifient toujours les personnes tuées par Israël de martyr·es.

Depuis que Malek est de retour au travail, il se sent constamment à bout. « Mes performances ont diminué, ma vie s'est arrêtée. Tout ce que j'entends, c'est le bruit des bombardements, les enfants qui pleurent, les mères et les pères qui appellent à l'aide. Je vois que des larmes et du sang. Parfois, j’ai peur de sortir du lit, parce que j’ai l’impression qu’il y a un bombardement devant chez moi. Je suis physiquement en Belgique, mais mon âme est à Gaza. »

Saja Eleyan (26 ans), qui vit aux Émirats depuis quatre ans, partage la douleur de Malek. Bien qu’elle soutienne la résistance palestinienne, elle est envahie par l’anxiété depuis les attentats du 7 octobre. Saja est en colère. Quand je lui ai parlé fin octobre, elle avait déjà perdu 20 ami·es et membres de sa famille vivant à Gaza. Aucun·e n’était affilié·e d’une manière ou d’une autre au Hamas. Les choses n’ont fait qu’empirer lorsque son ancienne maison et son lieu de travail ont été démolis. « Chaque jour, je me réveille et j'entends parler de nouveaux martyr·es et j'ai mal au ventre », explique-t-elle.

En plus de leur chagrin, Malek et Saja sont tou·tes deux frustré·es par la difficulté de communiquer avec les personnes coincées à Gaza. Vu qu’il n’y a pas internet là où ses proches vivent, Saja ne peut les contacter que par téléphone – et encore, seulement quand ça fonctionne. Et la situation s'est détériorée le 28 octobre, lorsqu'Israël a intensifié ses bombardements et coupé tous les services Internet et téléphoniques, empêchant les civil·es de communiquer avec le monde extérieur et les journalistes de partager leurs reportages.

Bien que Malek et Saja aient été témoins de nombreuses crises à Gaza, les deux affirment que cette fois-ci est différente, notamment en ce qui concerne la couverture médiatique. « On a été plus que jamais témoins d’assassinats de journalistes et de tentatives visant à faire taire la voix de la presse, remet Saja. Ce qu’on dit sur les réseaux sociaux est aussi supprimé alors que le contenu israélien est largement diffusé. L’histoire est falsifiée sous nos yeux. »

Malek dit également qu’il n’aurait jamais pensé que des zones comme celle où vit sa famille, près de l’hôpital baptiste, seraient bombardées. Il n’aurait jamais pensé qu’Israël prendrait pour cible un hôpital ou une église. Mais cela s’est produit et il a perdu plusieurs proches, dont les enfants, l’épouse et la mère de son cousin.

Saja se sent coupable de ne pas pouvoir aider. « Je vis dans la terreur depuis que j’ai découvert les détails des bombardements quotidiens, remet-elle. J’ai peur pour eux et je me sens coupable parce que je ne suis pas avec eux. »

Tou·tes les Palestinien·nes vivant à l’étranger ne sont pas en sécurité et ne sont pas libres d’exercer leur droit de protester. L’Allemagne a empêché de nombreuses manifestations pro-palestiniennes et a soutenu l’expulsion de Palestinien·nes pro-Hamas. Malgré cela, Ali Bakhit (38 ans), qui vit en Allemagne, participe à des événements de soutien à la Palestine.

Avec ses ami·es, il tente d’informer les Allemand·es sur le sujet, car il estime que la sensibilisation du public est le seul moyen de changer la politique du pays à l’égard de la Palestine. Sa femme et ses trois enfants sont toujours à Gaza et, tout comme Malek, Ali ressent une grande culpabilité. Il passe sa journée à suivre l'actualité et à penser à sa famille et ses ami·es, ou à essayer d'entrer en contact avec eux. Il se bat également pour réunir sa famille en Allemagne.

Depuis le début de la guerre, Israël tente de forcer les Gazaoui·es à se rendre dans le désert égyptien du Sinaï et fait pression sur l’Égypte pour qu’elle les accepte comme réfugié·es. Mais Saja affirme que son peuple refusera toujours de quitter ses terres. La plupart des habitant·es de Gaza vivent dans la bande parce qu’eux-mêmes ou leurs descendant·es ont déjà été déplacé·es d’autres régions palestiniennes pendant la Nakba.

Ibtihal Umm Ikrimah (34 ans) est originaire de Cisjordanie, mais a déménagé à Gaza avec son mari en 2011. À l'époque, elle venait d'être libérée d'une prison israélienne, dans le cadre d'un accord visant à libérer un soldat israélien kidnappé par le Hamas en 2006 en échange de 1 000 prisonniers palestiniens.

« On a vécu à Gaza pendant neuf ans et j'avais l'impression de vivre en famille, dit-elle. On y a été témoins de la guerre de 2014, qu’on considérait comme la plus dure. » Ibtihal a quitté Gaza en 2020 et vit désormais en Turquie avec sa famille. Elle considère toujours Gaza comme sa maison et ne peut imaginer vivre ailleurs pour toujours. « À chaque guerre, j'aurais aimé être là-bas, à Gaza », poursuit-elle.

Ces dernières semaines, elle s’est inquiétée pour sa famille et pour tous les gens qu’elle a rencontrés et avec qui elle s’est liée d’amitié à Gaza. « On s’endort et on se réveille chaque jour avec notre téléphone à la main. Tout ce dont on parle à la maison, ce sont les souvenirs de nos martyr·es et de nos proches encore en vie. Est-ce qu’ils ont faim ou soif ? Comment ils passent leur journée avec leurs enfants ? Sont-ils encore en vie ? »

Elle aussi éprouve un profond sentiment de culpabilité. « J’ai l’impression de les trahir parce qu’on peut dormir en toute sécurité ici, conclut-elle. J'aimerais pouvoir les amener avec moi et les protéger dans mon cœur. »

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Vivre avec une addiction : les parcours de quatre sans-abris toxicomanes

14 décembre 2023 à 13:21

Comment mettre fin à son addiction ? À l’association Transit à Bruxelles, on parle plutôt de contrôler la consommation de drogue pour limiter les risques. Cette ASBL accueille des sans-abris toxicomanes depuis 1995. Un hébergement de treize jours ainsi qu’un accompagnement médical et psychosocial sont offerts aux usager·es. C’est aussi un refuge pour manger et se reposer des heurts de la rue. Les personnes qui passent les portes de l’association schaerbeekoise entament déjà un processus de guérison.

Les 693* usager·es accueilli·es à Transit cohabitent avec ce qui est devenu, au fil des ans, leur addiction. Une addiction qui ne laisse pas de répit et ne prend pas de vacances. Il peut y avoir des moments de stagnation, des retours en arrière et des opportunités manquées. Le chemin est long mais l’espoir d’un arrêt les pousse à continuer le combat. Pour certain·es, Transit est un nouveau départ mais bien souvent, ces personnes n’en sont pas à leur premier lancer de dés.

Stéphanie** (43 ans)

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Sur les mains vernies de Stéphanie cohabitent la bague argentée de sa mère et les brûlures laissées sur ses doigts par le briquet avec lequel elle consommait.

Elle est assise seule sur un des bancs de l’accueil. Ses yeux noirs possèdent encore quelque chose d’enfantin malgré sa quarantaine d’années. Ils fixent le gobelet de café posé devant elle. Comme beaucoup, Stéphanie a un parcours de vie en dents de scie. Ses ongles sont vernis d’un rouge vif. Elle a aussi fait le choix de porter un pantalon et des chaussures à paillettes. On sent un attrait pour tout ce qui brille. Pour autant, Stéphanie est plutôt discrète. Elle avoue préférer s’isoler pour nous raconter son histoire. C’est dans sa chambre d’une douzaine de mètres carrés, qu’elle partage avec une autre femme, qu’elle nous raconte tout doucement son parcours et sa bataille pour mettre fin à son addiction.

Il y a sept ans, Stéphanie a perdu sa mère et « depuis, c’est un peu la décadence ».  Ce moment a marqué un tournant décisif dans sa vie et dans son rapport aux drogues. Elle a commencé à prendre davantage de produits « pour essayer d’anesthésier la tristesse ». La consommation festive a donc cédé la place à une toxicomanie tenace. Elle a perdu la maîtrise et s’est retrouvée piégée. Ce décès a sonné l’arrêt définitif de sa vie d’avant. S’en sont suivies de violentes années de vie dans la rue, accompagnées de toutes sortes d’abus. Elle a été forcée d’y vivre après avoir dilapidé l’entièreté de son héritage en cocaïne. « Un de mes grands regrets », dit-elle.

Elle a tenté plusieurs fois de dire au revoir à la came, sans succès. Aujourd’hui, elle assure que c’est différent et explique avoir développé un « dégoût total » depuis sa dernière prise. Ça lui a fait un électrochoc, elle a senti qu’elle est allée trop loin. Grâce à Transit et à ce qu’elle appelle sa force intérieure, Stéphanie vient de réussir à maintenir un arrêt total d’une dizaine de jours. Elle rêve que cet arrêt soit réellement définitif, pour pouvoir prendre un nouveau départ.

Dans ses esprits, sa mère ne semble jamais bien loin. Peut-être parce qu’elle n’a pas pu se rendre au Maroc, où elle est décédée, Stéphanie n’arrive pas totalement à lui dire au revoir. Elle se l’est promis, un jour elle ira.

Dans sa vie d’avant, la quarantenaire est aussi passée par la case prostitution et ce, bien avant la rue. L’alcoolisme de sa mère les avait fait atterrir dans le quartier Yser et de là « ça a fait boule de neige ». Son corps porte encore les traces de cette période. Sur son visage traîne une cicatrice, trace d’un proxénète en colère. Il y a aussi les brûlures laissées par le briquet dont elle se servait pour consommer du crack. Puis, il y a les traces qu’elle a choisi de poser elle-même : trois tatouages et une infinité de piercings qui habillent ses lobes et son nombril. Chaque ornement choisi marque un moment difficile. Peut-être que bientôt elle changera la donne en s’en offrant un qui marquera « l’arrêt de la conso ». Pourquoi pas aussi, comme elle le dit, graver dans sa chair en lettres tribales le prénom Caroline, celui de sa mère.

Au cours de ses années de conso, elle a déjà réussi à arrêter pendant un an et demi. « Ce qui me fait chier, c’est qu’il y a toujours une rechute. Je me demande ce que c’est la rechute, pourquoi je rechute ? », dit-elle, la colère dans la voix. Elle avoue avoir parfois eu des pensées suicidaires.

Dans la nouvelle maison d’accueil qui l’attend après Transit, « le produit est interdit »,  mais elle explique que c’est particulièrement dur de résister en ce moment car elle rêve beaucoup de sa mère. « D’un autre côté, ça veut aussi dire qu’elle est près de moi. J’aimerais qu’elle me pardonne. »

Henri (58 ans)

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Le baby-foot fait partie des jeux d’intérieur mis à disposition des usager·es qui passent par l’ASBL. Il y a également une table de ping-pong et une télévision accessibles en libre-service.

« Lève tes joueurs quand je tire. » Une casquette vissée sur sa tête et les joues mangées par une barbe de trois jours, Henri, la cinquantaine, est un as du babyfoot – aussi un habitué de Transit. Sobre depuis six ans, il était autrefois en proie à l’alcoolisme. Il continue tout de même de venir ici trois fois par semaine parce que ça lui offre une stabilité.

Henri se décrit comme un exemple parce qu’il a réussi à se sevrer pour de bon après une dizaine de tentatives. Mais il sait que, même quand on s’en sort, la rechute guette la moindre faille. « Il suffit d’une goutte ou d’un déclic pour replonger. » S’il ne se donne aujourd’hui plus le droit de consommer, c’est aussi parce qu’il prend un médicament avec lequel l’alcool ne fait pas bon ménage. Il l’a trouvé après avoir cherché une solution pendant 30 ans. Ce médicament, c’est un peu son joker, sa case chance à lui.

Maintenant que sa maladie est derrière lui, il espère avoir bientôt l’opportunité de multiplier les voyages. Il en a déjà fait plusieurs ; au Bénin, en Espagne ou encore, dans son pays d’origine. Henri est arrivé en Belgique à l’âge de trois ans, avec ses parents adoptifs.

L’alcool et lui, c’est d’ailleurs une histoire de famille. Il l’a compris lors d’un de ses voyages, quand il s’est rendu dans l’orphelinat où il a vécu un temps, alors qu’il était enfant. Là, une femme lui en appris davantage sur ses parents biologiques. Sa mère avait quitté la région et personne n’avait de ses nouvelles mais, apparemment, son père souffrait d’alcoolisme.

Pourtant, c’est avec sa famille adoptive qu’il a goûté son poison pour la première fois. Il avait 8 ans quand ses parents lui ont laissé tremper ses lèvres dans un verre en cristal. Dans cette famille bourgeoise, cela faisait partie de l'éducation de faire apprécier l'alcool de qualité. Ses premiers contacts, dans ce cadre, l'ont quelque part marqué. Sans le savoir, ses parents lui ont ouvert les portes de l’addiction. Mais tout s’est vraiment accéléré au cours de ses études secondaires. Il brossait les cours pour boire avec ses copains et, comme il était bon élève, tout le monde le laissait tranquille. Henri a longtemps été protégé par ses facilités. Il est l’exemple qu’une bonne éducation et un milieu social privilégié n’immunisent pas des addictions.

Marc-Antoine (28 ans)

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Un café dans une main, une cigarette roulée comme un joint dans l’autre, un jeune homme, tatoué au visage, reste dans le coin de la cour et ne semble pas vouloir parler aux autres résident·es. « Mon vice, je l’ai toujours », dit-il, après s'être présenté à voix basse. Pour lui, impossible d’arrêter complètement le shit. Ce serait même illusoire. Mais il a levé le pied. « Parfois, je prends une chambre d’hôtel et je fume là, une nuit. Après je freine, j’arrête pendant un certain temps, avant de le refaire. »

Marc-Antoine voit l’addiction comme un engrenage. Essayer d’arrêter, ça peut foirer à chaque étape du processus – s’il ne parle pas aux autres usagers et usagères, c’est d’ailleurs pour ne pas être influencé. Alors, il faut trouver une alternative, une échappatoire à la consommation. Pour lui, ce sont les tatouages. « Et pourtant, de base, je déteste les aiguilles », dit-il en haussant les sourcils. Difficile à croire quand on voit qu'il est recouvert de dessins. Son regard pétille quand il nous décrit l’araignée qu’il se fera encrer sur son crâne chauve le lendemain. Il a aussi une phrase en chinois sur l’avant-bras, le nom de son ex. Moins commun, la croix gammée tatouée sur la droite de son torse, parfaitement symétrique à un dessin de l’étoile de David de l’autre côté. « Je suis un fan de la Seconde Guerre mondiale, c’est pour ça », explique-t-il, avant de finalement lâcher quelques minutes plus tard qu'il est d'extrême droite. Mais il ne nous parle pas davantage de son idéologie. Par contre, il nous confie qu’il ne se rend pas compte de l’image qu’il renvoie.

Si sa mère ne veut plus le voir à cause de son corps tatoué, ça ne l’empêche pas de retourner chez lui, de temps en temps, à Hasselt, faire un tour de la ville ou prendre un verre.

Marc-Antoine rêve de voyager en Suisse, et au Luxembourg. Il parle même de vouloir visiter les pays de l’Est. « J’aimerais bien aller en Ukraine, en Russie. Même maintenant, ouais, je m’en fous. » Pour ces projets, il lui faut de l’argent. C’est pour ça qu’il est à Transit : ses treize jours d’hébergement lui permettent d'en mettre de côté. L’argent, c’est d’ailleurs une des raisons qui l’a poussé à ralentir sa consommation. « Aussi, ça me rendait violent. » Marc-Antoine a un passé agressif, qui l’a mené à s’arrêter plusieurs fois sur la case prison. Au total, il y est resté trois ans et demi, du temps qu’il a consacré à la lecture de Patrick Süskind, notamment.

Marin (50 ans)

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La vue sur Bruxelles, depuis la fenêtre d’un des appartements autonomes de Transit. Il s’agit de studios, situés au dernier étage du bâtiment.

« Le doyen d’ici », c’est comme ça qu’il se présente. Dans la rue, les autres l’appellent « le Français ». Marin a 50 ans mais en fait 38. Souriant, il inspire la confiance. C’est son premier passage par « la case Transit », mais il connaît déjà tout le monde, de la rue. Pendant encore plus d’une semaine, il a un endroit où dormir et prendre une douche. Il a aussi des rendez-vous avec son assistante sociale, qui l’aide à préparer son futur. Dès qu’il dit « Je veux m’en sortir », c’est comme une prière : il touche du bois, celui du cadre d’une fenêtre. Il aimerait aussi renouer avec ses sept enfants, dont il parle avec autant de fierté que de regrets : il ne les a pas vraiment vu grandir.

Toute sa vie, Marin a été derrière les fourneaux. L'Horeca, c'est tout ce qu'il connaît. Et, selon lui, dans le milieu de la restauration, difficile d'éviter la cocaïne. Un soir, alors qu'il servait, une femme, Colombienne, lui a tapé dans l'œil : « une sirène en robe blanche », la décrit-il en souriant. Elle lui a pris son cœur et il l’a suivie à Barcelone.

Une fois dans sa maison, trois kilos de poudre, blanche elle aussi, l'attendaient sur un plateau d’argent. Il était jeune, et la drogue ne l’a plus quitté depuis. Il a eu des enfants avec elle, qui lui manquent beaucoup. Son fils de 23 ans lui a rendu visite il y a peu : « Il deale maintenant. Quand je l’ai vu, il avait une énorme balafre. Je lui ai dit d’arrêter mais… tout ça, c’est de ma faute. » Rongé par la culpabilité, Marin continue à nous parler de ses regrets, en marquant des pauses pour tousser. « J’ai  envie de m’en sortir, j’ai envie de voir mes enfants… J’étais bien socialement, j’avais beaucoup d’argent, j’avais des voitures… et j’ai tout perdu. »

La case Transit a aussi ses tentations, et il s’avère être beaucoup plus facile de se laisser pousser à reculons que d’aller de l’avant. Autour de lui, ces « boiteux » comme Marin les appelle, peuvent le repousser dans la consommation. Hier soir, un autre usager lui a proposé de fumer du crack. Il soupire : « Ici, ils ne te proposent pas d’aller faire un jogging, de s’aérer, de regarder un film, d’aller draguer… Il m’a dit qu’il avait la pipe et j’ai accepté. »

Marin est passionné de nourriture. C’est son projet, le point culminant de sa guérison : ouvrir son snack. « La cuisine, je kiffe ça, et je kiffe faire plaisir aux gens. Quand les assiettes reviennent vides, ça me fait tellement plaisir ! » Une usagère lui apprend qu’il y aura de la blanquette au menu pour le repas de midi. Marin reste bouche bée, euphorique. « On mange bien ici, dit-il ensuite, à notre faim, et on a même droit à un dessert le soir. »

Il a aussi beaucoup voyagé, notamment après ses trois divorces. « Ça me permettait de faire des pauses. » Il a aussi travaillé à l’étranger, en Grèce surtout, où il est resté deux ans pour « joindre l’utile à l’agréable ». Il raconte qu’il avait un super studio, un bon salaire et qu’il n’y a pas consommé de poudre à cette époque. Par contre, il buvait. Ici, en Belgique, c’est moins paradisiaque. « J’arrive pas à avoir un travail stable. Si j’en avais un, j’aurais un studio et je gérerais ma consommation », affirme-t-il en fumant une cigarette tordue.

Avoir un toit, c’est une case plus éloignée de son parcours. Il la voit à l’horizon, mais ce n’est pas imminent. « Il faut même pas que j’envisage de trouver un appartement maintenant parce que je vais traîner qu’avec des boiteux. Et, quand on traîne avec des boiteux, on finit par boiter aussi, donc je vais tout perdre. D’abord je dois faire ma cure, puis la postcure. » Le mois prochain, il aura sa place à l’hôpital Brugmann pour commencer son sevrage.

Si ces témoignages sont plein d’espoir, malheureusement peu des personnes qui passent la porte de Transit s’en sortent et arrivent à quitter leur addiction. Les travailleur·ses qui les accompagnent nous le confirment : le chemin vers la guérison est long voire interminable, chaque épreuve peut les repousser en arrière. Tou·tes savent que l'arrêt définitif de la consommation est utopique, la drogue ne les quittera probablement jamais. C'est pour ça que chez Transit, on ne parle pas d'arrêt mais de « transition vers une autre étape » – une étape où leur dépendance n'est plus complètement problématique.

*Le nombre de personnes accueillies sur l’année 2022. **Tous les prénoms ont été modifiés pour protéger leur vie privée.

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Le comptoir d’échange permet aux usager·es qui passent les portes de Transit de bénéficier de matériels stériles afin d’avoir une consommation plus sécurisée.
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Au moment d’entrer dans le hall de Transit, celles et ceux qui comptent rester dans les espaces communs doivent d’abord laisser toutes leurs affaires personnelles dans des casiers nominatifs à l’accueil.
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L’évier de la chambre de Stéphanie.
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Lorsqu’une personne fait une demande d’hébergement à Transit et qu’il y a de la place, elle peut y rester treize jours consécutifs. Elle se voit alors attribuer une chambre double qu’elle partagera avec un·e autre pensionnaire.
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Dans la salle de repos, toutes les personnes qui arrivent à Transit peuvent se reposer. Qu’elles soient en attente d’un hébergement ou simplement de passage.
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Šutka est un petit bout de paradis

8 décembre 2023 à 08:16

Šutka est un endroit étrange qui tient autant du bidonville que du Beverly Hills balkanique. Lorsqu’on emprunte ses routes en terre battue, les cabanes en tôles ondulées côtoient les larges demeures en parpaings nus et aux colonnes ioniques dorées.

Fondée à l’arrache en 1963 à la suite d’un grand tremblement de terre qui a dévasté Skopje, Šutka (ou Šuto Orizari) – l’une des dix municipalités de la capitale macédonienne – a été construite ex nihilo par la communauté rom, qui refusait de se laisser parquer dans les HLM yougoslaves que le gouvernement titiste leur proposait en échange de leurs anciennes maisons détruites. Soixante ans après, l’endroit, qui a servi de lieu de tournage à Kusturica pour son film Le Temps des Gitans, est toujours auto-géré par la communauté.

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C'est le début du mois de novembre et le soleil brille miraculeusement lorsque mon taxi incrédule m'emmène au centre de Šutka. Au gré de ma déambulation, je fais la rencontre d’un groupe d’hommes âgés qui glandent sur le Pazar, la grand-rue commerçante. Ils me hèlent et me demandent : « Tu viens d’où ? » L’un d’eux, qui semble être leur chef, parle un français impeccable. Il s’anime quand je lui dis venir de Belgique et m’assure avoir bien connu Rudy Demotte (!). Avec son manteau en alpaga, sa chemise parfaitement amidonnée et ses chaussures plus brillantes que des jantes de Mercedes, Hassan a des allures de parrain. Pendant notre conversation, l’homme s’interrompt de temps en temps pour faire cesser, d’un mot ou d’un regard, les discussions que ses amis ont repris en rom, à côté de nous.

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Hassan.

Il me fait le récit de la municipalité en plaçant au centre de celui-ci la figure – messianique à l’entendre – de Faik Abdi, leader charismatique et prophétique du mouvement rom macédonien. D’après mon interlocuteur, c’est à la suite d’une vision qu’Abdi aurait fondé Šutka à lui tout seul. En réalité, si son rôle dans la fondation de la municipalité n’est pas attesté, Abdi a bien été l’instigateur du Parti pour l'Émancipation du peuple rom macédonien en plus d’avoir été le premier député rom au parlement de Macédoine dans les années 1990. Les choses s’éclairent sur le ton hagiographique du récit, sur l’étrange lien entre mon interlocuteur et Rudy Demotte ainsi que sur la qualité de son français lorsque je comprends que Hassan n’est autre que le fils d’Abdi – et le dépositaire de sa mémoire.

Je poursuis ma flânerie dans les rues où se croisent charrettes à cheval, berlines allemandes dernier cri et autres véhicules bricolés à moteurs apparents et équipés de scies circulaires, qu’on croirait sortis d’un Mad Max fauché, et dont les conducteurs, l’hiver approchant, vont de maison en maison pour vendre leurs services et couper le bois de chauffage.

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Alors que des gosses jouent dans les rues ou les nombreuses décharges à ciel ouvert de la municipalité, des adultes s’adonnent à un hobby qu’on appelle le dunek. D’après ce que j’en ai compris, cela consiste à lâcher deux pigeons, qui se mettent à voler très haut, avant de se laisser retomber à l’appel de leur maître dans une sorte de chute libre acrobatique pendant laquelle ils tournent sur eux-mêmes comme des torpilles suicidaires avant de déployer leurs ailes pour atterrir gracieusement un mètre avant le sol, en échange de quelques céréales.

C’est une affaire d’esthétique : les gagnants sont les pigeons qui exécutent les plus belles pirouettes.

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L’après-midi se passe au gré des rencontres et des tentatives de discussion avec les moyens gestuello-linguistiques du bord. On me parle beaucoup du gouvernement qui ne fait rien pour eux – certain·es avec la fierté de continuer à vivre librement sans dépendre des aides extérieures, d'autres avec l’amertume d'être traité·es de façon marginale. Tou·tes me demandent d'où je viens, avant de se lancer dans des énumérations presque bibliques de leurs liens familiaux avec les pays de l’Ouest – énormément d'habitant·es de Šutka ont émigré vers l'Europe Occidentale, principalement l'Allemagne.

Quand ce sont des enfants qui s'adressent à moi, c'est presque toujours pour me demander de prendre le portrait de leur bande, avant de me crier tous les mots de français où néerlandais qu'ils connaissent.

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Je décide de bouger quand Šutka, qui ne bénéficie pas d’éclairage public, se retrouve dans la pénombre. En me dirigeant vers l’arrêt de bus pour rejoindre le centre de Skopje, je m’arrête devant une de ces grandes bâtisses byzantino-brutaliste où il semble se tramer quelque chose. On m’explique qu’il s’agit d’un mariage et que, selon une tradition très ancienne, on attend les hommes de la famille du marié qui sont allés « kidnapper » la mariée, avant de l’amener dans sa future maison où les festivités l’attendent.

Quand le cortège de voiture arrive finalement avec la mariée, les fenêtres s’ouvrent et des fusils rafalent de tous côtés, de l’intérieur des voitures comme depuis la rue. Des convives sont venus lourdement armés et tirent en l’air avec enthousiasme pour fêter l’événement. Je pense aux pigeons dunek et finis par m’en faire pour moi-même, en observant l’angle des tirs qui diminue de plus en plus et les rafales qui s’intensifient.

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Mes batteries d’appareil photo vides, je quitte Šutka pour rejoindre Skopje et son architecture néo-classique à la Wish, où les statues d’Alexandre étincelantes côtoient des bateaux pirates en béton qui se fissurent, des allégories de la maternité-qui-connaît-sa-place ou des arches de la victoire mal proportionnées qui se fissurent – statuaire ultra-kitsch d’un roman national qui mériterait son propre article.

Retrouvez la série des « Petit bout de paradis » ici.

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Bosser dans la bière sans se la coller : mission presque (im)possible

6 décembre 2023 à 08:56

Mon coach sportif me suit sur Instagram. Avant un cours, il m'interpelle en souriant : « Anaïs, t’aimes bien l’alcool, non ? » Rouge comme une écrevisse, je réponds en balbutiant que contrairement aux apparences, ma propension à lever le coude est relativement faible. Trop tard. Dorénavant, la poivrote de la salle, c’est moi. Je fais tache dans cet univers où santé et régime sain règnent en maître.

Je ne peux pas lui en vouloir, c’est vrai que si vous scrollez mon compte, vous pouvez vous dire que je suis une bonne buveuse. Pendant longtemps, j’y postais frénétiquement mes dégustations et à l’instar des TikTokers beauté et leurs hauls make-up, mes followers pouvaient admirer mes commandes en ligne des dernières pépites craft et mes butins de retours de festivals.

Tombée dans la marmite houblonnée il y a six ans, j’ai quitté en 2022 l’angoisse d’un flex office de rédaction locale pour l’univers merveilleux des « beer writers » (et autres travaux de petites mains dans des brasseries). À la simple évocation du milieu professionnel dans lequel j’évolue, la réponse de mes interlocuteur·ices est toujours la même : « Mais c’est trop bien, tu dois avoir de la bière en illimité ! »

C’est vrai. Bosser dans la bière, c’est souvent avoir un accès illimité et quasi gratuit au produit. Si vous voulez vous enivrer jusqu’à plus soif du matin au soir, il y aura rarement quelqu’un pour vous en empêcher.

Je me sens un peu bête de ne pas y avoir pensé plus tôt : travailler dans la bière = boire de la bière. Logique. Seulement voilà, l'éthanol et moi avons toujours eu une relation basée sur la modération, à tel point que je ne connais même pas les effets d’une gueule de bois – et si mes placards débordent de bouteilles prêtes à être consommées, ils se vident aussi lentement que ma pile de livres à lire.

Trop souvent depuis que j’ai rejoint le monde craft, je me suis retrouvée avec un verre que je n’avais pas envie de boire. Pas aujourd’hui ; pas à cette heure ; pas dans cette quantité. J’ai cru que c’était ce qu’on attendait de moi pour prouver mes connaissances et rentrer dans le moule – pour beaucoup, c’est encore un prérequis.

Être une femme au milieu d’une majorité de mecs n’a pas aidé à faire taire ce sentiment naissant d’avoir quelque chose à prouver (d’après les chiffres de 2021 du biérologue Emmanuel Gillard, les femmes représentent seulement 13% des effectifs des brasseries françaises). Boire peu d’alcool ou des bières plutôt légères ou fruitées (aka les supposées « bières de filles »), ce serait comme confirmer les clichés sexistes sur les femmes et la bière, notre méconnaissance et notre faible attrait pour le produit. Alors on peut aussi « boire comme un bonhomme » mais pas trop, pour ne pas blesser les ego virils et perdre notre féminité au passage.

Surtout, pour moi et beaucoup d’autres amies du milieu, boire peu, c’est aussi une question de sécurité, pour garder le contrôle sur la situation lors d’événements où l’alcool coule à flot et que se faire emmerder par un type bourré est monnaie courante – une étude de 2019 montre d’ailleurs que les femmes qui boivent de la bière sont perçues comme plus ouvertes sexuellement, je vous laisse infuser cette information.

Quand je lui parle de l’omniprésence de la consommation d’alcool au sein de la profession, l’addictologue et consultante sociale Stéphanie Ladel manque de s’étouffer : « Mais l’industrie brassicole n’a pas le même code du travail que les autres ? » En 2021, les médecins du travail évaluent que 8,6% des salarié·es sont en difficulté avec l’alcool. S’il n’existe pas d’étude propre à la filière brassicole, on peut facilement imaginer un pourcentage plus élevé tellement les opportunités de s’en ouvrir une sont quotidiennes.

Rendre visite à un caviste qui vous propose une pinte à 14 heures (parce que c’est toujours l’heure de l’apéro quelque part). Déposer des bières chez un client au petit matin et s’enfiler un jus houblonné plutôt qu’un café. Participer à un cycle de conférences avec open bar dès le petit-déjeuner.

Des comportements normaux et indispensables à la pratique du métier, vraiment ? Écrire sur la bière implique-t-il de justifier une consommation d’alcool conséquente pour être reconnu·e dans son travail ? Et brasseur·se, sommelier·ère, caviste ?

« Les buralistes ne fument pas tous des clopes », me lance dans un rire Sébastien Rosset, cofondateur de la brasserie O’Clock, dans les Yvelines, et sobre depuis deux ans. « J’ai toujours eu un souci avec l’alcool depuis que je suis étudiant, mais en ouvrant la brasserie les limites ont disparu. C’est ton quotidien, t’as les mains dedans toute la journée, évidemment que ça devient banal, mais on a des mauvaises pratiques et j’ai pas su m’imposer de règles. »

« Quand tu vas visiter une brasserie, c’est pas étonnant qu’on te propose une bière à 9 heures du matin et que ça ne choque personne », m’explique Benoît Barnabé, qui arpente brasseries et festivals depuis cinq ans pour son podcast Bière et Moustache.

Cofondatrice de la brasserie Sauvage, près de Rennes, Lucie Mary m’explique se voir systématiquement proposer un canon lors de ses livraisons : « La dernière fois il était 10 heures du matin alors j’ai demandé un café et on m’a fait comprendre que, quand même, j’aurais pu faire un effort et accepter la bière. » Et tant pis s’il faut reprendre le volant derrière.

Boire avec les clients, qu’ils soient pro ou non, c’est la base du métier pour quiconque touche de près ou de loin au produit ; le refus, même s’il est accepté, reste mal perçu.

« On m’a souvent dit que j’étais pas vraiment brasseur parce que quand des collègues s’enfilent dix pintes et plus dans une soirée pro, je prends qu’une ou deux bières légères, détaille Harold Kziazyk, brasseur aux 3 Brasseurs, à Rennes. Ça m’a fait me poser des questions sur ma légitimité, mais au moins, j’ai les idées claires le lendemain. »

Biérologue et cofondatrice de la brasserie Adventice, à Douai, Agathe Leroy passe aussi du temps derrière le bar, où les sollicitations sont permanentes : « T’as les pompes à proximité et les clients veulent tout le temps te payer des verres. Je dis non mais c’est pas poli, des clients m’ont fait remarquer que ça se faisait pas du tout. »

Dans ce métier perçu comme festif, il y a une image à tenir. « Les gens veulent que tu sois fun avec eux, et ça passe par la boisson », souligne la biérologue.

Un sentiment accentué lors des TTO (pour « tap takeover » ou « prise de becs » en français, une soirée avec une seule brasserie proposée à la carte du bar) où les client·es viennent à la rencontre de leurs brasseur·ses préféré·es et espèrent que leur déplacement sera rentabilisé : « On te demande de mettre l’ambiance, de créer l’animation, on te paie des shooters, tu fais la fermeture du bar avec l’équipe, c’est beaucoup de sollicitations dans la soirée et ça semble impensable de les refuser », explique Lucie Mary.

Mais c’est dans les festivals de bière que la limite entre travail et loisirs devient la plus floue pour les équipes. Il faut dire que la bière y est presque en libre service. Arborer un bracelet ou un badge exposant, c’est se faire offrir un verre à chaque stand si on en a envie. Moment fort pour les brasseur·euses (aller au contact direct des client·es, se faire connaître dans un milieu de plus en plus compétitif, prendre des contacts avec des distributeurs et cavistes locaux), les festivals sont l’occasion de revoir les copains des autres brasseries invitées.

« Y’a un côté lâcher prise qui est compréhensible, ce sont les seuls moments où les brasseries se retrouvent vraiment entre elles, il y a l’effervescence, la joie de se retrouver, souligne Benoît Barnabé. Mais aujourd’hui, pendant les grosses périodes de festivals, il y en a quasiment tous les week-end, le lâcher prise n’a plus vraiment lieu d’être et peut devenir une excuse pour dépasser les limites. »

Si elle aime l'effervescence des festoch’, Lucie Mary préfère s’éclipser une fois la journée terminée plutôt que de participer aux afters trop arrosés : « Pour beaucoup dans le milieu, l’alcool est consommé comme si t’étais avec tes potes alors qu’on vient quand même travailler, représenter notre brasserie. »

Pour Sébastien Rosset, la bière est devenue un vrai boulot depuis qu’il a arrêté d’en boire. « J’allais dans les festivals pour me la mettre et j’étais plus bourré que les gens qui participaient, j’enchainais les black out, reconnaît-il. Mon premier festoch’ sans alcool c’était un challenge, même si j’ai encore du mal à retrouver le côté festif et à me lâcher, y’a la fierté de l’avoir fait, de se réveiller le matin en étant frais et dispo pour reprendre la route et retrouver ma femme et mes filles. »

Cette normalisation de la surconsommation est accentuée par l’idée très présente dans le milieu craft qu’on ne se pinte pas la ruche avec des bières de soif bas-de-gamme (communément appelées « bières de clodo » dans tout ce que le mépris de classe fait de mieux) mais qu’on déguste. Et déguster, ce n’est pas se la coller, c’est plus distingué vous voyez.

Ici, pas de place pour la bibine fadasse que les industriels nous servent à grande échelle, mais un breuvage houblonné de qualité avec des matières premières venant des meilleures malteries d’Europe et des houblonnières les plus prisées d’Idaho. Avec la craft, c’est toute une palette de saveurs jusqu’alors inconnues qui s'offrent à nos palais industrialisés, comment y résister ?

D’autant que, contrairement au vin, la bière ne se recrache pas ; la faute à nos capteurs d’amertume bien placés au fond de notre gorge (vous pouvez toujours chercher un crachoir, il n’existe pas). Recracher sa bière, c’est casser la rétro-olfaction, niquer sa dégustation et passer pour un·e hérétique !

Ce déni face à l’alcoolisme présent dans le milieu tient en partie à cette montée en gamme du produit. L’autrice Nora Bouazzouni définit ce concept de premiumisation dans son essai Mangez les riches (Éditions Nouriturfu) comme « une réintroduction de la rareté par l’embourgeoisement de plats populaires accessibles », citant le burger à 10 euros sans les frites ou le jambon-beurre à 8 euros. Je propose d’ajouter la pinte de craft à 10 balles.

Elle poursuit : « La montée en gamme, c’est une couche de culture et d’intellectualisation (d’esthétisation) par “dégoût du facile” (comprendre “des plaisirs trop immédiatement accessibles »), un genre d’appropriation culturelle, une légitimation sociale par les riches, qui veulent du poulet frit sans culpa, des kebabs sans les pauvres, des burgers sur des nappes blanches », et siroter leur bière sans les vieux piliers de comptoirs du PMU.

Face à ce produit considéré comme plus qualitatif en raison de ses ingrédients premium, sa fabrication non-industrielle et son prix plus élevé, notre perception des comportements à risque s’en trouve altérée.

Avouez-le, vous viendrez plus facilement dire d’un mec qui s’enfile deux Picon-Bière au PMU du village, tous les soirs après son shift à l’usine, que c’est un poivrot, plutôt que le type qui quitte La Défense pour un bar hype de la capitale, où il se jette trois pintes de Double IPA à 10° derrière la cravate lors de son afterwork quotidien.

Agathe Leroy me donne raison et parle même d’un « fort alcoolisme mondain dans la bière artisanale, où des mecs se mettent des races à la Cantillon tout en étant perçus comme cool car le produit est premium ».

« La molécule éthanol, elle est la même partout, c’est la même dans la bière bas de gamme que dans la bonne bière aux qualités gustatives différentes. On détériore notre analyse de la chimie en perception de soi et du produit », ironise Stéphanie Ladel.

L’un est pointé du doigt par la société tandis que l’autre récolte des likes sur les réseaux. Dans la communauté consacrée de « beer geek », on s’organise autour de groupes Facebook, forums et comptes Instagram, où on review ses dégustations. Sur Untappd, l’application immanquable pour noter les bières consommées, on rentre frénétiquement ses check-in, récoltant badges et reconnaissance au sein de la communauté – les membres ayant le plus gros nombre de check-in obtenant au passage une forte légitimité.

Mes premiers pas dans la craft se sont fait par ce biais, comme pour beaucoup d’autres professionnel·les aujourd’hui. Pour s’intégrer et montrer qu’on s’y connaît, il faut poster ce qu’on s’avale, checker ses bières et le faire savoir. Alors que j’explique à mes proches que je suis très loin des dix verres par semaine (la limite à ne pas dépasser d’après les recommandations de Santé publique France), j’affiche une autre image en ligne.

Benoît Barnabé reconnaît (et je peux l’admettre aussi) s’être vu plusieurs fois dicter sa consommation par les réseaux sociaux : « Si ça fait trois ou quatre jours que j’ai pas bu de bière, ça veut dire que j’ai pas posté sur mon compte Instagram, donc il faudrait que je mette du contenu et je vais m’en ouvrir une. »

Quelques minutes à scroller et la tentation peut s’avérer grande, surtout avec les releases quotidiennes de nouvelles bières, les brasseries tendances fonctionnant beaucoup sur le principe de bières éphémères en quantité parfois limitées (il ne faut pas les louper).

« On montre tout le temps que la bière c’est cool et c’est marrant mais pas les gueules de bois du lendemain, plaisante le podcasteur. Il faut pas scroller longtemps pour identifier ceux qui surconsomment, et y’en a beaucoup. »

Après avoir joué le jeu des réseaux et des groupes de consommateur·ices averti·es, Agathe Leroy a pris ses distances avec le milieu geek, une décision qui impacte parfois sa confiance en elle : « Je suis pas au courant des dernières modes alors je me sens bête et pas crédible. Ça m’est arrivé de me sentir nulle à côté de quelqu’un qui connaissait les noms des derniers houblons expérimentaux, les dernières sorties des brasseries à suivre. »

Mais avec 49 000 décès annuels en France liés à l’alcoolisme, les cas de conscience sont réels pour les pro du secteur. « Je me suis posé plusieurs fois la question de ma responsabilité, admet la biérologue. Je fais un métier où j’incite en quelque sorte les gens à boire de l’alcool, j’en vends potentiellement à des gens malades, et je me suis déjà demandé si j’avais envie de continuer à faire ça même si j’adore mon travail. »

À son échelle, elle inclut désormais de la prévention contre l’alcoolisme dans les formations qu'elle dispense, et dans la filière, les initiatives se multiplient via les syndicats et associations avec des formations et des journées de sensibilisation à l’alcoolodépendance.

Dans leur podcast Brasseurs, les cofondateurs de la brasserie Tipsy consacrent un épisode à ce sujet, échangeant sur leurs propres pratiques et leurs conseils comme noter les bières bues sur une semaine, se fixer des horaires pour déguster, des jours sans alcool et surtout, bannir la brasserie comme lieu de consommation pour la recentrer sur sa fonction première : un lieu de travail.

Travailler dans la bière sans boire une goutte, est-ce une alternative envisageable pour autant ? Pour Sébastien Rosset, ne plus goûter ses bières ne l’empêche pas de savoir les vendre, mais il reconnaît qu’il n’aurait pas pu poursuivre son activité seul : « Je suis capable d’en parler parce que d’autres goûtent pour moi et je connais les recettes, je connais les houblons, je me sers beaucoup de mon nez, j’ai retrouvé un plaisir olfactif et surtout une vraie passion pour mon métier. »

L’addictologue estime que l'honnêteté avec sa clientèle ne peut être que bénéfique : « Vous pouvez faire le choix de créer une ambiance différente dans votre brasserie en rappelant que votre produit est intéressant mais pas anodin, pas complètement innocent. Ça ne veut pas dire qu’on va moins consommer chez vous, mais en étant averti·e, vous créez une loyauté avec les client·es, vous avez une attitude soucieuse de leur bien-être, vous laissez le choix à toutes les étapes. »

De mon côté, je me suis déculpabilisée et j’ai arrêté d’accepter les verres pour faire plaisir/prouver quelque chose/me sentir légitime (rayez la mention inutile). Boire de la bière c’est bien, mais c’est encore mieux quand c’est moi qui décide si j’ai envie (ou pas) de me la coller.

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Dans le café le plus dissident de Paris

28 novembre 2023 à 08:47

Le barman au chapeau du Dissident Club s’appelle Taha Siddiqui et il est aussi journaliste d’investigation pakistanais. Après avoir survécu à un enlèvement et à une possible tentative d’assassinat dans son pays d’origine, Taha arrive en France en 2018. Menacé en raison de son activité professionnelle, dans un pays classé 150ème sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, il a été poussé à l’exil à Paris avec sa femme. Ne pouvant plus faire de terrain, il lance le Dissident Club en 2020.

« Le Dissident Club est une sorte de café littéraire, me confie-t-il. À Paris, il existe de nombreux bars et cafés qui proposent des activités culturelles, sociales et politiques. En tant que réfugié politique, journaliste en exil et dissident, j'ai voulu rassembler des gens comme moi sous un même toit. Je voulais créer une fenêtre sur le monde des dissident·es en exil pour les Français·es et les Parisien·nes. »

Animer ce lieu et le faire vivre, c’est l’un des combats de Taha. Tout au long de l’année, il organise des évènements pour permettre à des journalistes, activistes, artistes de se retrouver et de partager leurs histoires. Discussions, débats, conférences, expositions, lui permettent de créer un safe space pour les dissident·es du monde entier. Rien que l’année dernière, 50 pays différents étaient représentés au Dissident Club. Certains d’entre eux sont identifiables par la photo de leur président sur le jeu de fléchettes. On se gardera bien de dévoiler l’identité de la case à 20 points.

« J'ai un projet sur la répression transnationale dans lequel on parle du fait que même si on est en exil, on peut toujours être ciblé·es, harcelé·es ou intimidé·es, remet Taha. Ce que je veux dire aux gens avec ce projet, c'est que lorsque vous partez en exil, ça ne signifie pas que vous commencez une nouvelle vie et que tout sera différent. On continue à vivre nos vies antérieures dans une plus grande sécurité certes, mais jamais dans une sécurité absolue. Je veux sensibiliser les gens à ce sujet. »

S’il a pu reconstruire sa vie en France tant bien que mal et qu’il continue à exercer son métier de journaliste, il doit quand même faire attention à ses faits et gestes et ses fréquentations. À son arrivée en France, les autorités françaises lui ont conseillé de garder ses distances avec les Pakistanais·es. Et parfois, ce sont sa famille et ses ami·es qui doivent faire attention à ne pas s’afficher à ses côtés. Des restrictions dans son quotidien, qui ne l’empêchent pas de continuer à écrire pour des journaux internationaux comme The Guardian, The New York Times ou pour le média South Asia Press qu’il a créé. Il qualifie aussi de projet journalistique, sa bande dessinée, sortie en début d’année. Avec Dissident club : Chronique d'un journaliste pakistanais en exil, Taha parle d’émancipation, d’accès à l’information, de liberté d’expression et de liberté de la presse. Autant de sujets qu’il aborde également lors de ses interventions régulières dans des écoles. Il accorde une importance particulière à la liberté d’expression qu’il considère comme un privilège et non une chance.

« Je fais du journalisme, mais pas de la même manière qu'avant. Je faisais davantage d’investigation et de documentaire, par exemple. Aujourd'hui, je suis plutôt un journaliste militant ou un militant pour la liberté de la presse. »

L’autre ambition assumée par Taha, c’est la création d’un lien entre les locaux et les réfugié·es politiques. Et comme un drapeau de l’Algérie lors d’un match France-Espagne, il est également possible de rencontrer des bretons au Dissident Club. Daniel Noel est à l’origine d’une initiative privée d’accueil, La Maison des artistes en exil à Saint-Briac-sur-Mer. Avec sa femme, le couple invite chaque année des nouveaux artistes à rejoindre leur projet. Depuis juin 2018, plus d'une cinquantaine d’artistes, originaires notamment de Syrie, d'Afghanistan, de Palestine, d'Iran et d’Ukraine y sont venu·es en résidence.

« Ce projet est un choix politique, explique Daniel. Je ne fais pas d’humanitaire et je ne porte pas assistance aux personnes dans la détresse. Après quelques décennies de militantisme, soutenir des personnes victimes du régime politique de leur pays après l’avoir combattu paraissait un choix légitime. Le statut administratif de réfugié·e a un sens. C’est pas seulement pour se mettre à l’abri que ces personnes fuient leurs pays, c’est aussi pour continuer de vivre, pour se reconstruire et poursuivre une lutte à travers leur art. »

S’il veut donner à ses résident·es la possibilité de se faire entendre, il la donne également à des artistes qui ne passent pas forcément par chez lui, mais dont il veut soutenir le travail. En ce sens, il propose régulièrement des idées d’expositions à Taha. Ce soir-là, c’est le vernissage de l’exposition d’Iren Flore. Artiste peintre biélorusse, opposée au régime totalitaire, elle a choisi de quitter son pays à l’âge de 17 ans pour rejoindre l’Ukraine. Elle se réfugie en France en 2022, suite au début de la guerre. Depuis, Iren avoue avoir du mal à exposer ses œuvres. Elle a fait le tour des galeries parisiennes, mais personne ne s’est réellement intéressé à son travail. Elle pense que la barrière de la langue ainsi que son statut ne l’aident pas. Pour le moment, elle se contente d’exposer au Dissident Club et de défendre son travail en même temps qu’un concert de jazz.

Comme Iren, c’est aussi l’une des premières fois de Dasha au Dissident Club. Très engagée politiquement en Russie, elle a quitté le pays lors de l’invasion russe en Ukraine. Elle a déjà eu affaire à la police et la faculté dans laquelle elle enseignait a reçu une lettre de dénonciation la concernant. Elle a dû démissionner de son travail et a quitté son pays pour éviter plus de problèmes. Il lui était alors logique de venir en France, elle qui a étudié quelques années à la faculté de langues de Rennes. Pour Dasha, un espace comme le Dissident Club peut l’aider à retrouver des personnes qui ont une histoire semblable et avec qui  elle n’a pas besoin d’expliquer en long et en large sa situation.

« Les autres comprennent que t’es pas en pleine forme et que t’as pas forcément envie d’en parler, me dit-elle. J’essaye de communiquer davantage avec les Français·es pour améliorer mon français, mais de manière générale je passe la plupart de mon temps avec des Russes. C’est vrai que sinon, j’en ai un peu marre de devoir toujours raconter la même chose. »

Cette fatigue mentale et émotionnelle, Taha la connaît. Mais même si ce sont des discussions éprouvantes, qui doivent rester occasionnelles, elles sont essentielles à ses yeux. Pour se sentir moins seul·e et être écouté·e. Une fois par mois, il organise une table ronde autour des enjeux de santé mentale avec des réfugié·es politiques et des psychologues. Un moment qui se veut convivial où les dissident·es ayant vécu similaires expériences peuvent se retrouver.

« J'ai moi-même suivi une thérapie parce que je souffrais d’un trouble de stress post-traumatique, remet Taha. J'avais des flash-back de mon agression. Bien sûr, il m'arrive d'être fatigué, contrarié ou déprimé à l'idée d'en parler aux gens, mais c'est naturel. Je pense que la thérapie m'a aidé à mieux comprendre mes sentiments. »

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« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule et mon nom »

20 novembre 2023 à 09:33

« Papa, tu sais quels sont les points communs entre la guerre d’Algérie et l’alcool ? J’en ai trouvé trois : le silence, le tabou, et la honte. » Ce sont les mots prononcés par la vidéaste, comédienne et performeuse franco-algérienne Yasmine Yahiatene, lors de son seule-en-scène La Fracture. 

Sur les sons du chanteur kabyle Idir et du rappeur Soolking, Yasmine raconte l’histoire de son père, son alcoolisme, mais aussi leur amour pour le foot et Zidane, le tout sur une trame de tabous laissés par la guerre d’Algérie. 

C’est la deuxième fois que j’assiste à sa performance, cette fois dans le cadre du festival Voix de Femmes à Liège. Après le spectacle, je lui ai posé quelques questions sur scène. 

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En tant que Belgo-Algérienne, je me reconnais clairement dans la pièce de Yasmine. L’intonation des membres de sa famille dans ses vidéos, les musiques, l’euphorie suite aux deux buts de Zidane contre le Brésil lors de la Coupe du monde 98, mais aussi le père qui ne communique pas… Tout m’est familier. Je me souviens me dire, après avoir vu sa pièce pour la première fois : « En fait, on est tou·tes les mêmes ; tou·tes aussi paumé·es. »

Et en y réfléchissant, il y a une part de vérité là-dedans. Dans le sens où nos parents, grands-parents et arrières grand-parents, ayant vécu la colonisation et la guerre d’Algérie, partagent quelques points communs, principalement des traumas. 

Pour Yasmine, le processus de création de ce spectacle a non seulement été un travail de guérison car il lui a permis d’aborder des sujets tabous, comme l’alcoolisme de son père, mais aussi un travail de décolonisation et de reconnexion à ses origines. 

« Ma relation avec l'Algérie est inexistante, à part ma gueule, mon prénom et nom de famille, dit Yasmine. Ce spectacle m’a permis de reconnecter avec cette partie de moi. Ça passe par le fait de comprendre que je ne suis pas blanche, blonde aux yeux bleus. C’est tout nouveau ! »

Pour beaucoup de personnes racisées évoluant dans une société blanche, prendre conscience de son ethnie n’est pas inné ; on se rend compte qu’on est racisé·e lorsqu’une personne ou une situation fait l’effet d’un miroir et nous fait réaliser que non, on n’est pas blanc·he. Yasmine se souvient de ce moment : « C’était en cherchant un appartement et en envoyant le même mail qu’un pote signé avec des noms différents, et voir qu’il avait des réponses et moi pas. Voilà. C’est un exemple assez fréquent malheureusement », explique-t-elle. 

Cette réalisation est le début d’un tas de questionnements pour Yasmine, dont celui de la décolonisation, non pas physique d’un État, mais plutôt de son esprit. « Je crois que comme pour le patriarcat, la décolonisation c’est quelque chose qui se travaille. Racisé·e, ou pas racisé·e ; on est né·e avec l’idée en Europe que c’est cette façon-là de faire et pas une autre. Et plus on avance, plus y’a des penseur·ses et artistes qui nous disent que c’est pas obligatoirement ça. »

Cette déconstruction a pris de la place dans son art au fur et à mesure qu’elle en prenait dans sa vie. « C’est en tournant le spectacle, en discutant avec l’équipe et en rencontrant d’autres personnes que je prends conscience que je me décolonise un peu plus tous les jours. Mais c’est une gymnastique. C’est pas inné. »

En découlent d’autres prises de conscience, comme celle de l’intégration, voire l’assimilation, que ses parents immigré·es ont dû s’imposer pour être accepté·es en Europe. « C’est l’intégration maximale, l’intégration absolue sous couvert de tout. C’est laisser tomber une part de soi pour s’intégrer au pays dominant. C’est ça qu’on – et que je – questionne aujourd’hui. »

Cette intégration a des conséquences sur les personnes qui la subissent – la génération de nos parents ou grands-parents –, mais aussi sur leur descendance, comme Yasmine, moi et tant d’autres. « C’est pas pour rien que je parle pas l’arabe et que je parle très bien le français », remet Yasmine. Et de fait, dans son livre L’arabe pour tous - Pourquoi ma langue est taboue en France, l’auteur et journaliste Nabil Wakim explique en long et en large pourquoi l’arabe est si peu transmis à la seconde génération issue de l’immigration en comparaison à d’autres langues, moins stigmatisées. Encore une fois, l’islamophobie et le racisme n’y sont pas pour rien.

Dans son livre, Nabil Wakim parle aussi du sentiment de honte qu’il ressent parce qu’il ne parle pas sa langue et ne pourra pas la transmettre à ses enfants. Mais avec sa pièce, Yasmine se réapproprie et revendique ce non-héritage, cette non-transmission. « Se réapproprier cette part de nous qui nous a été volée par la colonisation, sans se sentir mal de ne pas connaître d’où on vient, je pense que c’est important, dit-elle. Et cet endroit de non-connaissance de soi a le droit d’exister. On est nombreux·ses dans ce cas, blindé. » Selon Yasmine, il ne s’agit pas uniquement de se documenter, mais de s’écouter. « J’y connais rien en histoire, en dates et en faits ; je regarde les mêmes docus que vous. Moi, j’agis avec mes tripes plutôt qu’avec ma tête. » 

Durant la pièce, Yasmine pose des questions : « Pourquoi grand-mère elle a des tatoos dans le visage ? Pourquoi je parle pas l’arabe ? Pourquoi tu me racontes pas ce qui s’est passé en Algérie ? Pourquoi je peux pas m’arrêter quand je bois ? »

Ces questions témoignent du silence de son père, des traumas familiaux dont on ne parle pas. « On a décidé de travailler sur la transmission des traumatismes, explique Yasmine. Ça passe dans ma famille par le silence, la guerre que mes deux parents ont vécue et l’exil. Ça passe aussi par des maladies taboues comme l'alcoolisme. » Cette question des traumas transgénérationnels est d’autant plus pertinente pour Yasmine, puisqu’elle a à peu près l’âge que son père avait quand elle est née. « Je questionne mon rapport [à l’alcool] et comment ne pas reproduire les mêmes erreurs. Prendre le problème et essayer de le régler, ou en tout cas d’en faire quelque chose de moins tabou. L’amener sur une scène de théâtre, c’est un premier pas. Ça permet aux gens d’en discuter entre eux après, ou pas. »

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Le football occupe une place importante dans La Fracture. Quand on entre dans la salle, Yasmine, vêtue d’un maillot bleu –  le numéro 10, bien sûr –, dessine un terrain de foot au sol. « J’ai beaucoup joué au football enfant », précise Yasmine. Ensuite, la pièce débute avec les images des deux buts de Zidane lors de la Coupe du monde 98, des images qui ont clairement marqué la diaspora algérienne. « J'habitais dans le sud de la France à l’époque, on devait être deux Arabes dans cette école, poursuit-elle. Je pense qu’on est vraiment arrivé·es tou·tes les deux le torse bombé à crever en mode : “Ouais, ouais, Zidane quoi !” C’était un moment hyper fort pour nous, et pour toute une communauté. »

À ce moment-là, elle ne s’en rendait pas compte, mais en y repensant, elle réalise que c’était une équipe très connotée. « C’était l’époque “black, blanc, beur”, bla-bla-bla. » Un phénomène que le sociologue de sport Michel Caillat a très bien résumé  : « Après l’hystérie collective du 12 juillet, la presse dans son ensemble et un grand nombre d’intellectuels saluent sans mesure la victoire de l’équipe black-blanc-beur, l’intégration réussie et la nation reconciliée. » Selon lui, cet engouement et cette mise en avant de la « diversité » était en réalité plutôt mauvais signe, cette victoire ayant été ultra-célébrée dans l’objectif de faire face à la montée de l’extrême droite. Ou comment on tente de résoudre par le sport et la symbolique ce que le champ du politique et du social est incapable de faire.

Selon Yasmine, Zidane aussi a payé le prix de l’intégration. Quand on y pense, le simple fait qu’il porte le maillot français mais rende les Algérien·nes si fier·es, est déroutant. « Zidane, quand il marque, il marque pour la France, et nous, on est content·es qu’il soit français. »

Le succès de Zidane auprès des Français·es sera d’ailleurs remis en question suite à son fameux coup de boule sur Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006. Là, le mythe zidanien et la beauté de la diversité ont pris un coup. « C’est un peu tout le problème du “bon” arabe et du “mauvais” arabe », dit Yasmine. 

Au-delà de sa propre déconstruction et de celle de son public, La Fracture a rendu sa famille fière, et lui a permis de panser un peu ses plaies. « Beaucoup de monde de ma famille l’a vue et ce qui s’est passé a été assez beau, dit-elle. Dans ces familles-là on ne parle pas, et ça a permis de sortir des trucs un peu nécrosés sans parler. » Sa mère, ses tantes et sa grand-mère sont reparties en Algérie l’année dernière pour la première fois depuis 40 ans. « Elles sont retournées dans leur village, où ma mère est née, c’était chouette de vivre ça à distance, explique Yasmine. J'aime bien de me raconter que c’est grâce au spectacle aussi qu’elles ont réussi à le faire. »

J’ai assisté à la performance de Yasmine le 18 octobre, alors que Gaza était déjà sous les bombes d’Israël. Dans ce contexte, Yasmine et son équipe ont décidé de rédiger un texte que Yasmine a lu à la fin du spectacle, faisant le pont entre la guerre d’Algérie et la Palestine, et rappelant que ce spectacle est « profondément anticolonialiste, et nous condamnons et condamnerons toute forme de colonisation passée, présente, future. »

L’histoire se répète. La colonisation de la Palestine aussi, qu’elle connaisse ou non un jour une fin, laissera des traces profondes sur des générations et des générations.

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Fabriquer un appareil photo avec les armes de la police

17 novembre 2023 à 07:23

En sortant de l’hôtel de police de Bordeaux le 3 mai 2019, Steven Monteau en a la confirmation : l’appareil photo qu’il est venu récupérer sort de l’ordinaire. « La légende dit qu’il a fait le tour des bureaux de l’établissement avant de m’être restitué », s’amuse-t-il à raconter.  

Pourtant, deux jours plus tôt, quand il a voulu s’en servir lors du défilé girondin du 1er mai, les policiers lui sont littéralement tombés dessus. L’appareil a été éventré et saisi ; Steven, interpellé. « C’est vrai qu’il ressemble à une bombe… vu qu’il est fabriqué avec les leurs », reconnaît le photographe. Plus précisément, l’engin est entièrement composé de grenades policières. Seule la lentille, en plastique, déroge au défi de son créateur. « L’obturateur est issu de la cuillère d’une grenade GLI-F4, l’objectif est un palet de grenade lacrymogène », jargonne Steven, devenu malgré lui spécialiste de l'armement policier français. « La chambre photographique et les deux leviers d'entraînement de la pellicule viennent de grenades lacrymogènes et de leurs propulseurs DPR, qui se placent normalement dans les lance-grenades Cougar. » 

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La création reste expérimentale, sans parler des traces que les coups de matraque ont laissé sur l’appareil : les fuites de lumières sont nombreuses, l’utilisation de la pellicule est anarchique et le déclencheur n’est pas très fiable. Logiquement, les photos retranscrivent ce côté brut. Elles présentent notamment un vignettage très important – les coins sont assombris, en d’autres termes. Steven voit dans cet effet artistique une continuité de l’ambiance manif : « C’est similaire à ce qui arrive en plissant les yeux dans un nuage de fumée. » Malgré son existence chaotique, et plus de quatre ans après sa naissance, l’appareil photo fonctionne toujours, désormais protégé des errements policiers par un boîtier en carton siglé « PRESS ». 

Il y a cinq ans, le mouvement social des Gilets jaunes débutait en France. Autour des ronds-points du pays, se regroupent des citoyen·nes mécontent·es de la hausse des prix et en lutte contre les inégalités du système capitaliste. « Malgré la mauvaise réputation dressée par certains médias, j’avais jamais ressenti autant d’humanité et d’espoir pour un futur plus juste », estime aujourd'hui Steven.

Pour faire connaître leurs revendications au plus près des lieux de pouvoir, les Gilets jaunes décident rapidement de défiler dans les centres-villes des métropoles. Celles-ci deviennent un lieu d’affrontements entre manifestant·es et policier·es. Ces dernier·es balancent massivement sur les contestataires tout un arsenal de grenades lors des « actes », chaque week-end. « Avec des ami·es, on s’est mis à tout ramasser, dans le but de nous informer sur ces armes qui jonchaient les rues de la ville », retrace Steven. Présent dans les cortèges bordelais, il voit des Gilets jaunes être gravement blessé·es par ces dangereux objets volants. Une première idée germe : décorer un sapin de Noël avec les munitions récoltées puis le vendre aux enchères pour financer les frais de santé et de justice des éclopé·es. « En France, on te mutile mais on te prend bien en charge », lui avait fait remarquer son ami Antoine Boudinet, dont la main a été arrachée en décembre 2018 par une grenade GLI-F4 – contenant 26 grammes de TNT, son utilisation a été interdite en 2020 en France. L'initiative n'aboutira pas, mais l’idée y est.

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Un autre manifestant perdra d’ailleurs l’usage de son œil durant ces actes. « Ça nous a particulièrement troublés, remet Steven. On plaçait le projectile au niveau de notre arcade sourcilière pour s’imaginer ce qu’un impact à haute vitesse pouvait faire. C’est ça qui m’a donné l’idée d’utiliser la balle comme un viseur d’appareil photo. » S’en suivent quelques heures de bidouille au début de l’année 2019, pour donner naissance à la caméra. « Oeil pour oeil », formule-t-il, en précisant que les photos sont « un retour à l’envoyeur ». 

Voyant là l’occasion de « créer de l’art avec les engins de contrôle de la population », Steven se sert depuis de son outil pour documenter les luttes sociales, à sa façon : « On dit que les photojournalistes se doivent d’être impartiaux. Personnellement, je veux témoigner de ce qu’il se passe tout en faisant partie du mouvement. » Cette prise à partie militante l’éloigne des codes du métier, et l’histoire de l’appareil photo est aussi celle de la radicalisation de ses idées. Peu politisé avant les Gilets jaunes, il essayait de « faire sans le système », en animant notamment Le Volcan, un espace créatif collectif bordelais, centré autour du réemploi et de l’économie circulaire. Steven assume désormais de lutter « contre le système ». 

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Ses photos, diffusées sur Instagram et lors d’une exposition au Volcan en mai 2019 pour les six mois des Gilets jaunes, l’ont d’ailleurs fait connaître de militant·es plus radicaux qui l’autorisent alors à les photographier. Et si ce qu’il fixe sur la pellicule est généralement violent symboliquement, matériellement ou physiquement, il souhaiterait maintenant s’écarter des codes du riot porn : « Je veux montrer la beauté de la démocratie directe et de ses créations. » 

Physiquement parlant, il fera les frais de son positionnement artistique : le 23 mars dernier, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites à Paris, il reçoit un coup de matraque sur la tête. Diagnostic : traumatisme crânien. Une mésaventure qui donnera du grain à moudre à ses collègues, qui le surnomment « Fiché S ». 

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Technicien-régisseur dans un établissement bordelais d’art contemporain, Steven aimerait que son travail photographique puisse interpeller au-delà de la sphère des convaincu·es. Il s’imagine en passerelle entre le monde du militantisme et celui plus imperméable de l’art, parfois dédaigneux vis-à-vis des mouvements sociaux et particulièrement des Gilets jaunes. « Beaucoup de gens pas particulièrement militants ont été accrochés par mon travail, avant de s'interroger sur les armes dont disposent les flics. » Une réussite, selon lui, qui se veut lanceur d’alerte sur « le glissement autoritaire qui s’opère en France ». 

Steven continue aussi d’alimenter la mémoire des Gilets jaunes. Pour les cinq ans du mouvement, le 17 novembre, il a prévu de placarder dans Bordeaux des photos-souvenirs des manifestations.

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Après la gueule de bois, qu’est devenue la génération Skins party ?

15 novembre 2023 à 12:35

Été 2010. J’ai 15 ans, une connaissance a profité de l’absence de ses parents pour nous ouvrir les portes de sa maison. La vision trouble, j’erre dans le jardin vêtue d’un short en jean déchiré, de Converse en fin de vie et d’une chemise ouverte sur un t-shirt Eleven Paris. Une ou deux personnes m’ont surnommée Effy à cause de mon épais trait d’eye liner, inspiré de façon évidente du personnage campé par Kaya Scodelario – à moins que ce ne soit pour la démarche hésitante après quelques verres de vodka. L’époque est à la série Skins et par extension, aux soirées caractéristiques du show britannique : les Skins parties et autres imitations peu ou prou affichées de ces soirées où tournent les alcools forts, les langues et quelques bongs.

Quinze ans après cette ruée adolescente vers la débauche, quel regard porte la génération Skins sur ces soirées marquées par une urgence de vivre et d’expérimenter ?

« L’esprit Skins party, on le retrouvait dans des soirées où on était pas vraiment invité·es, on arrivait chacun avec une bouteille et puis c'était open bar, résume Antonin, 28 ans. Y’avait des ébats dans les champs, les gens cassaient des trucs… Le but c’était de faire n’importe quoi. » Inspirés par Chris, Tony, Michelle et Cassie – puis Cook, Freddie, Emily, etc. – lui et ses amis respectent des codes tacites : boire uniquement de l’alcool pur, fumer vite les joints, faire des soufflettes… Le lendemain, le black out ou les égratignures sont synonymes de soirée agitée et d’histoires à raconter. Antonin est à la fin de ses années collège lorsqu’il découvre la série, sortie en 2007 au Royaume-Uni. Les teen séries vivent leur âge d’or depuis une décennie déjà quand Skins vient rafraîchir le genre avec des personnages issus de classes moyennes qui vivent une sexualité affichée et consomment à outrance drogues et alcool face caméra. Finissant de dépeindre une bande d’adolescent·es avides de liberté, l’esthétique pop trash à base de vomi, de soutifs fluos et de comas éthyliques s’accompagne d’une B.O. devenue iconique mêlant post-indie, électro-punk et dubstep.

Avant Projet X et Euphoria, la déferlante d’une bande de jeunes à Bristol

« Contrairement à la très grande majorité des productions teen, Skins décide de mettre au coeur de chaque épisode une recette jusqu'alors existante certes, mais systématiquement présentée de façon timide, élusive : sexe, drogue et rock'n roll », replace Célia Sauvage, chercheuse en cinéma-audiovisuel et co-autrice de l’ouvrage Les Teen Movies. « La sexualité est verbalisée en long, large et en travers bien avant Sex Education, et la nudité est très présente. La série semble assumer enfin les débauches et les travers de l'adolescence en apparence en évitant l'aspect leçon de vie politiquement correcte de beaucoup de séries américaines. » Quelques années avant que Projet X ne pousse à l’extrême le curseur de la fête chaotique, Skins impacte de manière inédite toute une génération d’ados. « La bande musicale de Skins a joué un rôle majeur dans l’envie de transposer le mode de vie des personnages dans la vraie vie, détaille la chercheuse. Encore aujourd’hui, c’est l’une des rares séries teen à avoir autant inspiré de goûts musicaux et ramené les jeunes vers les concerts de rock. Mais c’est la seule à avoir inspiré des soirées à thèmes, avec les fameuses “Skins party”. »

En Moselle, une quinzaine d’années en arrière, Camille débarque dans ses premières soirées. Influencée par les personnages de Skins, elle se rêve en Effy sous champis lorsqu’elle danse alcoolisée dans des champs. « On écoutait les mêmes musiques et ça me décomplexait, j’essayais de danser comme Effy dans cet épisode où elle danse au milieu de la piste, elle fait n’importe quoi et elle en a rien à foutre », raconte-t-elle. Les fins de soirées explosives et nébuleuses sont gage de réussite : « Il suffisait qu’une personne soit mal et commence à pleurer et ça partait dans tous les sens. Y’avait des drames sentimentaux, quelqu’un qui partait seul·e dans la forêt et qu’il fallait retrouver… » Alimentés par des états de conscience altérée, les drames se jouent sur fond de paysage périurbain assombri par la nuit. Quand le calme retombe et qu’il ne reste que des cadavres de bouteilles, Camille et ses ami·es s’installent parfois devant la télé pour mater religieusement un épisode de Skins et prolonger la fête tout en rechargeant leur imaginaire à rêves.

Le potentiel glam’ de la gerbe

Avec son esthétique crue et ses personnages auxquels on peut s’identifier, la production britannique donne matière à rêver d’émancipation, d’amitié en bande, de façons de vivre la musique ou la sexualité… « Mes parents étaient surprotecteurs voire un peu autoritaires et ils m’empêchaient de faire plein de trucs, retrace Charlotte, 30 ans. La série m’a permis de voir autre chose, de repousser les limites parentales et d’être moins raisonnable. » C’est aussi cette prise de liberté qui fait fantasmer Antonin à l’époque : il n’est plus un enfant mais pas encore adulte, et s’autorise consciemment à flirter avec les limites. « Notre rapport à la fête était très orienté arrachage de tronche, avec une maladresse juvénile évidente, se souvient-il. On trouvait quelque chose de glam’ au fait de finir par terre à se vomir les un·es sur les autres, et je me trouvais paradoxalement classe quand je me voyais de l’extérieur en train de tituber. »

Les excès débordent d’ailleurs de la sphère festive et s’invitent dans son quotidien de collégien : « À 14 ans, on arrivait en cours le matin et on sortait discrètement une flasque de vodka. C’était ridicule parce que je sortais une heure après pour vomir, mais on trouvait une forme d’élégance et d’audace à la débauche. » Dans Skins, le cool se cache dans les bas résille déchirés, les régurgitations, les codes transgressés. Les personnages, tous très beaux, ne sont pourtant pas sublimés et portent leur lot de traumas : Cassie souffre de troubles alimentaires, Effy est dépressive, Chris meurt d’une overdose… « Skins a toujours assumé explicitement la toxicité de ces comportements, notamment discutée par des personnages qui n'y adhèrent pas dans la série, appuie Célia Sauvage. Celles et ceux qui y cèdent en paient le prix fort : hôpital psychiatrique, accident et handicap permanent, décès, précarité financière… »

Dérapages non contrôlés

Autour de ses 15 ans, Lisa* vit elle aussi des soirées à 100 à l’heure. Déjà familière de l’alcool et de la cocaïne, elle trouve une validation dans des personnages comme Effy, au côté « écorchée vive ». « On faisait exprès de pas trop manger, on buvait énormément, on roulait des pelles à tout le monde, se souvient-elle. Regarder une série où les gens se droguent et couchent avec tout le monde, ça m’a rassurée quand je faisais de la daube. » Après avoir longtemps gravité dans le milieu de la nuit, elle porte désormais un regard critique sur ses soirées d’adolescente. « Ça m’arrive d’être nostalgique parce qu’on vivait des trucs de ouf, mais quand j’y repense, y’avait des dérapages. Le sexe sous drogues c’est cool, mais t’es pas forcément consentante et tu le réalises trop tard. » Depuis, Lisa a arrêté les drogues. « Parfois, pour rire, je dis que c’était des fugues dissociatives, que c’était pas vraiment moi. » Comme une fuite d’une réalité vécue de façon quasi-fictionnelle, avec elle dans le rôle principal.

Sans renier cette période de sa vie, Charlotte se souvient d’une photo prise à son insu par un photographe de boîte lors d’une soirée à thème Skins : « Je sortais avec un mec et on a passé un long moment à s’embrasser sur un canapé. Le lendemain, j’ai retrouvé une photo de nous sur Facebook où j’étais montrée dans une pose suggestive et sexualisante. Le lundi matin au lycée, tout le monde ne parlait que de ça. » Dans l’ère post #MeToo, il semble évident qu’à l’époque des soirées inspirées de Skins, l’ordre du jour était plus à la beuverie qu’au consentement, au respect ou à la conscience de l’autre, et les femmes sont souvent en première ligne de mire. Dans la première génération de la série – le show est divisé en trois générations de personnages – le personnage de Michelle est surnommé « Nib » par son copain parce que ses seins sont « hilarants ». Cassie est quant à elle missionnée pour dépuceler Sid, malgré le fait qu’elle soit particulièrement vulnérable et constamment bourrée de médocs.

Derrière l’écran aussi, des problèmes ont été soulevés. Il y a quelques années, April Pearson et Laya Lewis – Michelle et Liv dans la série – se sont exprimées sur les conditions de tournage de la série, dans le cadre d’un podcast conçu par la première. Elles disaient notamment ne pas avoir été assez protégées en tant que (très) jeunes actrices, quand il n’était pas question de body shaming ou de scènes de sexe à tourner dès le premier jour. « Comme c'est le cas pour beaucoup de victimes de traumatismes, t’y repenses plus tard et tu te dis : “Ouais, c’était merdique.” »

Le bagage de chacun·e vis-à-vis de cette période d’expérimentation à l’intensité exacerbée participe à conditionner la grille de lecture individuelle. Si Lisa se dit désormais « anti-drogues », Antonin regarde cette époque avec tendresse. « Je dis pas qu’il faut passer par là pour entrer dans l’âge adulte, mais je crois qu’il y avait une fonction initiatique que je renie pas. Je fais toujours la fête aujourd’hui et je vois mon parcours dans le milieu festif comme une ligne continue, y’a pas eu de rupture. » Bien sûr, il ne fait plus la fête à 28 ans comme il la faisait à 14. Passée la phase adolescente de glamourisation des expériences excessives et du mal-être – les montages Tumblr basés sur des citations de personnages dépressifs de la série en sont la preuve – il faut dire que le curseur du cool ne reste pas longtemps fixé sur des images de gerbe et de maquillage ruiné par des larmes.

*Le prénom a été modifié pour protéger sa vie privée.

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